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Côté Court à Pantin

Le festival de Pantin montre la belle vitalité du court métrage en France. Nombre de petites productions (en taille et en gabelle) sont des œuvres abouties. Nombre d’autres sont des tremplins, une étape vers le long, format ordinaire du cinéma, sans adjectif. A Pantin, avec les courts, il y a aussi une visitation de grands maîtres, cette année, Duras… et un artiste plasticien Unglee, dont le festival projetait tous les films tournés en 16mm, une séance Abel Gance. Les écrans libres pour des films d’1 heure, des échanges, des ateliers, des masters class, une soirée pitching (on pourrait dire soirée projet, mais bon), un prix des résidences… Le festival de Pantin un carrefour vivant comme un cœur qui bat pour faire circuler les énergies.

On peut regretter que, dans les séances, les films s’enchaînent avec un minimum de rupture, toutes les présentations se faisant au début. Or, chaque film porte un univers, une ambiance… et une présentation de ce qui suit avant chaque court aiderait à faire le passage, sans être dans le flot ininterrompu comme à la télé. Présenter chaque film avant sa projection me paraîtrait mieux.

Enfants poussière de Frédérique Devillez est un long plan séquence sur la plage et la mer, les enfants jouent, courent jusqu’à l’eau et reviennent, poursuivent des algues, des crabes minuscules, ou transportent de l’eau pour des travaux sans fin, deux femmes parlent des secrets de famille, de la mère de l’une, morte dans l’oubli des choses et la crainte d’être haïe… la famille n’est pas ce qu’on croit, de loin, de y voit de l’amour et de près, ce n’est que problèmes, trafics, et comme disait l’autre, cadavres dans les placards. C’est un film expérimental selon cette catégorie du cinéma, puisqu’on ne voit pas les personnes qui parlent du mal qui les fait souffrir, on voit les enfants dans l’innocence qui découvrent comme des trésors des éléments de la nature déposés par la mer sur le sable.

Notre Dame des hormones représente aussi une forme détonante étonnante d’expérimentation. Ça ne ressemble à rien de déjà-vu. Un manoir sensuel où deux femmes se disputent un monstre de chair doté d’une « antenne » disons, plutôt masculine. Des corps vivants immobiles, enduits de cendres ou d’autres choses, figurent des statues de pierre, fugitivement parfois. Trouble certain. L’art pour l’art, l’expérimental pour l’expérimental.

Cavalier seul de Mathilde Delaunay, road movie (je fais des efforts pour parler anglais) à pied dans des paysages désolés d’Islande, en bord de mer, dans un col herbeux, dans les neiges, les éboulis, avec traversée d’une piscine chauffée (par les volcans ?)… La dispute des sœurs plein la tête, (Pozzo et Lucky ? ou Bouvet et Lefort ?), enfin un mystère froid dehors et chaud au cœur, qui reste longtemps en bouche…

Les rues de Pantin de Nicolas Leclere et La terre penche de Christelle Lheureux partagent une vision remuée du monde, où les femmes et les hommes, plutôt aquoibonistes, ne savent pas trop quoi faire d’eux-mêmes, des autres, de leur temps, ballottent comme des algues au ressac des lunes changeantes.

L’héroïne de la terre penche dort, s’inquiète de faire des enfants pour une vie sans goût ni grâce et estompe son désir qui ne part pas, même en frottant fort. Au milieu de la fiction et sans grever le récit, Christelle Lheureux arrive à mettre des éléments qui se rapporteraient plutôt au documentaire : la carrière la nuit, avec son travail difficile et dangereux semble-t-il, à la lumière des lampadaires ; et la présence de paysans chinois, les coolies, à la guerre de 14/18, avec le cimetière chinois, un fait totalement inconnu et pourtant si destructeur des liens sociaux et politiques (pourquoi ces hommes sont-ils venus mourir là, loin de la terre où ils sont nés ?), une scène hors-temps dans un train à vapeur, avec d’inénarrables chinois d’opérette (bravo !) très stéréotypés et drôles.

