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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Colette ou les voluptés joyeuses

Colette ou les voluptés joyeuses

1873 - 1954 

Sidonie-Gabrielle Colette est née à Saint-Sauveur, dans l'Yonne, en 1873. "La maison de Claudine" ( 1922 ), complétée par "Sido" ( 1930 ), nous raconte son enfance, ses rêveries solitaires, les bêtes aimées, le charme ensorcelant de la campagne à l'heure des floraisons, la treille muscat, un monde qui sera toujours imprégné d'une profonde sensualité. Mariée jeune à Henry Gauthier-Villars, nommé Willy, elle découvre Paris, l'amour, un univers futile et urbain, l'infidélité et, malgré ses curiosités de petite " garçonne audacieuse", entend bien mener une existence d'épouse fidèle. La série des "Claudine" passa longtemps pour être de Willy, qui y apposait sa signature de journaliste-chroniqueur de la vie parisienne perverti par sa bohème chic, mais justice sera rendue après leur divorce de la part très importante- voire capitale - qui revenait au talent éclatant de la jeune femme. "La vagabonde" en 1911, premier roman de Colette seule, ouvrira sa série de témoignages sur l'amour qui n'aura plus grand chose à voir avec le registre vicieux que lui imposait commercialement Gauthier-Villars et les journaux boulevardiers. 

Romancière de l'instinct féminin, amie des humains comme des bêtes auxquelles elle fera la part belle dans ses livres, Colette ne va plus cesser de se revigorer au contact des forces naturelles et des plaisirs qu'elles procurent. Son oeuvre est en quelque sorte un musée des délices, de la beauté des paysages, de l'eau qui chante, des jardins embaumés, des chats caressants, de la douceur de la sieste à l'ombre des feuillages, du parfum d'un plat qui mijote dans l'âtre, de la richesse inépuisable des choses créées. Et d'où vient qu'il n'y ait rien de niais et de vain, ni même de choquant dans cet inventaire des voluptés joyeuses, des plaisirs simples, de l'ivresse à vivre autant des satisfactions du corps que de l'esprit ? La recette en est que l'écrivain sait user, comme nul autre, de ses sens, goûter aux senteurs multiples, aux couleurs chatoyantes et mêmes aux chants imaginaires. Rien ne lui échappe des émotions amoureuses, des liaisons renoncées, des caprices enfantins, des adolescents livrés aux troubles de leurs premières étreintes ( Le blé en herbe ). Pas un clin d'oeil, une rougeur, un refus, une attente, une crainte. Elle sait tout déceler, tout voir, et le traduire avec une précision fine et subtile qui ajoute au charme particulier de son écriture. 

D'une intelligence aiguisée par l'expérience, Colette ne fermera pas pour autant les yeux sur la douleur. Elle saura en laisser affleurer dans ses pages la plainte de l'amante délaissée, de la femme vieillissante. Si ses personnages font fi de la morale, ils n'en prennent pas moins conscience des menaces qui planent sur l'humanité, de la fragilité du monde et des intermittences du coeur. Avec "Ces plaisirs" ( 1932 ) ou "Mes apprentissages", elle dispensera une certaine morale avec un tact exquis et une courtoisie compréhensive éclairée par son implacable lucidité. Cette prosatrice impudique de sincérité et d'inspiration a peint le monde avec sympathie et bienveillance, sans en dissimuler les noirceurs mais sans se priver d'en exhaler les splendeurs savourées ou perdues en un style léger, vivant, imagé, où les souvenirs d'enfance restent à jamais une source consolante, une poésie virginienne et une sagesse mûrie par les aléas du sort. 

