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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Cours, « Julia », cours !

Cours, « Julia », cours !

Profitant du Printemps du cinéma, je suis allé voir en salle Julia d’Erick Zonca. Ce film est étrange, il met un temps fou à s’installer (il dure tout de même 2 h 20, accrochez vos ceintures !) puis, au bout d’un moment (après 80 mn de film environ), il s’emballe, comme si Zonca appuyait à fond sur le starter à partir de la frontière mexicaine, pour se rendre vraiment prenant et convaincant. Le pitch ? C’est l’histoire d’une quadra alcoolique (Tilda Swinton) qui a pour mission, contre une rondelette somme d’argent (50 000 $), de ramener un gamin de 8 ans à sa mère éplorée. Celle-ci est, comme notre borderline Julia, une femme inscrite au club des Alcooliques anonymes : elle prétend que son fils, mi-Mexicain mi-Américain, est maintenu enfermé chez un milliardaire intraitable. S’agit-il d’une histoire vraie ou bien d’une pure mystification noyée dans les vapeurs de l’alcool ? Zonca laisse planer un certain doute tout au long de son road-movie.

Alors, on n’avait pas eu de nouvelles de Zonca depuis ses très sensibles La Vie rêvée des anges (1998) et Le Petit Voleur (2000) ayant révélé, on s’en souvient, Nicolas Duvauchelle. Neuf ans ont passé, on finissait par prendre Zonca pour un Malick ou un Kubrick (!), cinéastes mythiques bien connus pour prendre leur temps entre chaque film. En quelque sorte, on ne s’était pas complètement trompé ! Eh oui, ce film a un parfum d’Amérique et participe de cette volonté manifeste de certains de nos chers frenchies à vouloir tenter un jour ou l’autre leur chance aux States (une sorte d’american dream à concrétiser) - pensons par exemple à Depardieu jouant dans Green Card ou encore à Besson réalisant, avec Léon, une sorte de passeport pour Hollywood (depuis, il a rectifié le tir...). Je ne cite pas ce film de genre par hasard, on se souvient qu’à sa sortie (1994) ce film noir, racontant une histoire d’amour platonique entre un tueur implacable (Léon) et une lolita (Mathilda), avait été comparé à Gloria de Cassavetes (dans les deux, on a le massacre d’une famille par des ripoux et le cas d’un voisin qui vient protéger, bien malgré lui, le petit dernier). Dès les premiers plans du Zonca, on devine que sa Julia lorgne - ouvertement cette fois-ci - du côté de son grand modèle américain, Gloria. Mais attention, il ne s’agit pas d’un remake, d’un plagiat ou d’un simple copier-coller - le film de Cassavetes étant davantage pour Zonca une source d’inspiration, un tremplin lui permettant d’inscrire une femme (forte ?) dans de grandes lignes horizontales, à perte de vue et de... raison. C’est comme si Zonca avait pris au pied de la lettre la fameuse phrase de Godard : « Pour faire un film, il vous faut obligatoirement une fille et un pistolet ». Dans la presse, Zonca a même déclaré : « Mon désir est né d’une image d’Helmut Newton, une femme rousse et flamboyante au volant d’une BMW à L.A. » Voilà, concernant ces deux phrases, c’est ça Julia... plus deux ou trois choses que l’on sait d’elle.

Il s’agit d’un film de sensations, très attentif aux textures, aux visages, aux grains de la peau, de l’image et aux éclats de couleurs (magnifiques teintes orangées, rouge cramoisi ou violines des cuirs vintage de Julia !). On est au cinéma, mais on pourrait être, par moments, en train de regarder un diaporama limite trash de Nan Goldin. La caméra de Zonca est visiblement amoureuse de son actrice « estampillée » Actors Studio, il s’agit d’y aller à fond et de donner son corps au film en tant qu’expérience bord cadre. Certes, elle est très convaincante, on la suit aisément. Toutefois, sa soupe à la grimace (elle nous fait maintes et maintes fois sa bouche pâteuse au saut du lit) confine de temps en temps au tic de jeu, dommage. Selon moi, Tilda Swinton est intéressante à filmer et à voir car elle fait partie de ce genre de femmes que certains hommes (ou femmes) trouveront très belles et d’autres, a contrario, très laides. En tout cas, Zonca, avec certains plans volontairement surexposés, joue parfaitement avec sa peau très blanche, voire diaphane, et on ne se lasse vraiment pas de contempler à l’écran son teint pâle, ses grandes jambes, ses yeux verts flamboyants et son énergie plutôt contagieuse. Ouais, on pourrait la suivre jusqu’au Mexique voire au-delà, pas de problème ! Bien sûr, ce film maniériste, quelque peu américanisé, et n’échappant que de peu au côté Canada Dry, a un parfum de déjà-vu (lumière et fringues seventies, grandes lunettes noires de Julia venant lui manger le visage (façon Gloria), caméra tremblée à l’épaule, action filming cherchant à capter au plus près les affects de ses personnages), mais, soyons clairs, ça nous change tellement du manque d’ambition narratif et esthétique de la plupart de nos films français, à tendance franchouillarde. Bref, Zonca, je le suis sur sa route 66, même si elle est un peu carte postale.

