• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Cinéma : une mise en abyme permanente ?

Cinéma : une mise en abyme permanente ?

Réalisateur émérite, maître d'oeuvre des prodigieux Taxi Driver et Raging Bull, principal instigateur de l'avènement de Robert De Niro, Martin Scorsese n'embrassa pas par hasard la carrière de cinéaste. Son amour pour le septième art, tout entier condensé dans le féérique et personnel Hugo Cabret, naquit dans l'obscurité des salles, qu'il fréquentait avidement durant sa jeunesse, à défaut de pouvoir pratiquer des activités sportives, proscrites en raison de son asthme et d'une piètre condition physique. John Cassavetes et Francis Ford Coppola furent tous deux ses parrains à Hollywood, contribuant tant à la définition de son style qu'à son intégration dans le milieu, où il officie désormais en maître, flanqué de l'acteur Leonardo DiCaprio et de la monteuse Thelma Schoonmaker.

Le cinéma de Martin Scorsese s'est de tous temps nourri des films d'Elia Kazan, d'Orson Welles ou d'Alfred Hitchcock, avec qui il partagea d'ailleurs le compositeur Bernard Herrmann et le graphiste Saul Bass. Au-delà de « Marty », le maître du suspense a inspiré toutes les générations de metteurs en scène qui lui succédèrent, de François Truffaut à Brian De Palma, en passant par Roman PolanskiFrançois OzonPark Chan-wook ou Gus Van Sant, qui réalisa un remake en couleurs de Psychose. La griffe hitchcockienne, articulée autour du faux coupable, du MacGuffin, de l'altérité ou du désordre mental, tiendra lieu de curseur chez tous ses héritiers, qu'ils se revendiquent comme tels ou non. Ainsi, on perçoit clairement en Body Double (De Palma, 1984) des échos à Sueurs froides et Fenêtre sur cour, qui irriguent également Obsession (De Palma, 1976), de même d'ailleurs que Psychose, lui-même en première ligne quant à la teneur de Soeurs de sang (De Palma, 1973).

Au cinéma, les autoréférences et mises en abyme demeurent légion. Elles contribuent aux symboles et sens cachés qui constituent parfois la matrice première des oeuvres d'aujourd'hui. Il est par exemple difficile d'appréhender pleinement le Kill Bill de Quentin Tarantino, d'en saisir les tenants et aboutissants, sans en revenir à La mariée était en noir de François Truffaut, métrage mimétique lui-même inspiré de... Psychose. Dans le même ordre d'idées, il n'est pas un réalisateur majeur qui ne se réclame aujourd'hui, quelque part, de Stanley Kubrick, figure tutélaire ayant exercé son ascendance sur Ridley Scott, Terry Gilliam, Steven Spielberg, Martin Scorsese ou encore Woody Allen, dont les sources d'inspiration comprennent également Ingmar Bergman et... Alfred Hitchcock. Les évocations, emprises et fascinations se croisent, s'enchevêtrent et se diluent dans des filmographies entières, celles des frères Coen, de David Fincher ou de Christopher Nolan devant tellement, à titre d'illustration, à Charles Laughton, George Roy Hill ou Fritz Lang.

Si l'on ne peut vraiment décrypter Hugo Cabret sans en appeler à Georges Méliès, ou Kill Bill sans invoquer François Truffaut, d'autres accointances méritent certainement attention. N'y a-t-il une forme de citation à l'endroit de La Corde (encore Hitchcock) dans l'oscarisé Birdman d'Alejandro González Iñárritu ? Tout film de monstre et tout huis clos claustrophobique ne relève-t-il pas, ne fût-ce que partiellement, du Alien de Ridley Scott, lui-même issu d'un croisement entre It ! The Terror from Beyond Space et Dix petits nègres  ? Ne trouve-t-on pas un peu, voire beaucoup, de 2001 dans la plupart des films se déroulant dans l'espace ? Les vues aériennes de Shining n'ont-elles pas sous-tendu celles de Harry, un ami qui vous veut du bien ? Et que penser alors de l'influence, inexorable et protéiforme, d'un Jurassic Park, d'un Douze hommes en colère, d'un Blade Runner, d'un Halloween ou d'un Apocalypse Now  ? N'exercent-ils pas leur autorité, aujourd'hui encore, sur tout film de dinosaures, de prétoire, de science-fiction, d'horreur et de guerre ?

