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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Dada, l’éternel mouvement

Dada, l’éternel mouvement

Enfourchons le Dada dont le nom voudrait, selon la légende, qu’il soit né le 8 février 1916, au café Terrasse à Zurich, trouvé à l’aide d’un coupe-papier glissé au hasard entre les pages d’un dictionnaire. Dada, « cheval d’enfance » en français, « oui-oui » en russe... En fait, une lettre exposée l’avoue tout cru, « ce que nous appelons Dada est une bouffonnerie » (Kurt Schwitters). Centre Pompidou, une heure de queue. Il y a 654 personnes sur les 2200 m² de la salle lundi après-midi, près de 3000 sur la journée. Dada attire. Parce que cela questionne, fait « intello », parce que c’est ludique aussi avec ses collages façon scolaire, un vague air de Mai-68 avec ses jeux de mots. Plus de 1000 œuvres de 50 artistes.

Dans l’une des salles, un échiquier attend les joueurs. Le problème est qu’il n’a pas de cases, les pions doivent se déplacer au hasard. Ce n’est point un hasard, mais tout Dada, la subversion de tout ce qui était durant cette guerre de 1914 absurde et sanguinaire : la diplomatie des alliances, les appêtits coloniaux, l’accès aux matières premières, la poudrière des Balkans, la technique sociale du bourrage de crâne sous le nom de « patriotisme », celle des marchands de canons et de mitrailleuses pour tirer encore plus vite et encore plus fort, l’indigence du socialisme, le terrorisme anarchiste, la morgue des puissants. Car l’échiquier est une image en réduction de la société, chacun s’y déplace selon son rôle social. La salle d’exposition est, elle aussi, un échiquier, mais cette fois les cases sont apparentes, signe que les muséographes souhaitent établir une hiérarchie, dans cet ensemble qui n’en voulait pas. Manquent les pions, les auteurs sont rassemblés en mur de portraits, à l’entrée. Car Dada est un « mouvement » et pas une école, un moment de la vie, surtout pas une maturité. Dada ne sera jamais classique. Les artistes essaient de tout dans le désordre. Vous allez de salle en salle, parmi la foule, vous vaguez. Dada n’est pas pédagogique.

Dada est comme de l’eau, vous cherchez à la saisir et ne vous restent dans la main que quelques gouttes brillantes, la sensation du mouillé, et cette fraîcheur qui fait réagir. Rien n’est figé, l’insaisissable passe et ne laisse qu’une trace, mais cette trace stimule, comme un choc électrique, elle met en branle l’imagination. L’œuvre n’existe pas, elle est seulement percussion de silex qui donne une étincelle. D’où ces collages, ces photomontages, ces contradictions de couleurs, ces mannequins au masque de cochon affublés d’uniformes sociaux, ces bas-reliefs en objets de récupération, ces détournements d’objets directs, telle la pissotière de Duchamp intitulée « fontaine ». Tous les supports sont placés au même niveau. Dada est « comme vos espoirs : rien » (Francis Picabia).

Dada est une démarche qui s’empare des nouveaux médias, de ce culte d’époque pour la machine, et les critique à la racine. C’est drôle, provocateur, souvent potache. Nous avons tous fait de tels collages dans nos « cahiers de texte » à quinze ans, tous collé des moustaches à la Joconde à douze ans, tous écrit de la scatologie codée comme GLLOQ ou GPTQBC à neuf ans. Dada l’a fait, et sa Joconde barbue et moustachue est intitulée LHOOQ. « Quoi ? - lis les lettres à haute voix, les trois premières. - El... hache... oh. - Et tu n’as pas chaud, toi ? - elle a chaud ? - voilà, et la suite maintenant - au... ku, oh alors ! - Tu as compris ». Pas plus subtil que ça. Même plus drôle à notre époque, qui a fait bien pis. Le potache du père Ubu ne vaudra jamais Rabelais. Mais nous sommes en 1918, et c’est osé, donc stimulant. Un flacon de « Belle Haleine », « eau de voilette », voisine avec une « bas gare d’Austerlitz ». Le moment Dada ne semble plus qu’une étape d’adolescence à notre génération. « Libération » est passé par là.

Roumains (Tristan Tzara, Marcel Janco), Allemands (Hugo Ball, puis Richard Huelsenbeck), Alsaciens (Hans Arp), ils s’étaient retrouvés en Suisse, hors la guerre, non par pacifisme mais pour interroger la modernité. 1916-1924, huit années pleines avant la métamorphose et la dispersion, les années de l’adolescence attardée avant la maturité des styles. Car le mouvement Dada n’est pas nouveau, il est ce « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » dont parlait déjà Rimbaud (lettre à Démeny, 15 mai 1871). Tout essayer avant de choisir sa propre identité. Toujours éphémère, toujours recommencé. Dada, c’est un âge de la vie.

C’est à Paris que Dada s’épanouit en janvier 1920, quand Tristan Tzara s’y installe. La littérature s’en empare car rien, en France, ne se faisait à l’époque sans la littérature. André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, Paul Eluard en seront. Les spectacles injurient le public pour qu’il sorte de sa passivité mutique et apprenne à détruire, à devenir spontané, à recréer de la vie. Dada renouvelle le processus de création, libère l’art de ses carcans à une époque de guerre où les valeurs ne valent plus. Réhabiliter le hasard, l’inconscient, l’essai à l’infini, critiquer l’art pompier et la société bourgeoise, la bienséance, le bien-pensant, le formaté industriel et idéologique. Tout cela disparaîtra dans le communisme, puis dans la réaction purement commerciale du monde libéral-libertaire. Il y a toujours un "politically correct" à défoncer, un formatage à subvertir. Dada est ce message permanent. Un collage d’engrenages sur fond noir avec ce mot « danger » : mettez-y les doigts, et la société, la technique, la pensée unique, vont vous broyer, le conformisme d’époque vous faire parler, malgré vous. Dada, ancêtre du surréalisme.

A chacun de revivre le sens premier du mouvement, cette réaction de corps sain contre l’anémie sociale. Au spectateur, dans cette exposition, de faire le tri, dans la caverne d’Ali Dada.

Dans le fond de la salle, une planche peinte, percée d’un trou rond, est intitulée « jeune fille ». Par l’orifice, le spectateur peut apercevoir, par-delà la vitre, les toits de Paris vers Montmartre. Dada ne crée pas d’œuvre ; il ouvre vers la vie.

Centre Pompidou, rue Saint-Martin, Paris 4e. Jusqu’au 9 janvier, tous les jours, sauf mardi, de 11 à 21h ; jeudi, 11 à 23h.


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Argoul

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