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D’un souffle, tu chavires

Compagnie Escale

En deux mots …

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Comment restituer la magie d'un spectacle magnifique, féerique, onirique en prenant le parti pris de ne pas dévoiler l'intrigue ni son contenu afin que le lecteur curieux puisse à son tour plonger dans cet univers envoûtant ? C'est pourtant la ligne de cette chronique, ni critique, ni quatrième de couverture : ces prototypes de la trahison de l'émotion.

La compagne Escale nous présente un spectacle inclassable car le faire rentrer dans une case c'est trahir son propos et son esthétisme, sa portée et sa magie. Il est d'ailleurs des mots en ce domaine qui sont trop connotés, trop porteurs d'une représentation sclérosée pour être fidèles à ce joyau en suspension.

Il me faut bien vous accorder quelques pistes. Ainsi, ce spectacle a été librement inspiré d'un conte d' Isabel Allende. C'est justement dans cette liberté que se définit le mieux ce travail d'horlogerie, cette alchimie pour les yeux, les oreilles et le cœur. Oubliez donc les références, les explications savantes et prenez l'envie de vous laisser conduire, de vous laisser transporter par ce souffle de vent qui vous fera chavirer.

Nous sommes dans un univers intemporel, sans qu'il soit besoin de disposer de référence ou de code. C'est d'abord un décor incomparable, un espace scénique qui, à lui seul, attire le regard, donne envie de s'arrêter et de se laisser séduire par les deux acteurs et leur musicien. On peut penser à un tableau de Chagall, un décor de bande dessinée, un plateau d'un film de Genet. C'est bancal, c'est inquiétant, c'est un peu lugubre sans pour autant être morbide. C'est avant tout magnifique !

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Puis, il y a les masques. Dois-je évoquer le mot de marionnettes ? Je m'y refuse, vous y perdriez le fil de l'illusion, vous chercheriez à savoir qui est le marionnettiste. Ici, la confusion est totale entre les différents personnages et les deux acteurs. Tous les codes s'effondrent, toutes les frontières se dérobent. Qui est le montreur et qui est la marionnette ? Sont-ils distincts ou bien ne font-ils qu'un ?

Cela n'a plus aucune importance d'autant que les rôles s'entremêlent, se confondent et s'échangent dans une chorégraphie qui nous démontre que Hugues Hollenstein et Grit Krausse, issus de la danse, ne sont parfois plus qu'un seul et même corps pour engendrer plusieurs personnages qui émanent de leur fusion. D'autres fois, la marionnette s'émancipe, échappe à son créateur, disparaît ou s'accorde sa propre existence et vous êtes, une fois encore, émerveillés et subjugués.

Ne pensez pas qu'il ne s'agisse alors que d'une production purement esthétique. Il y a une histoire simple et captivante, un message accessible à tous, une trame qui vous attrape par la curiosité. Vouloir vous en dévoiler des fragments serait une tromperie. Le plaisir qui fut le mien s'est construit de l'émerveillement de l'enfant à qui l'on a donné la main, que l'on a transporté au pays des songes. Restez dans le même état pour profiter de la grâce de cette heure en suspension qui abolit le réel tout en le décrivant parfaitement.

Et puis, il y a leur compère musicien. Pas comparse ni subalterne : acteur à part entière, pièce essentielle de la mécanique céleste. Il est, lui aussi, à la création de cette fiction, à son incarnation. Si les personnages prennent vie et corps, c'est aussi grâce à son accompagnement musical, sa façon de déconstruire la musique, à la manière d'un Éric Satie, pour nous faire passer de l'autre côté du miroir des illusions, dans les failles du réel.

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Il devient à son tour monstre magnifique ; il orchestre la machinerie et joue à la perfection la partition de l'improbable. Dans un espace en déstructuration, il structure le récit, le ponctue, le souligne à la perfection, tel un coloriste du silence. Guillaume Druel est, à ce titre, le troisième larron de cette fantasmagorie sublime.

Il y a bien sûr les masques de la jeune Lara Manipoud. Ils sont. Vouloir les définir c'est déjà les trahir et heurter la pauvreté du vocabulaire à l'étendue de leur capacité expressive. C'est tout simplement magistral, d'autant qu'ils sont mis non seulement en scène mais en mouvement, en perspective, incarnés ou transfigurés. Là encore, c'est en entrant dans ce monde fantasmagorique sans préjugé ni représentation formelle que vous en mesurerez ensuite toute la puissance.

Je ne vous ai donc rien dit de l'histoire : elle pourrait tenir en deux mots mais ce serait artifice et confiscation de ma part. Elle est universelle, intemporelle et si actuelle. Acceptez donc de prendre le risque de la découverte, de rompre avec cette maudite habitude de ne vous déplacer que pour le « vu à la télé ». Ce spectacle et cette troupe se situent à des années-lumières de la médiocrité ambiante et pourtant, ce n'est ni prise de tête ni effort insupportable. Osez le bonheur de l'émerveillement !

Les enfants qui étaient présents n'ont pas bougé ; ils sont restés les yeux grand écarquillés, prenant sans doute autre chose que les adultes. Ce spectacle est véritablement tout public mais il se joue assurément des platitudes de cette classification en ouvrant des possibles et des espaces différents.

Chacun y trouvera ses démons et ses préoccupations, ses rêves et ses espoirs, ses images et ses épopées. C'est en cela que ce spectacle inclassable et féerique est magique. Je vous invite tous à vous y rendre s'il passe à proximité de chez vous. Quant à ceux qui ont la chance de se rendre en Avignon, vous trouverez la troupe et sa caravane, tous les jours à Villeneuve en scène, à la Plaine de l'abbaye, à 17 h 30. Venez de ma part, il vous sera fait le meilleur accueil.

Subjuguement leur.

http://www.escaletheatregestuel.net/


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