Evidemment, Truffaut disait : « Le cinéma c'est de l'art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes. » Les rues de Pantin est centré sur le personnage masculin, qui a eu le prix d’interprétation masculine d’ailleurs. La dérive du côté de l’échec, la fuite, l’évitement, dans les petites rues de Pantin surplombées par une tour technique qui voit tout, entend tout. Le même mal de vivre, en ville cette fois. Errance labyrinthique. Un homme poursuivi par trois femmes et qui fuit dans la cave, muet et inquiet d’être découvert !… De quoi vivons-nous ? L’air marin, l’air des rues, l’air de rien ne sauraient suffire. Le merlin et la hachette comme solutions à l’échec en art ? Ou l’art de l’échec en renversement fatidique par l’absurde ? La preuve ? Pantin ? Exalter la faiblesse du monde, la faiblesse de soi sans honte, avec pudeur et tendresse, lenteur et sensualité…

Haramiste d’Antoine Desrosières, qui sort en salle le 1er juillet, surfe sur l’air de temps, avec vitesse, énergie, bonheur, bons mots (plus ou moins bons, toujours avec confiance en soi). Deux jeunes sœurs découvrent sexe et amour mêlés sur le Net, dans leur chambre. Affaire courante ordinaire, qui effraie certains psychologues médiatiques. Par moment, elles sont naïves et même cruches, elles parlent sur Skype de chipre puis de chiffre, à un homme étonné d’une telle rapidité dans l’investigation et qui se demande s’il comprend bien ce qu’elles veulent dire… et elles sont à d’autres moments très rouées et directes. En gros, elles semblent très audacieuses et peu informées, elles se sentent dans un jeu électronique où on ne risque rien et où on ne peut que gagner. D’ailleurs, celle qui part par la fenêtre et revient ne fait que lever le pouce, façon « like »… Antoine Desrosières a choisi des jeunes comédiennes pleines de bagout et les a fait abondamment improviser. Elles sont si près des personnages qu’elles passent au travers, qu’on les voit au travers. La caméra rend compte de cette conversation où le sexe a l’air d’une glace à la menthe (ou d’une envie de pisser. Celles et ceux qui l’ont vu sauront que je parle d’un passage d’Haramiste). On est dans la chambre avec ces adolescentes fantasmantes. L’essentiel que j’ai mis à la fin, est au début (et dans le titre) : elles sont musulmanes et dans une première scène dans la rue, portent le « voile ». Des garçons viennent tenter leur chance qui repartent parce qu’elles « attendent leur mère. » Quelques allusions ensuite à leur obédience musulmane mais fort peu. On ne sait pas bien le message porté par ce film, dont la ressemblance avec des éléments de notre situation politico-sociale saute aux yeux. Deux idées se chevauchent si j’ose dire étant donné ce sujet :

  • Une grande crudité, liée à l’image libre et gratuite, des actes sexuels arrive très tôt, trop tôt (?), dans la vie des jeunes gens, qui s’en sortent quand même bien, et joyeusement.
  • Une différenciation genrée dans la religion musulmane empêche les jeunes gens de se parler et de se connaître, et nécessite, de ce fait, des compensations fortes, illégitimes dans tous les systèmes de valeur… connues et tues cependant par les musulmans.

 Cette double signification, l’une cachant l’autre, réciproquement et vice-versa, est sans doute une des raisons du succès de ce film, par ailleurs pêchu, drôle et agréable.

Le festival de Pantin a lieu tous les ans. Tableau du monde ? Paysage du court en France ? Un peu témoin de son temps. Alors, à l’année prochaine.

 

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1 réactions à cet article    


  • Orélien Péréol Orélien Péréol 25 juin 2015 09:49

    Recension d’un film projeté à Pantin, Vous qui gardez un cœur qui bat d’Antoine Chadagne, Sylvain Verdet  : 
    http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/du-cinema-comme-patrimoine-155720

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