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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Daniel Carton anticipe la fin d’un monde sclérosé

Daniel Carton anticipe la fin d’un monde sclérosé

Julius aime Louise. Louise aime Julius. Mélanine (éditions Fayard), premier roman du journaliste politique Daniel Carton, semble classique. C’est un faux-semblant. Car Julius est noir et Louise est blanche. Un couple mixte, donc. Ça se complique d’autant plus que cette intrigue amoureuse se déroule sur fond de catastrophe humanitaire majeure dont le monde ne sortira pas indemne.
 
Roman ? Le mot est faible. Foisonnant, complexe et documenté, Mélanine est plutôt un reportage-fiction politico-scientifique. Pour avoir longtemps fréquenté les coulisses du pouvoir, Daniel Carton, enquêteur intransigeant que connaissent bien les lecteurs d’Agoravox, n’est pas homme à se contenter d’une intrigue banale.
 
Après avoir débusqué la face sombre du pouvoir dans Bien entendu, c’est off (2003), S’ils savaient à Paris (2005) et Une campagne off (2007), livres publiés chez Albin Michel, il a décidé de se concacrer au roman. Mais pas n’importe comment. Pas en dilettante. Avec Mélanine, passionnante enquête, il livre une réflexion salutaire (et pleine d’espoir) sur la mondialisation.

De deux choses l’une : quand un journaliste de cette trempe devient un romancier aussi prometteur, soit son adn est programmé, soit les journalistes doivent tous se reconvertir !


« Après 25 ans de contrainte journalistique, je trouve intéressant pour l’esprit d’imaginer la réalité. C’est la première fois que je crée quelque chose et ce travail de création m’a procuré une grande satisfaction ». En face de moi ce n’est pas le journaliste d’investigation qui parle, mais un jeune romancier de 58 ans. Son nom : Daniel Carton.

"Désabusé par les innombrables connivences entre politiques et médias, il a quitté définitivement le journalisme en 2002 pour se consacrer à l’écriture" écrivait Quitterie Delmas l’an passé dans le remarquable papier qu’elle lui a consacré sur Agoravox en juin 2007.

Daniel Carton romancier ? Toute ressemblance avec un enquêteur bien connu du Monde et du Nouvel Observateur n’est donc pas fortuite, bien au contraire. Daniel Carton a beau dire qu’ « Il y a une grande différence entre journaliste et romancier » dans Mélanine, si la fiction rejoint la réalité, il faut y voir la métissage habile de sa pratique journalistique et d’une écriture imaginative maîtrisée.

Dans Mélanine, tout est faux - les personnages et les situations -, mais tout est possible. Tout est vérifié, à l’instar d’une enquête. « Tout peut se réaliser » précise Daniel Carton. La pandémie majeure qui tue les hommes par millions est plausible. Nous en avons déjà eu des avant-goûts avec la grippe espagnole, puis maintenant le Sida ou la grippe aviaire. Les réactions d’enfermement, de peurs, de racisme en découlent tout aussi naturellement. L’absurde est banal. Le XXème siècle nous l’a appris.

Mais l’histoire ? Assez classique. Julius, d’origine sénégalaise, brillant enfant à qui la vie (et la famille) donne toutes ses chances devient l’un des plus grands chercheurs mondiaux dans le domaine génétique. Il travaille à l’Institut Pasteur avec deux compères avec qui il a monté une start-up qui s’avèrera prospère. Un jour Julius rencontre Louise, jeune éditrice parisienne. Ils se trouvent, se séparent, se retrouvent. Ça c’est l’ossature indispensable, le pilier de la narration. Une histoire d’amour toute simple : « il faut revenir au roman populaire, sourit Daniel Carton. Aux belles histoires. C’est toujours l’amour qui sauve. Et l’amitié ». Celle que se vouent les trois chercheurs confrontés à une pandémie telle que l’humanité n’en a jamais connue.

La maladie que décrit Daniel Carton ressemble fort à la fatigue de l’homme blanc, à sa sclérose, son enfermement suicidaire. Cette maladie frappe déjà nos vieilles société qui manquent d’air et de sang neuf. Cette maladie qui traverse Mélanine, parallèlement à l’amour que se portent Julius et Louise, ne balaye qu’une partie de la population. Ne pas trop en dire… 

La mort, l’amour, l’amitié : trois piliers pour une histoire qui se déplace sans cesse d’un continent à l’autre. Pandémies, capitaux, gènes, cultures franchissent les frontières allègrement aujourd’hui. Pour le meilleur : la connaissance de l’autre, le métissage, l’échange de savoirs. Et pour le pire : la mort partagée. Face à cette mondialisation, quelle attitude adopter : le repliement sur l’identité nationale ? L’ouverture ?

Daniel Carton a voyagé pour écrire son livre, notamment en Afrique. C’est là qu’il est allé « chercher » Julius, son chercheur noir qui vit à Paris comme un poisson dans l’eau. Son Julius est élégant, ironique, blessé aussi, mais secrètement. Volontaire et surtout pas coupé de ses racines africaines. Ses deux collègues, les autres protagonistes, sont inspirés de véritables scientifiques, André et David. L’auteur, qui leur a dédié Mélanine, voue une admiration sans borne aux scientifiques que délibérément « les politiques ignorent ». Pour Daniel Carton, « les politiques français ne sont guère redevables aux chercheurs. Trop coupés d’eux ».

Si l’histoire écrite ici est plausible, cela signifie juste que les faits puissent arriver, pas qu’ils se sont déroulés. D’où le recours à la fiction, à l’imagination. Rien de tel que la fable pour frapper les esprits. On y revient toujours. Pour Daniel Carton, le roman est un débouché possible du journalisme qui permet de « se reposer », de prendre l’air, de sortir des codes et des contraintes dans un métier par trop formaté qui laisse si peu de place aux écritures débridées.

Qui a donc décrété que le style était l’ennemi des journalistes ? Pas de style, rien que des faits ! Comme si c’était incompatible. Et puis « le roman est moins éphémère ». C’est un des ressorts secrets du journaliste qui se lance dans l’aventure romanesque. Une actualité chasse l’autre. Il faut sans cesse remettre sur le métier. Mais l’écriture romanesque à bien d’autres exigences…

Pour quelqu’un qui fait métier d’écrire, décrire l’indicible, faire œuvre d’imagination, est une douleur : « Mélanine, je m’y suis attelé il y a cinq ans. Un jour je suis allé voir Claude Durand, le patron de chez Fayard, en lui disant que je n’y arriverai pas. Il m’a dit Soyez extravagant ».

Le conseil a été retenu. Daniel Carton a été extravaguant au-delà de toute mesure, presque trop foisonnant (il y a là matière à plusieurs romans), occupant de vastes champs. Ecrit d’une écriture blanche, factuelle, sans fioriture, efficace, dans le genre des polars américains ultra-documentés, Mélanine reste pourtant d’une facture très française. Très classique. Contrasté. Les bons y ont aussi leur part d’ombre. Et la mort si elle se déchaîne, ne clôt pas le récit. 

On pourrait qualifier, à l’heure où les intégrismes se réveillent, où les pensées tranchées occupent l’espace, où les gouvernements jouent avec les peurs, que Mélanine est un poil utopiste. C’est aussi le privilège du romancier de décrire le monde non pas comme il est, mais comme il le voit ou comme il l’envisage. Cette liberté-là, le journaliste ne l’a pas. Et c’est la puissance du roman de nous faire imaginer qu’un autre monde est possible.

Sur Daniel Carton, à lire également sur Agoravox :
. Daniel Carton, l’homme qui dérange l’establishment des médias classiques ?
.
Des procès en Carton
. Off ou pas off ?

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7 réactions à cet article    


  • pouerf pouerf 3 décembre 2008 16:35

    "La maladie que décrit Daniel Carton ressemble fort à la fatigue de l’homme blanc, à sa sclérose, son enfermement suicidaire. Cette maladie frappe déjà nos vieilles société qui manquent d’air et de sang neuf. Cette maladie qui traverse Mélanine, parallèlement à l’amour que se portent Julius et Louise, ne balaye qu’une partie de la population. Ne pas trop en dire… " 

    Si je comprends bien, la nation française est en péril sans l’apport d’un sang neuf pour la revivifier... Ou comment le racisme se loge insidieusement derrière des discours prétendument humanistes. Diaboliser ou encourager le métissage relève exactement du même principe. C’est avoir une démarche raciste : c’est accorder de l’importance à l’appartenance raciale des individus, et les hiérarchiser en fonction de ce critère. Jadis, les nations métissées étaient considérées comme abâtardies, et donc inférieures. De nos jours, ce sont les nations non métissées qui passent pour inférieures, car prétendûment à bout de souffle et agonisantes. Quelles auraient été les réactions si l’auteur avait fait de l’étranger salvateur un scandinave, ou un allemand ? Gageons qu’elles auraient été nettement moins positives...


    • La mouche du coche La mouche du coche 4 décembre 2008 12:44

      Total respect pour le commentaire de Pouerf


    • Bois-Guisbert 3 décembre 2008 17:02

      « Si je comprends bien, la nation française est en péril sans l’apport d’un sang neuf pour la revivifier... Ou comment le racisme se loge insidieusement derrière des discours prétendument humanistes. »

      C’est très exact. Si les nationaux-socialistes se faisaient les apôtres du sang « pur » - qui était, selon Alfred Rosenberg, le « Mythe du XXe siècle », les antiracistes se font les apôtres du sang « impur » stricto sensu...

      Vous avez admirablement décortiquer le mécanisme, compliments.


      • mcm 3 décembre 2008 17:17

        Avec un titre comme « Mélanine », Daniel mérite un carton jaune pour abus de LCE (lieux communs eculés).


        • Canine Canine 4 décembre 2008 01:06

          Y’a un truc qui m’échappe. Le titre, et la couv’, semble avoir trait à quelque chose ayant un rapport avec le métissage racial. L’intrigue semble porter sur la possibilité d’un virus qui détruirait l’humanité, et sur la lutte de quelques scientifiques contre ce virus. Quel est le rapport, quel est le but de l’histoire ? (je dis ça en espérant que l’auteur n’ait pas osé une théorie sur "le métissage curatif"). Parce que là, comme ça, avec un article qui ne donne aucun éclairage, on a juste l’impression d’un truc .. disons bordélique, et ça donne pas envie de lire du tout.


          • SR-71 4 décembre 2008 12:08

            L’avenir est au nationalisme, la russie, le japon (malgrés une baisse de démographie), la suisse, la chine ...etc se ferment aux etrangers. Les pays métissé finiront en loosers, comme l’ amerique du sud par exemple.


            • Jeanne 6 décembre 2008 12:02

              Visiblement les commentateurs n’ont pas lu le livre. Il est passionnant et ne prétend pas à un débat philosophico-social sur le metissage. c’est une très belle histoire d’amour doublé d’une intrigue policière particulièrement interessante car international et scientifique. Personnellement j’ai adoré d’autant plus qu’il y a de très beaux moments d’écriture.

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