Les cycles d'influence du cinéma semblent potentiellement sans bornes ni rivages. John Ford influença Sergio Leone, qui lui-même préfigura le Django Unchained de Quentin Tarantino, qui se révélera un jour ou l'autre à l'origine d'un projet encore inexploré. Ce schéma pourrait être reproduit à l'identique avec le cinéma expressionniste allemand, les séries B horrifiques anglo-américaines et la filmographie d'esthétique gothique de Tim Burton, matérialisée par les deux épisodes de Batman ou Sleepy Hollow : La Légende du cavalier sans tête. Il en va de même avec la narration déconstruite, non linéaire, promue par le Citizen Kane d'Orson Welles, répétée ou reformatée dans Rashōmon, Pulp FictionUsual SuspectsMementoou Mulholland Drive. Ce dernier, authentique chef-d'oeuvre sensoriel, a été charpenté par l'inventif et inénarrable David Lynch, l'un des cinéastes contemporains les plus influents, dont on devine les réminiscences dans l'Insidious de James Wan, l'Under the Skin de Jonathan Glazer ou le Lost River de Ryan Gosling.

Si le septième art s'avère bel et bien en réinvention perpétuelle, il puise sans cesse en son essence ce qui participe de son renouveau. Quelquefois pour altérer ou préciser son propos, à l'image de Jean-Luc Godard citant Charlie Chaplin dans Bande à part ; à d'autres moments pour produire une sorte de méta-discours réservé aux initiés, comme c'est le cas avec les autoréférences du Frankenweenie de Tim Burton ou les private jokes des Expendables ou de 22 Jump Street. Recyclage, allusion, citation, emprunt ou mise en abyme, quel que soit le substantif qu'on lui attribue, ce procédé revêt une importance telle qu'il en vient à projeter l'ombre du passé sur le cinéma d'aujourd'hui, les deux se conjuguant alors dans une même structure et attestant, s'il le fallait, d'une extension constante des idées d'hier dans l'art filmique présent.

 

Lire aussi :

« Annie Hall » : l’amour en dents de scie

« Psychose » : corbillard à deux conducteurs

Le Plus : "Ascenseur pour l'échafaud" / Le Moins : "Replicant" (#44)


Moyenne des avis sur cet article :  2.57/5   (7 votes)




Réagissez à l'article

7 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 10 novembre 2015 14:56

    On reste pantois devant un tel abÎme de lieux communs ! ! !...


    • Jonathan Fanara 10 novembre 2015 15:35

      @Jean-Pierre Llabrés
      Pas tant que ça en fait, le papier faisant suite à une conversation où était niée l’importance des cinéastes « classiques » dans la fabrique du cinéma contemporain. Ce qui tient de l’évidence pour les uns n’engage en rien les autres.



      Pourquoi insister sur le î d’abîme ?
      Le dictionnaire de l’Académie française accepte trois orthographes, dont abysme. 


    • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 10 novembre 2015 18:09

      @Jonathan Fanara

      Wikipédia :
      La mise en abyme — également orthographiée mise en abysme ou plus rarement mise en abîme — est un procédé consistant à représenter une œuvre dans une œuvre similaire, par exemple en incrustant dans une image cette image elle-même.
      Votre article ne participait pas de cette démarche singulière, de ce procédé spécifique, me semble-t-il.


    • Jonathan Fanara 10 novembre 2015 18:24

      @Jean-Pierre Llabrés
      Effectivement, j’ai osé une acception plus large. Il s’agissait, vous l’aurez compris, de pointer les similitudes ou emprunts techniques, les références, allusions et citations, plutôt que se cantonner à l’image dans l’image, ou le son dans le son (sampling dans ce cas).


    • Jonathan Fanara 10 novembre 2015 16:02

      Gné ?

      C’est la République laïque qui vous permet de qualifier une religion d’archaïque et obscurantiste ?
      Vu la teneur de vos interventions sur AgoraVox, la laïcité est un principe qui vous échappe dans une large mesure.




      • Robert Lavigue Robert Lavigue 10 novembre 2015 18:06

        Si je comprends bien l’abyme de votre charabia...
        Tout est dans tout et inversement, du moment qu’on jargonne un méta-discours comme dans les Cahiers du Cinéma !

        Vous feriez bien de vous aérer la tête en allant vous faire une toile !

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès