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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Coup de coeur pour « Lady Chatterley » sur Arte

Coup de coeur pour « Lady Chatterley » sur Arte

Je vous écris au sujet de Lady Chatterley et l’homme des bois de Pascale Ferran, diffusé dernièrement sur Arte (vendredi 22 juin, 20h40) en version longue (45 minutes de plus par rapport à la version cinéma, les amours de la Lady avec le garde-chasse, adaptées du roman de D.H.Lawrence, nous ont été présentées ici en deux épisodes successifs de 1 h 45 et 1 h 37). Il se trouve, et c’est une joie pour tous les cinéphiles et autres amateurs de cinéma et de... nature, que le film a fait un vrai tabac. Jugez plutôt : selon un communiqué de la chaîne franco-allemande, celle-ci a battu tous ses records d’audience, toutes cases confondues pour l’année en cours, avec ce film multi-primé ( 5 césars au compteur tout de même dont celui du meilleur film !) qui a fait 10,2 % de parts de marché, à savoir 2 millions de télespectateurs - rappelons qu’en salles, ce film coproduit par Arte (bravo à elle !), avec Marina Hands dans le rôle de Constance et le formidable Jean-Louis Colloc’h dans celui de l’amant des bois, avait été vu par 400 000 spectateurs, ce qui énorme pour un film d’auteur français produit, comme on le sait, dans la difficulté, le budget de départ étant très mince pour un tel "film à costumes".

C’est très certainement l’ampleur romanesque du film (encore plus accentuée dans sa version longue) qui a grandement contribué à toucher un très grand nombre de (télé)spectateurs, dont votre humble serviteur. Il y a des films rares qui vous grandissent, vous enrichissent spirituellement et vous aident à vivre, tout simplement. Comment expliquer les larmes qui me sont venues pendant et après la projection de ce film-fleuve à moitié chamanique ? J’ai l’impression que cette cinéaste, dix ans après L’Age des possibles, vient de réaliser plus qu’un film, on dirait une captation de la vie - un je-ne-sais-quoi d’ineffable entre deux êtres et qu’on appelle l’amour : elle montre tout cela sur la toile et bien plus encore. Pourtant, son film, dans sa trame, est fort simple : c’est une histoire d’amour entre deux amants (une lady, Constance, et un garde-forestier solitaire, Parkin) que tout oppose - leurs classes sociales, leurs mots/maux (au départ), leurs mondes - on est en apparence dans un mélo lambda voire dans une bluette érotico-kitsch style Harlequin et consorts mais ce qui est bouleversant dans ce film c’est que Ferran, sous couvert d’un classicisme apparent de la mise en scène (en osmose avec le côté corseté de l’environnement puritain de cette Angleterre fin XIXe/début XXe siècles), parvient à montrer une modernité du sentiment qui chamboule tout sur son passage. On assiste, sous nos yeux, à la transformation-charivari d’une femme, ni plus ni moins. Marina Hands, bouleversée, fait preuve d’une vaillance douce qui la rend bientôt bouleversante. Il s’agit du portrait d’une lady non pas simplement chaudasse (!) mais d’une femme libre - bien plus XXe siècle dans sa tête que XIXe d’ailleurs... - qui va s’affranchir par rapport aux convenances et aux diktats sociaux, pour vivre pleinement son amour grandeur nature avec un garde-chasse bourru - mais ayant tout de même les sourcils et la bouche de Marlon Brando ! - vivant dans une cabane au milieu de la forêt. Cette lady Chatterley fait penser à une sorte d’Emma Bovary Old England mais restons-en là au niveau des références littéraires car ce film est avant tout puissamment cinématographique.

Certains plans, certaines scènes m’ont donné la chair de poule. On est tout proche d’un trip panthéiste façon Terrence Malick, on peut aussi penser, dans son parallèle entre les forces de la nature et celles de l’homme, aux films-moirures (dans la jungle thaïlandaise) d’Apichatpong Weerasethakul (Blissfully yours, Tropical Malady). Ces deux amants-là, Constance et Parkin, inventent un nouveau langage (un Nouveau Monde...) forcément scandaleux puisqu’inintelligible pour le reste du monde. Et Pascale Ferran, dans ce Nature & découvertes mêlant corps et flore à fleur de peau, fait vibrer et durer ses plans, comme si on était au plus près de la présence du monde. Capter les gouttes de pluie qui zèbrent les corps batifolants des amoureux scandaleux, la naissance d’une femme-fleur (jonquille ou pâquerette : au choix !), la lumière entre les feuilles, les frémissements du vent, l’eau fraîche, l’odeur de l’humus, voire de l’humain trop humain. Ca baise, ça jouit, les corps exultent et ça sonne incroyablement vrai - cet éveil des sens érotiques, cette incongruité du désir, loin des pratiques sexuelles balisées par l’entertainment (notamment hollywoodien). On est dans un rapport incongru entre le cru et le lyrique qui marche parfaitement et, comme chez Malick, on assiste à une "utilisation" grandiose de la nature, sans jamais tomber pour autant dans le grandiloquent, on est à la lisière, où se joue merveilleusement une célébration panthéiste des corps et des éléments. Et chose admirable encore, malgré un côté « entomologiste », on n’est jamais dans le voyeurisme, c’est cela qui est beau et précieux : les corps s’empoignent, se mélangent, le dialogue physique (au départ maladroit) s’affine mais ce traitement sans pruderie du filmage (on est même par moments quasiment dans un documentaire) n’enlève rien au mystère de ce couple, à sa naissance, à son intimité, à sa quintessence. Et chose encore plus rare, ce film semble « épouser » son histoire, ses acteurs, ses mille attentions, on a l’impression d’un film qui s’exprime par lui-même, qui se promène, qui se déploie dans des allers-retours narratifs tel un organisme vivant. Perso, j’ai rarement rencontré cela au cinéma, si ce n’est chez Malick ou chez Tarkovski, c’est dire le pouvoir des images et la puissance du cinéma de Pascale Ferran, la femme des bois ! Après un bloc filmique comme cela, elle peut, tranquille, attendre encore dix ans pour nous « pondre » un autre chef-d’oeuvre. Alors, autour de moi, ou sur... Agoravox !, je conseille ce film (au plus sensible des êtres) à tout le monde, aux hommes, aux femmes, aux ados mais en même temps je fais attention car lorsque je pense à ce film-trip(es) et que j’essaie d’en parler, je parle de la vie, des affects, des sensations et de la puissance de l’amour donc c’est très difficile, je m’embrouille... Mais Pascale Ferran, elle, pour évoquer cette palpitation vitale, y parvient au centuple, via l’art. Chapeau l’artiste !

Petite précision tout de même, je préfère la version cinéma à la version télé. Certes, la version longue, certainement plus proche du roman éponyme de D.H. Lawrence, est plus explicite, plus psychologique, et un personnage comme Clifford - le mari amer, l’époux aristocrate infirme et figé dans ses convenances sociales (joué très subtilement par Hippolyte Girardot) - est plus étoffé, ce qui offre une dimension politique (la lutte des classes) plus grande au film de Ferran. De même, il y a moins d’ellipses dans le montage, on passe ainsi de l’esquisse exquise au tableau savamment élaboré, on voit par exemple davantage le quotidien de Constance, son travail domestique et ses travaux journaliers, pour autant on gagne en explications ce qu’on perd en mystère. En faisant passer le film d’un duo (Constance/Parkin) à un quatuor (+ Clifford et Mrs. Bolton), celui-ci joue moins la carte de " l’amour interdit ", façon Sur la route de Madison. Pour autant, même dans sa version TV, qu’il est bon de se perdre sur la route d’une Lady Chatterley déroutante, entre l’arty et l’Arte !


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10 réactions à cet article    


  • JL JL 26 juin 2007 10:10

    Chef d’oeuvre ! Et votre article est à la hauteur du film, mille bravo.

    Je n’ai pas lu le roman, ni vu le film en salle. Cette version télé est tout ce que vous dites, encore bravo.


    • ZEN ZEN 26 juin 2007 11:11

      Excellente analyse de cette version longue qui m’a séduit.Mais je regrette l’incongruité du titre de P.Ferran : pourquoi avoir ajouté « et l’homme des bois » ?...mais c’est un détail. Oui, Chapeau l’artiste !


      • JL JL 26 juin 2007 11:42

        à Zen, peut-être parce qu’il est plus qu’un amant, et en lui, et pour elle ?

        J’ai pour ma part aimé ce titre qui se révélait en même temps que le personnage.


      • Jojo2 26 juin 2007 12:11

        J’ai pas vu, mais j’ai lu le classique qui est pas mal. Du même D.H. Lawrence, j’ai quand même préféré Le Serpent à Plumes.


        • clairette 26 juin 2007 13:55

          Excellent article sur un film merveilleux et très attachant. Souhaitons que l’un et l’autre donnent envie aux téléspectateurs d’aller lire le roman de D.H. Lawrence, que pour ma part je vais relire avec un grand plaisir, en superposant au texte si beau les visages des acteurs (que je ne me représentais pas tellement différents dans mon imagination enthousiaste et les fantasmes de mes seize ans !)


          • CAMBRONNE CAMBRONNE 26 juin 2007 14:57

            Excellent article pour un excellent film .

            J’ai beaucoup aimé et en faisant un rapide retour en arrière sur ce que représentait le livre dans mes années de jeunesse j’ai comme tout le monde pu constater l’évolution de la socièté et des moeurs .

            Quand j’étais ado il y avait ceux qui l’avaient lu et les autres . en tout cas il ne fallait pas se faire piquer avec .

            Par rapport à tout ce que l’on voit dans tous les médias , ces deux amants là sont bien mignons , leur amour même brulant est pur et je ris encore de ce tabou de ma jeunesse , n’ayant pas fait partie des délurés .

            Salut et fraternité .


            • bernard92 26 juin 2007 19:38

              C’est en effet un film attachant et sensible mais malheureusement qui ne tient pas toutes ses promesses en raison du choix de la langue à savoir le français.

              Sauf pour ceux qui ne connaissent pas le roman, l’amant de lady chatterley est indissociable d’un contexte, celui de la campagne anglaise au début du XX ème siècle.

              Les dialogues en français ne restituent pas cette atmosphère particulière que l’on est en droit d’attendre d’un film tiré d’une oeuvre typiquement britannique.

              Tourné en France avec des comédiens français la réalisatrice exploite avec intelligence la thématique du roman mais se coupe d’une dimension essentielle ; l’authenticité.

              C’est parce que ce film m’a écorché les oreilles que je ne m’associe pas au concert de louanges dont il bénéficie.


              • clairette 27 juin 2007 14:42

                @ bernard92,

                N’ayant pas pu lire le roman « en anglais » « dans le texte » j’étais très heureuse qu’il y en ait eu une traduction française !

                Je suppose que vous n’appréciez les films que lorsqu’ils sont réalisés dans le pays, voire la province où l’écrivain situe l’action, et dans la langue (sinon le dialecte) bien sûr de ce même contexte !

                Donc, si je suis votre raisonnement, peu de films tirés de romans russes, chinois, étasuniens, chiliens etc... doivent trouver grâce à vos yeux puisque n’ayant pu être tournés (parfois pour des raisons politiques) sur les lieux mêmes évoqués par l’auteur du roman ou de la nouvelle ?

                Les coins de forêt et du parc, si beaux et si savamment mis en valeur dans ce film-là (l’amant de Lady C) ne diffèrent pas de certains rencontrés lors de quelques escapades en Angleterre. Il est vrai que je ne connais pas la région minière où DH. Lawrence situe l’action. D’après les descriptions du roman, justement, autant que je m’en souvienne, cette région n’était pas un véritable éden en 1920 ? A part le parc du châtelain... fermé et préservé de toutes intrusions... nous ne voyons rien de la campagne environnante qui a dû évidemment bien changer depuis la fermeture des exploitations de charbon ! Je parle de la vraie région anglaise que vous regrettez.

                Comme je l’ai dit plus haut, je vais sans tarder relire le bouquin !

                Cordialement.


              • herbe herbe 26 juin 2007 23:06

                Etrange !

                Vous me communiquez l’envie de vivre cette expérience de visionnage d’une oeuvre splendide.

                Et puis je réalise soudain que plus encore, j’aimerais vivre concrètement cette expérience étant particulièrement attiré par le coté « nature et découvertes ».

                Ne suis je pas moi aussi prisonnier des convenances sociales, allez une petite évasion à préparer avec une « lady »....


                • perditadeblanc perditadeblanc 1er juillet 2007 19:50

                  Film d’une lourdeur affligeante, une démonstration de la dérive de l’amour vers la sensiblerie ridicule....Les longueurs ne se comptent plus,cueillir une fleur prend cinq minutes,courrir dans les champs nue sous la pluie...la belle affaire, tout le monde en fait une scène d’anthologie...une virilité de façade qu’essaie de dégager un pataud garde chasse.D.H LAWRENCE a écrit un des plus beaux textes qu’a produit la littérature anglaise sur l’amour,le cinéma en a fait une merde.

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