Budget serré. 4 millions d’€. Sud des Etats-Unis, de la Californie au Mexique. L’histoire, un brin emberlificotée durant la première heure du film (scènes longuettes de boîtes de nuit borderline et d’amours tarifés cherchant à montrer une Julia au fond du trou), appuie sur l’accélérateur à partir de la scène de la consigne de gare. A cet instant-là, j’entre dans ce film-paysage pour ne plus le lâcher. Julia vient chercher à la gare son pognon, mais elle se sent soudain suivie, traquée, elle monte alors dans un bus (coucou, au passage, au Cassavetes de Gloria !), et Zonca déploie aussitôt, dans cette scène urbaine nocturne, tout son art de cinéaste-plasticien à fleur de peau pour rendre ce moment très tendu, très prenant, très moite, épousant parfaitement la panique totale de l’héroïne. Au fond, cette Julia, depuis le début, est loin d’être une professionnelle, elle n’y connaît absolument rien aux rapts, aux armes et aux... enfants. Elle agit simplement à l’intuition, elle bluffe pas mal aussi. Ca passe ou ça rate. On a l’impression de suivre le périple d’une catastrophe humaine, comme handicapée de la vie. Dans leur fuite en avant, à corps perdus, Julia et Tom (le marmot taciturne) nous entraînent dans une dynamique de groupe foutraque s’inscrivant dans un mouvement Nord/Sud à fond la caisse. On va jusqu’au Mexique (Tijuana) avec eux, boum badaboum ! Le film se fait alors sociétal et politique. La thune, dans les ruelles crapoteuses et les petits apparts poisseux du coin, y est perçue comme un sésame, un eldorado. Des petits truands - dont un, avec son chien furibard, fait furieusement penser au Gael Garcia Bernal d’Amours chiennes - y pratiquent le kidnapping d’enfants U$ tel un sport national ! A coups de « hijo de puta », il s’agit d’entuber au maximum les touristes amerloques. On connaît la chanson : c’est à travers cette plongée dans les bas fonds de l’âme humaine et cette épreuve de force et de feu lui renvoyant le reflet de son propre vide existentiel que Julia va enfin pouvoir repartir sur de bonnes bases. Son expérience hors limites agit comme un révélateur. A la fin, elle s’en fout de l’argent (« parti en fumée » entre les mains des truands latinos à la petite semaine), elle sert le môme attachant dans ses bras et on se dit qu’elle peut croire de nouveau, pour éclairer sa vie, aux puissances de l’amour et de l’altérité.

Oui, j’aime ce film - je lui mets 2 sur 4 - pour deux ou trois choses : pour l’abattage de Tilda Swinton, pour son humour (j’adore le phrasé brut de décoffrage de sa Julia, style ce qu’elle balance au petit malfrat Santos lui proposant de s’acoquiner avec elle pour fusionner les 2 millions de $ : « j’aurais même pas envie de ta tronche pour me torcher le cul avec ! ») et, surtout, pour son rythme étrange propice à la trace de freinage et au temps suspendu - presque comme si Zonca, in fine, n’avait pu contrôler tous ses effets de conteur et de compteur. D’un côté, son film est (gonflé) à bloc - on a l’impression de suivre le nuage de fumée d’une Dodge Challenger roulant à fond sur l’asphalte sans fin de Californie - et, de l’autre, il fait crisser ses pneus sur le bitume pour se rendre contemplatif, poétique, insolite, voire grinçant : jolie bulle de temps lors de la scène de rapports sensuels, quasi incestueux, entre Julia et le petit Tom (très chatouilleux) et scène distillant un malaise évident lorsque Julia, masquée d’un visage noir comme la Grande Faucheuse, tient en joue un brave gamin de 8 ans égaré dans une salle de bains. D’ailleurs, dans la salle de bains, euh... pardon, de ciné où j’étais, un spectateur est sorti pile à ce moment-là. Oui, j’aime ce film-voyage pour certains de ses chemins de traverse, cela nous change tellement du tout-venant audiovisuel rasoir. Et puis, au détour d’un plan, un film nous laissant entendre Sweet Dreams d’Eurythmics ne peut être tout à fait mauvais !

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3 réactions à cet article    


  • JoëlP JoëlP 21 mars 2008 14:46

    Votre titre fait penser à Cour, Lola, Cours de Tom Tykwer. Est-ce voulu ?

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