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Cinéma : « Le Petit fugitif », grand frère américain de la Nouvelle vague

Le Petit Fugitif, film de Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley, avec Richie Andrusco dans le rôle principal, en copie neuve dans les salles dès le 11 février.


Le Petit Fugitif, film américain de Morris Engel, annonce la nouvelle vague française. Salué par François Truffaut lors de sa sortie en 1953, récompensé à la prestigieuse Mostra de Venise, ce chef-d’oeuvre raconte la fugue d’un petit garçon et son vagabondage poétique parmi les manèges de Coney Island, à New York.

« Notre Nouvelle Vague n’aurait jamais eu lieu si le jeune Américain Morris Engel ne nous avait pas montré la voie de la production indépendante avec son beau film, Le Petit Fugitif. » Le Petit fugitif ? Mais quel est ce film qu’évoque François Truffaut, dans une interview donnée au New Yorker, avec tellement d’enthousiasme ?

Oeuvre oubliée et pourtant majeure du cinéma indépendant. Sortie en France en 1954, on ne l’a guère vue depuis. Au secret pendant 55 ans, voilà que ce petit bijou annonçant à lui seul la Nouvelle vague française ressort sur les écrans dans une copie neuve.

Sélectionné pour les Oscars (dans la catégorie « Meilleur scénario original »), ce premier film de Morris Engel et de son épouse Ruth Orkin (ils réaliseront par la suite Lovers and Lollipops en 1955 et Weddings and Babies en 1958) obtiendra un Lion d’argent à Venise en 1953 (récompense partagée avec Les Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi). C’est dire si à l’époque ce Petit Fugitif n’est pas passé inaperçu. Aujourd’hui encore il est considéré par les critiques américains comme un film incontournable et essentiel.

Morris Engel a trente cinq ans quand il le réalise. Avant d’être cinéaste il fut photographe. Il a notamment suivi des cours à la Photo league où enseigne Berenice Abbott. Il a participé au débarquement de Normandie en tant que photographe de guerre puis a réalisé de nombreux clichés de la rue américaine.

On doit à Ruth Orkin, l’épouse de Morris Engel, le rythme du Petit fugitif. Photographe réputée elle aussi, elle remplace au pied levé le monteur professionnel qui, sans doute habitué aux confortables conditions de travail hollywoodiennes, se trouve fort dépourvu quand il commence à travailler sur ce film réalisé avec des bouts de ficelles (les principales majors companies refusèrent de le produire et c’est finalement l’indépendant Joseph Burstyn, distributeur aux Etats Unis de films italiens comme Le Voleur de bicyclette ou Rome ville ouverte qui le finança ). Las, le premier monteur quitta donc sa table de travail au bout de deux semaines.

Ruth Orkin le remplaça très avantageusement sans doute, car c’est vraiment elle qui donne au film son unité et sa cadence grâce à un montage vif et alerte. Enfin, le troisième artisan du Petit fugitif est Ray Ashley. Il est l’auteur avec Morris Engel du scénario et, lors d’un repérage à Coney Island, c’est lui qui repère Ritchie Andrusco qui incarnera le personnage de Joey.

L’histoire, toute simple, est résumée sur le site de Carlotta films. Une petite digression au passage pour souligner combien cette maison excelle dans la réhabilitation habile et intelligente du patrimoine cinématographique (c’est elle qui a notamment réédité en dvd le magnifique Sa majesté des mouches de Peter Brook).

Mais voici l’histoire du Petit Fugitif : « À Brooklyn dans les années cinquante, la mère de Lennie lui confie la garde de son petit frère Joey, âgé de sept ans, car elle doit se rendre au chevet de la grand-mère, malade. Lennie avait prévu de passer le week-end avec ses amis. Irrité de devoir emmener son petit frère partout avec lui, il décide de lui jouer un tour en simulant un accident de carabine sur un terrain vague. Persuadé d’avoir causé la mort de son frère, Joey s’enfuit à Coney Island, immense plage new-yorkaise dédiée aux manèges et à l’amusement. Il va passer une journée et une nuit d’errance au milieu de la foule et des attractions foraines… ».


C’est donc à cause d’un jeu cruel - un jeu d’enfant - que Joey se sauvera. Déjà l’on observe que le petit garçon préfère la liberté à la capitulation. Il se sauve. S’engouffre dans le métro, dans son quartier de Brooklyn, pour se retrouver au terminus, à Coney Island, non sans avoir au préalable subtilisé dans l’appartement familial les quelques dollars que la mère avait mis de côté pour le grand frère (au cas où...).

