• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Clint Eastwood le Canardeur

Clint Eastwood le Canardeur

Vais-je vous parler de Clint Eastwood, à savoir du flingueur, dit l’Homme sans nom, des westerns-spaghettis des années 60 et du Dirty Harry brutal des seventies ? Non. Vais-je m’étendre ici sur ce dont on l’a accusé par le passé ? En gros, se satisfaire des titres simplistes de certains de ses films grand public (Pendez-les haut et court, Magnum Force, Doux, dur et dingue, Ca va cogner !...) et le confondre avec ses personnages de l’inspecteur Harry et du vétéran Kowalski de Gran Torino (2008) afin de le considérer comme brutal, individualiste, misanthrope, voire raciste ? Non plus ; bien qu’on se souvienne aujourd’hui encore des critiques virulentes à son encontre lors de la sortie du 1er Dirty Harry (1971) par la célèbre critique américaine Pauline Kael : « genre médiéval fasciste (…) L’Inspecteur Harry est un film profondément immoral. » (in Saint Cop, The New Yorker, janvier 1972). Au vu du titre de l’article, « Clint Eastwood le Canardeur », on pourrait s’attendre à ce que je développe ici quelque chose sur le positionnement à droite à la John Wayne qui définirait d’un bloc l’acteur-réalisateur républicain - lorsqu’on voit ses films libertaires et humanistes de ces dernières années (Sur la route de Madison, L’Echange, Invictus…), permettez-moi d’en douter -, ou bien que je me lance au contraire dans un éloge d’un cinéma violent nourri de testostérone et d’action men à la pensée monolithique. Que nenni ! Rien de tout ça.

Il s’agit, alors que passe actuellement en salle son dernier film en date, l’inégal Au-delà, de revenir sur un film des 70’s qui bénéficie d’une reprise au cinéma : Le Canardeur* (1974) de Michael Cimino. Comme le soulignait récemment Louis-Julien Nicolaou (Haut, bas, fragile in Clint Eastwood, Un géant à Hollywood, Inrocks2/011), il n’est pas si fréquent que ça qu’Eastwood joue dans le film d’un grand cinéaste. Bien sûr, il y a ses propres films – et il est devenu avec le temps l’un des plus grands cinéastes hollywoodiens classiques -, il y a également les films signés Leone et Siegel, ses deux maîtres, mais sinon, à part ça, il confie souvent la réalisation de films mineurs dans lesquels il joue à des seconds couteaux comme s’il s’agissait de ne pas lui faire de l’ombre, gardant ainsi les pleins pouvoirs : James Fargo (L’Inspecteur ne renonce jamais), Richard Benjamin (Haut les flingues !) et autres Buddy Van Horn pour les dispensables Pink Cadillac (rien que le titre, aïe !) et La Dernière Cible. En 1974, Clint Eastwood, star mondiale à l’époque grâce à la Trilogie du dollar de Leone et à L’Inspecteur Harry, refuse de tourner dans La Tour infernale, préférant donner sa chance au jeune Michael Cimino pour qu’il tourne son 1er film en tant que réalisateur - auparavant, celui-ci s’était fait remarquer par Clint en cosignant le scénario de Magnum Force (1973), 2ième opus de la saga Dirty Harry. Avec Cimino, né à New York en 1939, on a affaire à l’un des cinéastes américains majeurs de ces quarante dernières années, malheureusement inactif depuis un bon bout de temps - son dernier (et bon) film en date remontant à 1996, avec The Sunchaser. En 2001, Cimino est revenu à la narration mais par le biais de l’écriture, via son premier roman Big Jane, et depuis guère de nouvelles. Si ce n’est que d’aucuns (dont Olivier Père) le disent perdu dans des « bizarreries transformistes et (…) multiples opérations de chirurgie esthétique. » ; aux dernières nouvelles, éloigné de l’industrie hollywoodienne, il travaillerait depuis des années à l’adaptation du classique de Malraux, La Condition humaine. Cimino, c’est l’auteur formidable de grands films ambitieux tels Voyage au bout de l’enfer (il obtient pour ce film l’Oscar du Meilleur réalisateur en 1979), La Porte du paradis (1980, western notamment fameux pour avoir coulé, du fait de son budget pharaonique et de son bide au box-office, la major United Artists) et L’Année du dragon (1985, avec Mickey Rourke quand il était au faîte de sa gloire dans les années 80). Cimino a également réalisé des films plus mineurs, mais qui sont loin d’être inintéressants, comme Le Sicilien (1987), avec à l’époque le prometteur… Christopher Lambert !, et La Maison des otages (1990), toujours avec Rourke.

