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De l’écart auteur/narrateur dans L’Etranger d’Albert Camus

Parler aujourd’hui de L’Etranger semblerait désuet. Il n’en est rien : Camus suscite toujours un immense intérêt. Colloques et travaux universitaires, partout dans le monde, n’ont de cesse de le célébrer. Et l’homme et l’œuvre en effet ont été au cœur des tensions, sans doute les plus bouleversantes que l’histoire ait jamais eu à enregistrer. De là, en tout cas, mon intérêt pour l’écrivain et ma relecture de son texte.


Si l’on se réfère à Mikhaïl Bakhtine, ni les personnages ni leurs logiques ne doivent faire office de porte-parole, encore moins se substituer à l’instance créatrice. Car ils appartiennent au système narratif et, comme tels, censés s’associer aux réseaux descriptifs, aux strates qui composent le texte, à toutes sortes d’ingrédients. Leurs actions, pour antagoniques qu’elles soient, caressent une même perspective qui n’est que de tendre vers une signifiance générale. Or face à certaines œuvres, au nombre desquelles figure L’Etranger d’Albert Camus, cette conception est souvent abandonnée par la critique. De multiples raisons entrent en ligne de compte, dont nous rappellerons brièvement quelques-unes ci-après.

D’apparence simple et limpide, ce récit développe deux dialectiques contradictoires. D’une part, il donne l’air de pratiquer l’art de l’esquive, de prôner l’inadmissible à travers un narrateur apathique, soupçonneux, menant une vie dénuée de toute ambition, replié sur lui-même, peu enclin au partage et incapable de communier avec le monde. D’autre part - sur un plan plutôt auctoral -, il affiche une propension évidente à aller vers une parole sans fards ni préétablis. La vanité, l’excès d’autorité, les valeurs archaïques bourgeoises et religieuses se heurtent ici à une écriture qui les dénonce dans sa dérision. Autant de tendances significatives de gêne, de non-dits, de motivations obscures. Ainsi conçu de façon problématique tant par ce qu’il dit que par ce qu’il ne dit pas, le texte acquiesce et prête le flanc aux démonstrations subjectives. A tel point que certains croient reconnaître en Meursault le double parfait de Camus, mettent sur le compte de celui-ci un crime commis par un être de papier.

A partir de là, le sens de l’histoire racontée s’éloigne de sa vocation originale. Sens qui en premier lieu réside dans une pluralité de perspectives et entend répondre à une tension située en amont du projet d’écriture. L’objectif visé : montrer comment un ordre pétri de désinvolture peut déshumaniser et faire se replier dans la haine de soi et de l’autre. La période qui a donné naissance au récit, l’a inspiré à l’auteur, est saturée de signes. Les enjeux de la critique et ses nombreux préconçus, fréquemment mis en avant, estompent l’écart pris par Camus vis-à-vis de l’être colonial. L’on s’attarde ainsi si peu ou pas du tout sur les facteurs qui acculent à la désespérance ; l’on rend inenvisageables le programme comme les objectifs du récit. Cela, alors que cet écart est axial et doit être retenu particulièrement : l’analyse textuelle confirme sa réalité et le montre dans sa forme pluridimensionnelle. Il est de nature aussi bien technique qu’esthétique, psychologique, morale, idéologique, stratégique, voire caractéristique de la vocation libertaire de l’art.

A ce propos, et pour ne retenir que celle-ci, la vocation de l’art est de toujours s’affranchir de la société qui lui octroie ses moyens et ses prétextes. L’art peut même se défaire de la tutelle du créateur. Aussi étonnant que cela paraîtrait, celui-ci n’est en réalité que ce point de friction commun à la société et à cette tension que l’on dit originelle. Soit le lieu précis de l’éclat, de la déchirure, du fracas, de la douleur et en effet de la conscience. Non seulement l’auteur règle ses comptes avec la société mais, souvent et à son insu propre, avec lui-même - l’individuel et le collectif n’étant pas sans se refléter. Seuls donc triomphent le temps condensé et l’histoire : l’art nous exprime à travers les conflits qui nous opposent au monde et à nous-mêmes, à travers nos contrariétés, nos confusions, notre impuissance. Son authenticité, et peut-être aussi sa vérité, résident en cela : son indépendance. Il est dans cet écart que prend l’auteur vis-à-vis de sa société, échappant à l’un comme à l’autre mais non sans puiser préalablement dans leurs mésententes l’exigence d’une éthique ou les perspectives d’un compromis.

Quel autre sens donner à cet écart de Camus ? Il n’est pas seulement un recul vis-à-vis de soi ni seulement ce qui témoigne du peu de crédit accordé à l’institution coloniale. Sa réalité réside dans des espérances contrecarrées, consiste dans un souci d’esthétique et de message à faire passer sans avoir à courir aucun risque. Le fait de devoir se justifier un jour ou l’autre, la crainte possible d’être qualifié de renégat, crainte qu’on retrouve chez nombre d’écrivains, rendent difficile l’entreprise d’exprimer ses reproches avec franchise et netteté. Les silences et les non-dits représentent autant de pièces vacantes dans le puzzle de Camus que d’interdits à déjouer. La concision de L’Etranger lui prête d’ailleurs l’aspect d’une parole pressée de conclure, d’un essai préoccupé de mener à bon port la bonne parole. Se frayer un passage : voilà en fait un projet qui aura coûté à l’écriture camusienne bien des détours. Parce que ce récit est concis et condensé, il faudrait pour cerner toutes ses dynamiques se garder de s’en remettre aux commentaires univoques, en soi sélectifs, amputés et arbitraires ; ceux-ci focalisent les regards sur les traits déjà suffisamment grossis par l’œuvre. Or seule une démarche qui réunit l’ensemble des dimensions - historique, psychologique, psychanalytique, philosophique, sociale, culturelle, artistique, symbolique, politique - peut convaincre L’Etranger de laisser traduire les silences de son dire.

Cet écart n’exclut en rien que Camus puisse apparaître à travers quelques traits de ses personnages. Son paradoxe personnel, ses amitiés, ses inimitiés, ses peines, en réalité il nous les livre comme à son insu. Ce sont là des interférences qui par ailleurs sont de nature pragmatique et stratégique : elles visent essentiellement à agir sur le lecteur, à conférer au récit une vraisemblance et une lisibilité bien particulières. En donnant l’illusion que Meursault peut être son double, Camus de fait accentue la réalité des faits narrés - il leur arroge plus de crédibilité, les rend dignes d’intérêt. Le journal tenu par Meursault, qui n’est autre que le roman lui-même, représente quant à lui un des procédés narratifs donnant l’illusion que l’auteur s’investit dans son personnage. Et, en effet, à travers Meursault, figure de pied-noir fonctionnaire, comme Camus le fut lui-même, s’établissent de multiples connexions. Leurs reflets et ce qu’ils suggèrent de réalité amènent le lecteur à adhérer au programme de l’auteur. Auteur et lecteur, ensemble, partent ainsi à la reconquête d’un sens du monde posé d’emblée comme chancelant. Deux perspectives donc de l’auteur : frapper l’esprit du lecteur, l’inviter ensuite à conclure à l’absurdité des lois qui régissent le monde.

L’écart entre l’auteur et le narrateur tout comme leurs similitudes sont donc palpables. Mais que l’un et l’autre puissent sur quelques plans se renvoyer la même image ne doit pas accorder d’autonomie au second. Les actions de celui-ci n’ont d’importance que par rapport aux liens (de convergence ou de divergence) qu’elles tissent avec les actions des autres personnages. C’est dans ce qu’elles apportent au sens général et dans ce qu’elles provoquent d’interrogations morales qu’il convient de les saisir. Si entre les deux instances, la frontière ne manque pas d’être fluctuante c’est du fait que le récit, outre le souci technique de vraisemblance, rapporte une réalité historique tout aussi âpre que celle où l’auteur lui-même se mire et s’implique. L’on reconnaît ici le malaise bouleversant d’un personnage amené (par les circonstances imaginées par l’auteur) à perdre toute confiance en l’homme - au point d’accomplir un geste monstrueux. A travers lui se profile certes l’auteur, toutefois il s’agit d’un auteur désarçonné par la conscience d’un impossible compromis, par ce que la réalité vécue laisse présager de colères corrosives à venir.

Tout compte fait, la question posée, de par sa polyvalence et sa complexité, de par les nuances qu’elle permet de déceler et les contours qu’elle recommande de ménager au récit, n’indique pas de tenir Camus pour un fac-similé du personnage. Ni d’ailleurs de se cantonner dans l’idée d’un meurtre comme visée unique de L’Etranger. En effet, fût-ce par défaut, fût-ce parfois à l’insu de son auteur, celui-ci amène à regretter l’absence d’une notion essentielle : la justice.



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2 réactions à cet article    


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 13 septembre 2007 13:44

    Cette distanciation (ou cette externalité) n’est pas propre à Camus, ni à l’Etranger, méme si c’est souvent l’exemple qu’on prend en khagne.

    En fait, plus que la distance, on est ici, à mon sens, dans l’aliénation (au sens philosophique du terme, c’est à dire « qui rend autre »)

    Les maitres su genre ont aussi été ceux du nouveau roman (Robbe-grillet, notament dans « la jalousie » , M. Butor -« la modification », ou, plus près de nous , le pape du néo- polar, Jean-Patrick Manchette, notamment dans « la position du tireur couché », un petit bijou à relire, y compris pour les khagneux, avec interro à la sortie....)


    • stephanemot stephanemot 13 septembre 2007 13:53

      le mot étranger a plusieurs dimensions / acceptions :

      * ce qui vient de l’extérieur / d’un autre pays

      * ce qui n’est pas partie prenante, n’a aucune notion ou est indifférent

      * ce qui a cessé d’avoir des rapports avec une personne / qui n’a aucun rapport avec le sujet

      on conmprend mieux le décalage entre l’auteur et son personnage, et la nature de ce décalage

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