A Coney Island, Joey claque les quelques dollars qu’il possède sans compter. Il essaye toutes les attractions. Il circule. Il est comme chez lui. Il s’amuse sans arrière-pensée, mais différemment cependant de Pinocchio qui, se retrouvant au « pays des joujoux », se distrait, échappe à la vie et devient, momentanément, un âne. Joey, lui, grandit tout en restant un enfant. Un état que chaque homme devenu adulte peut lui envier. Il « découvre, selon le beau mot du critique Alain Bergala, l’ouvert du monde ». C’est une sorte d’état de grâce. S’en rend-il compte ? Pas nécessairement. Il n’est pas dans la réflexion, mais dans l’action. Il se frotte à ce monde factice des manèges, des jeux de miroir et des photos truquées.

Il apprend la vie en plein dans le lieu de la représentation et du loisir, au milieu des promeneurs et des familles qui ne le remarquent pas, près des baigneurs entassés par centaines sur la longue plage de Coney Island. L’argent vient à manquer. Il ne panique pas. Jamais. Il se débrouille pour gagner quelques cents aussitôt dépensés en tours de poney. Seul l’homme qui s’occupe des chevaux le remarque. La nuit vient : il dort. Il pleut : il s’abrite. Qui vivra verra. La musique rudimentaire, mais omniprésente, souligne en pointillé son cheminement.

La caméra le suit dans sa progression. Il faut s’attarder sur celle-ci car elle joue un rôle important dans Le Petit fugitif. Elle a été spécialement fabriquée pour le film. Selon le dossier de presse fourni par Carlotta films, Le Petit fugitif n’aurait jamais existé sans elle. Qu’a t-elle donc de si exceptionnelle ? Elle est tout simplement invisible. Elle a été construite par Charles Woodruff, un ami de Morris Engel. Tous deux se sont rencontrés alors qu’ils étaient dans la Navy. Woodruff lui avait alors construit un petit appareil photo lui « permettant de mieux filmer la guerre ».

Pour Le Petit fugitif il lui fabrique une caméra 35 mm compacte, un peu l’ancêtre de nos actuels caméscopes. Idée ingénieuse : avec cet appareil Morris Engel filme Joey, le petit fugitif, à travers l’immensité de la fête foraine, sans qu’à aucun moment un passant ne le remarque. Une sorte de caméra cachée. Cela lui donne évidemment une grande liberté de mouvement. Le spectateur quant à lui a vraiment l’impression d’être à côté de Joey. Et là encore il faut reparler de la Nouvelle vague. Jean-Luc Godard, frappé par l’ingéniosité de cette machine écrira à Morris Engel pour lui en acheter une.

Le New York filmé par Morris Engel avec sa petite caméra est un New York populaire qu’on ne voit que très rarement au cinéma sauf peut-être dans quelques films singuliers comme le superbe Shadows que John Cassavetes réalisera cinq ans après Le petit fugitif, en 1958.

Le Petit fugitif est plein d’une poésie documentaire touchante et forte. On y voit le peuple, les gens de la rue. Ignorés généralement dans le cinéma américain, ou alors magnifiés (chez Capra), il est ici naturel, vivant. Filmé à hauteur d’enfant, le film suit librement le gamin dans ses déambulations parfois baignées d’un halo solaire qui lui donne l’apparence d’une rêverie ou d’une fantaisie.

On aurait tort pourtant de comparer ce Petit fugitif au héros de Truffaut, Antoine Doinel, personnage central des 400 coups. L’histoire, le lieu, l’âge et les préoccupations du héros ne le permettent. Autant le personnage de Truffaut est autobiographique, autant celui de Morris Engel est une construction. Pourtant, la divagation (mot à prendre dans sa première acception), la jeunesse et la liberté des deux personnages, leur insolence fièrement campée, la manière enfin d’arpenter la ville, d’y côtoyer le peuple, font de Joey et d’Antoine Doinel des frères de cinéma.

Un frère aîné des héros de la Nouvelle vague qui allaient bientôt balayer le paysage cinématographique cinq ans après. Rappelons que Les 400 coups (Truffaut) et Le signe du lion (Rohmer) datent de 1959, que A bout de souffle (Godard) et Paris nous appartient (Rivette) datent de 1960, que Cléo de 5 à 7 (Varda) date de 1962.

Lorsque Le Petit fugitif sort aux Etats-Unis Morris Engel qui connaît bien le milieu de la presse pour avoir travaillé régulièrement avec le magazine PM, bénéficie d’une double page dans le magazine The Week qui tire alors à 16 millions d’exemplaires. Puis le film s’envole pour la Mostra de Venise, après quoi on le découvre en France, en Italie, en Angleterre, en Pologne, en Israël, en Allemagne, en Espagne où il fait partout grande impression.

Pourquoi ce film tellement singulier, frais et libertaire, est-il absent des écrans depuis ? On l’ignore. Mais cette sortie dans les salles va enfin permettre au Petit fugitif de cheminer dans l’imaginaire d’un public nouveau, jeune et moins jeune.

Crédit photo : Carlotta films



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Babar

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