Michael Cimino, c’est certes l’auteur du film maudit La Porte du paradis mais c’est aussi et surtout le sens du scope, des grands espaces américains, d’un cinéma incarné donnant la part belle à une approche sensorielle, voire panthéiste, du monde. On peut établir des connexions avec Malick et avec certaines sources littéraires américaines (Thoreau…). Appartenant au Nouvel Hollywood des 70’s avec les non moins fameux Scorsese, Spielberg, De Palma, Friedkin et Coppola, Cimino revisite les spectres de la guerre du Vietnam pour les confronter au mythe de l’autodéfense du Vieil Ouest. Il s’agit de donner une bouffée d’air au cinéma américain de l’époque afin de ne pas enfermer le Nouveau Monde dans l’image réductrice de l’Amérique répressive de Nixon, Reagan et consorts : ouvrir les vannes, via des pérégrinations buissonnières et autres chemins de traverse, à des marginaux à tendance anarchiste, afin de se jouer de toutes les formes d’autorité (politiciens véreux, institutions chancelantes - cf. en ligne de mire le syndrome du Watergate) et d’éviter le manichéisme réduisant l’humain à un conflit de base bien-pensant entre le bien et le mal.

Le Canardeur, lorsqu’on revoit le film, n’est pas un bon titre. Il annonce un film de baston bas du front, alors qu’il est tout autre. C’est un road-movie, du 4 sur 5 pour moi. Il raconte l’histoire d’un braqueur de branque, dit le Canardeur (Eastwood), ayant planqué un demi-million de $ dans une vieille école. Ayant décidé de se mettre au vert, il se reconvertit provisoirement en pasteur mais rencontre bientôt sur son chemin un certain Lightfoot (Pied de biche, le drôle et poignant Jeff Bridges), jeune voleur de voitures cherchant à vivre les quatre cents coups. Ensemble, ils décident de rééditer le hold-up « historique » : attaquer une banque réputée imprenable, l’Armored Depositary, au canon antichar. Mais ils sont bientôt rejoints dans l’aventure par un duo de pieds nickelés (Goody & Leary, joué par l’impeccable George Kennedy), bêtes et méchants, bien décidés à en découdre avec le Canardeur. Le titre original, Thunderbolt and Lightfoot, est nettement meilleur car il met l’accent sur le duo tragi-comique du film. Le rigoriste Thunderbolt, médaillé de la guerre de Corée, s’oppose puis finit par s’attacher au jeune chien fou Lightfoot, épris de Flower Power et de contre-culture hippie. Cette alliance de la carpe et du lapin permet à Cimino de décrire deux visages de l’Amérique contemporaine et, par la même occasion, offre la possibilité à Eastwood, bien avant le Kowalski vétéran acariâtre de la guerre de Corée, de déjà jouer avec son image, véhiculée par Dirty Harry, de dur à cuire impitoyable luttant seul contre la racaille. Il faut le voir au début du film prêchant la bonne parole dans une église, on n’y croit pas une seconde, sentant bien qu’il y a anguille sous roche.

Avec ce film de potes (ou buddy-movie) s’ouvrant volontiers aux plans larges et aux plans-séquences, on sent que le visuel Cimino, via des travellings célébrant la beauté des ciels dégagés et des paysages montagneux du Montana, a des visées contemplatives ; on devine un cinéma nourri par les paysages naturels des westerns fordiens et on sent que pointe à l’horizon le lyrisme désenchanté de l’auteur du Voyage au bout de l’enfer. Derrière la camaraderie, un individualisme forcené, accaparé par le dieu Argent, pointe son nez et finira par briser une amitié que l’on aurait souhaitée éternelle, tant nos deux compères à la fin du film (Eastwood avec sa veine temporale de cowboy solitaire et Bridges avec son sourire extralarge) affichent une « coolitude » contagieuse. Entretemps, avec eux, on aura pris plaisir à croiser des filles peu farouches - sauf une, féministe en diable : seventies obligent ! -, à rencontrer sur leur route des givrés de service (dont un chauffard hébergeant des lapins dans son tacot) et à revisiter une Amérique des 70’s propice à la roue libre poétique, à la balade sauvage ainsi qu’aux pensées vagabondes. Personnellement, malgré les revoyures du Canardeur, je ne me lasse pas de la scène finale : voir la superbe décapotable blanche rouler sur l’asphalte libertaire avec d’un côté un Eastwood définitivement seul et, de l’autre, un Jeff Bridges, son grand pote, qui vient de mourir suite à de mauvais coups donnés par une brute de service n’ayant aucun sens de l’humour. Séquence émotion. 

* En reprise au cinéma depuis le 19 janvier 2011. En salle à Paris, cinéma le Grand Action, 5e. 

_ _ _ 

Le Canardeur, Bande Annonce VOST FR

Le Canardeur, Scènes finales

Le Canardeur : voir le début du film

Documents joints à cet article

Clint Eastwood le Canardeur Clint Eastwood le Canardeur

Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (3 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • zelectron zelectron 2 février 2011 11:36

    Il y avait même à cette époque une sorte de Taser (30 ans déjà ! donc le brevet est dans le domaine public) pour l’anecdote


    • Cocasse cocasse 2 février 2011 12:04
      Clint Eastwood est mort ? smiley

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès