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Comédie-Française contre fratrie Koltès dans un imbroglio théâtral

Devenue désormais l’affaire Koltès, elle remet au goût du jour un débat de dramaturgie conjoncturellement mis en berne. Que personne n’a cru à sa clôture, malgré l’ancienneté de sa velléité, le revoilà ! D’ailleurs il ne peut être aplati au mépris de son essence : la place de l’auteur dans une production.

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Tant que persiste la criarde insouciance envers les auteurs contemporains (vivants et morts) et de leurs textes qui recèlent en association la transmission culturelle et la nouveauté, la contestation resurgit de sous boisseau. Aussi bien les premiers, en quête de consécration, que les seconds, supplantés par le répertoire classique ou les décideurs des structures, ne peuvent s’enfoncer plus bas. Au vivant, on dénie du talent en galvaudant « il y a peu de bons textes actuellement ». Et au contemporain en général, on préfère de loin un Molière ou un Shakespeare sinon, on détourne impunément ses conceptions textuelles.

Frère de Bernard-Marie Koltès, décédé en 1989, dramaturge et auteur génial de la pièce Le Retour du désert, François Koltès réalisateur et auteur, a le principal rôle d’un drame léger pour son aspect people mais lourd quant au sujet qu’il réveille. C’est même l’événement, à connotation de feuilleton estival, du théâtre pour 2007. Le second prend à bras le corps la défense du message du premier derrière ce texte ancré dans l’actualité. Au regard des derniers fracas sur la place publique, à propos du colonialisme et de la discrimination qui questionne une France entre intégration et rejet d’étrangers laborieux sur son sol, l’affaire remue le couteau dans la plaie. L’instigateur, pas plus loyal que lui à la mémoire du défunt, assume une mission alambiquée traduisant le malaise du rapport de la scène à l’écriture.

« Au théâtre, il y a deux metteurs en scène : ceux qui croient qu’ils sont Dieu et ceux qui en sont sûrs. »*1 Dans le contexte où les spectacles sont coiffés d’une façon monopolistique par le metteur en scène, cette histoire Koltès, non la première de cette ascendance, pose l’équivoque statut des auteurs et la manière d’exécuter les textes. Quand ces derniers ne sont pas encore tombés dans le domaine public et dès lors qu’un initié aussi bien légal et qu’avisé jusqu’aux bouts des ongles, garantit cette protection, il y a alerte envers un arbitraire bien réel.

Par conformité à faire jouer un Blanc, un Noir ou un Arabe dans la distribution qu’il a, légiférée et stipulée, fixée dans son œuvre, l’auteur - nommément ici - interpelle les malversions persistantes. De son vivant, il a déjà intenté de la sorte. Ce qui exhorte, en conséquence, le retour au débat occulté. Et de sa ténacité, l’ayant-droit acquiesce. Si l’immortalité de l’auteur parle d’elle-même, son œuvre traduite en plus de trente langues refait surface. Il est le francophone, troisième Européen prolifique et doué après Becket et Genet, à être joué dans le monde. L’opiniâtreté spectrale, de ses précis doctrinaux, plane dans les coulisses pour alarmer la cité.

Dans le chapitre des techniques d’interprétation, toutes diligentées pour performer l’attitude mimétique de l’acteur, Stanislavski a préconisé une indexation et une incarnation absolues de l’acteur au personnage. Berthold Brecht, par contre, a mis en exergue la distanciation, le comédien montre le personnage imaginé sans se métamorphoser en celui-ci, restant artiste d’abord. Et Bernard-Marie Koltès a préconisé que l’homme joue l’homme, le rôle de l’enfant va à un enfant, le Blanc ne sera représenté que par un Blanc, le vieux ira au comédien d’un certain âge, etc. Il refuse, précisément au metteur en scène, de transformer approximativement le personnage. L’acteur épouse le sujet humain sans céder un iota à l’approximation et au fictif. La conception primaire, le texte, configure la mise en scène et le profil de l’interprète. Rien n’est aléatoire, amovible et transformable. On n’a pas vu ça auparavant. Bernard-Marie Koltès était en éveil du spectacle issu de son texte. Il n’est pas le seul à être à cheval de la sorte, Becket et Genet étaient intraitables sur ce plan.

La vénérable Comédie-Française, qui a abrité bien des litiges de ce genre, a porté recours devant les tribunaux l’injonction de François à faire cesser au bout de trente spectacles Le Retour du désert. Les trente-quatre prévus pouvaient aussi se prolonger de reprises. Ainsi s’est amorcé le premier cran de l’escalade. Selon la presse écrite, il faut préciser qu’elle est plus réactive au théâtre que d’autres médias traditionnels*2, des doléances de l’ayant-droit, outre une correspondance de la SACD, sont à l’origine de la suspension. Corsé, l’échange s’est soldé par l’arrêt des représentations, puisque la société des droits d’auteur a pris partie avec le requérant. La troisième chambre du TIGP (Tribunal de grande instance de Paris) a statué le 30 juin dernier. Second cran, elle prononce une indemnisation de 30 000 € en contrepartie des quatre prestations annulées. Comme troisième anicroche, la poursuite du requérant en lèse-majesté, pour propos diffamants tenus dans les médias à l’égard de la Comédie-Française et Murielle Mayette. Cette dernière est à la fois administratrice de cet établissement et s’est chargée de la mise en scène.
Elle soutient que Michèle Favory auquel est alloué le rôle d’Aziz, un servant arabe dans une famille bourgeoise rapatriée d’Algérie à l’indépendance, assume pleinement ce rôle. D’autant plus que sa mère est kabyle. Un pourvoi en cassation de François Koltès qui ne perçoit point en ce comédien une correspondance avec le personnage, rajoute un quatrième épisode. Encore une énième fois, la procédure s’avise dans cette institution, tel ce fait de 1939 : « Le rôle d’un metteur en scène d’être, de faire vivre, de réaliser une œuvre conformément à la volonté de l’auteur... » * 3

La dépréciation du centre névralgique de tout renouvellement du théâtre, la plume fondatrice de tout spectacle, dure encore. « Le maître du théâtre c’est l’auteur, les autres rouages ne sont là qu’en fonction de cette force créatrice » *4 Cet art n’est pas aussi propret que comme il est présenté, ses insatisfaits sont peu entendus, voire médits. Louable est l’encouragement des pouvoirs publics aux auteurs novices, pour leurs textes soumis à la DMDTS (Direction de la musique, de la danse, du théâtre et du spectacle.)*5 La monumentale négligence est la pratique instaurée par les décideurs qui estompent sans vergogne les pièces des deux catégories d’auteurs.

D’une délicatesse qui engage bien des remises en cause, ce débat creuse et élargit davantage le fossé entre deux familles de critiques : celle des partisans du metteur en scène et celle qui défend l’écriture récente. La première dénie la mission de l’auteur dans le spectacle et la seconde milite pour sa paternité. Tout nouveau spectacle susceptible d’être considéré création, doit être inédit. Ceux qui portent un regard dédaigneux à l’écrivain contemporain, ne croient pas que le quatrième art happerait l’insolite qui le réinvente par l’implication de l’auteur. Et les autres, même inquiets, ne répliquent pas judicieusement pour recommander la prospection des pièces arrivées à terme sous des plumes anonymes. Elles sont toutes les deux assujetties aux susceptibilités fragiles, d’où leur rigueur circonspecte. Penseurs et responsables s’en passent, donc, de l’hasardeuse responsabilité d’être à l’origine de situation conflictuelle et plus âpre qui risque d’ébranler outres les positions acquises, les dogmes sacralisés.
La faculté du théâtre d’être une priorité, à la fois dans les mœurs culturels et les thèmes médiatiques, se doit à son rang qui le particularise des autres arts. « Donnez-moi un théâtre, je vous donnerai un grand peuple. »*6 Ce qui lui offre opportunité d’être sous les feux de la rampe, c’est la force des critiques essayistes, des tribunes polémistes et des lumières théoriques qui lui sont consacrées en pareilles circonstances. Elles lui sont, à plus d’un titre, revigorantes et le distinguent l’esprit des arts vivants. Son milieu, follement amoureux des dialogues et friand de contributions aux tournures aussi extravagantes que pertinentes pourvu que des conjonctures les permettent, ne lésine presque guère de disserter.

• *1 : Rhetta Huguer
• *2 : Presse écrite seulement et sans moindre commentaire des chaînes télé et radio.
• 2-a : Le Nouvel Observateur, de Denis Padalydès le 3 juin 2007.
• 2-b : Le Figaro du 12 février, 26 mars, 30 mai et 21 juin 2007.
• 2-c : Libération 2, 24 et 26. Juin. De Martine Labordonne.
• 2-d : Le Monde de Nathalie Herzberg, mai et 21 juin 2007et autres.
• 2-e : Télérama du 10 mars 2007.
• 2-f : L’Express de juin 2007.
• *3 : Lettre de Copeau et Dullin datée du 31 juillet 1939 à Edouard Bourdet de la Comédie-Française au sujet de la mise en scène de L’Annonce faite à Marie
• *4 : In Lire le théâtre moderne de Michèle Liour, édition Dunod, page 105.
• *5 : La DMDTS attribue l’encouragement à la création d’œuvres dramatiques, une seule fois aux auteurs inédits. Deux sessions par an, date limite avril et septembre.
• *6 : Eschyle.

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3 réactions à cet article    


  • masuyer masuyer 8 août 2007 00:13

    Merci d’évoquer ici BM Koltès qui est un des très grand auteur français de théatre du XXème siècle avec Genet et Beckett (bien que ce dernier soit Irlandais, il a écrit en français).

    Le débat sur la place de l’auteur au théâtre est fort intéressant, et sa présence souvent écrasée par le metteur en scène.

    Les didascalies sont parfois prises par les metteurs en scène comme des entraves à leur liberté artistique, des contraintes.

    Pourtant, les contraintes sont parfois de formidables outils pour la création et cette volonté de s’affranchir des volontés de l’auteur marque souvent une misère créatrice.

    Le metteur en scène devrait être au théâtre ce que le chef d’orchestre est à la musique, quand l’auteur en est le compositeur.

    Cordialement


    • Iceman75 Iceman75 8 août 2007 10:29

      Je ne sais pourquoi, je me sus remémorer le fait qu’autrefois le cinéma américain donnait le rôle des noirs à des blancs maquillés outrancièrement. Il a fallu bien du temps pour que cela change. Mais là n’est pas le coeur du sujet. Le sujet est justement de rester fidèle à ce qu’un auteur a souhaiter montrer. Cela tient à la fois au message et à la vision qu’il a de sa transmission. En théatre il n’est pas rare de voir des réinterprétations modernes de la part de metteurs en scène en mal de scandale ou souhaitant mettre une pièce dans un contexte plus accessible . Cela reste possible mais définir la limite est toute la difficulté. Ainsi il ne parraît pas inconcevable « d’habiller » un bourgeois gentilhomme d’atours modernes tant que le texte et le jeu ne sombre pas dans un délire outrancier. Ce qui vaut pour une oeuvre du domaine publique n’est pas valable pour le reste. Tant qu’un auteur est vivant ou qu’un ayant droit est vivant, il devrait avoir une priorité sur l’interprétation de l’oeuvre.


      • raudi 22 août 2007 07:16

        Pas « le retour DU désert », mais « le retour AU désert ».

        Vous trouverez quelques commentaires sur l’affaire et d’autres sur Koltès à Metz sur raudi, le site de la culture à Metz autrement.

        http://raudi.free.fr

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