Colette est désormais entrée dans le cercle resserré des grands écrivains par l'ensemble d'une oeuvre célébrante qui n'oublie aucun détail de la vie coutumière. Ses dialogues, comme ses descriptions, sont d'une vérité inouïe et leur composition s'arrange d'un laisser-aller qui n'enlève rien à leurs thèmes et à leurs intrigues. C'est tout un monde qui se déploie, un monde où les artistes et comédiens tiennent une grande place mais où les parfums de la nature ne manquent pas d'être enivrants. 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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4 réactions à cet article    


  • Gabriel Gabriel 11 juin 2012 13:48

    Mais il y a des jours lucides, où je raisonne durement contre moi-même :"prends garde ! veille à toute heure ! Tous ceux qui t’approchent sont suspects, mais tu n’as pas de pire ennemi que toi-même ! Ne chante pas que tu es morte, inhabitée, légère : la bête que tu oublies hiverne, et se fortifie d’un long sommeil... Ainsi Colette décrivait, dans la vagabonde,  sa lutte interne entre bien et mal, la planche savonnée sur laquelle on traverse sa vie toujours en équilibre tel un clown ivre. Merci de nous rappeler à cette grande romancière dont la plume fut forgée du même métal que celle de George Sand. 


    • gordon71 gordon71 12 juin 2012 09:15

      bonjour et merci d’évoquer cette magicienne et son univers si sensuel et poétique, la Colette sauvage, secrète et paysanne, amoureuse des animaux
      et de la nature, . De La Paix chez les bêtes (1916)
      à Belles saisons (1945) en passant par La Naissance du jour (1928)

      je garde un souvenir ému du « blé en herbe » , et de la scène ô combien érotique du verre de sirop dans la pénombre.


      • gordon71 gordon71 17 juin 2012 10:32

        Monsieur, interrogea-t-elle gravement, est-ce par vœu,

        ou par inclination, que vous ne portez pas de vêtements, ou si

        peu ?

        Le sang rafraîchi remonta d’un flot aux oreilles, aux joues de Philippe, et redevint brûlant.

        Pendant qu’il gravissait,

        derrière la robe blanche, un perron éblouissant, il appela à lui

        toute l’insolence de ses seize ans : « Quoi ?elle ne me mangera

        pas ! … Si elle tient absolument à la placer, son orangeade ! … »


        Il entra, et crut perdre pied en pénétrant dans une pièce

        noire, fermée aux rayons et aux mouches. La basse température

        qu’entretenaient persiennes et rideaux tirés lui coupa le souffle.

        Il heurta du pied un meuble mou, chut sur un coussin, entendit

        un petit rire démoniaque, venu d’une direction incertaine, et

        faillit pleurer d’angoisse. Un verre glacé toucha sa main.


        – Ne buvez pas tout de suite, dit la voix de Mme Dalleray.

        Totote, tu es folle d’avoir mis de la glace. La cave est assez

        froide

        Elle s’était assise assez loin de Philippe, et la fumée

         verticale d’un parfum qui brûlait, cependant hors d’une coupe

         

        l’odeur de la résine et du géranium, montait entre eux. Philippe

        croisa l’une sur l’autre ses jambes nues, et la Dame en blanc

        sourit, pour accroître la sensation de somptueux cauchemar,

        d’arrestation arbitraire, d’enlèvement équivoque qui ôtait à

        Philippe tout son sang-froid....





        • gordon71 gordon71 17 juin 2012 13:11

          L’odeur de l’automne, depuis quelques jours, se glissait, le

          matin, jusqu’à la mer.


          De l’aube à l’heure où la terre, échauffée, permet que le

          souffle frais de la mer repousse l’arôme, moins dense, des

          sillons ouverts, du blé battu, des engrais fumants, ces matins

          d’août sentaient l’automne. 


          Une rosée tenace étincelait au pied

          des haies, et si Vinca ramassait, à midi, quelque feuille de

          tremble, mûre et tombée avant son heure, le revers blanc de la

          feuille encore verte était humide et diamanté. Des champignons

          moites sortaient de terre, et les araignées des jardins, à cause

          des nuits plus fraîches, rentraient le soir dans la resserre aux

           jouets et s’y rangeaient sagement au plafond....


          (le blé en herbe )

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