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De la chambre au théâtre. L’intégrale des livres de madrigaux de Monteverdi par La Venexiana

Depuis septembre, Glossa a eu la bonne idée de réunir l’intégrale des madrigaux de Claudio Monteverdi (1567-1643) en un seul coffret. En effet, l’ensemble La Venexiana dirigé par Claudio Cavina les a enregistré et fait paraitre entre 1998 et 2006 sous digipack séparé. Aux onze disques originaux, le label a ajouté un live enregistré en Corse comportant un panaché des différents livres - ce fut le disque-catalogue de l’année 2003 - et les fichiers PDF de tous les livrets originaux, celui présent dans le coffret n’étant qu’un petit résumé de la démarche de l’ensemble et du contexte des oeuvres.

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Entre la naissance de Monteverdi et son premier livre de madrigaux paru vingt ans plus tard, la forme classique du madrigal est en plein essor avec des représentants tels que Philippe de Monte (1521-1603) ou Roland de Lassus (1532-1594). Dans cette irrésistible attention croissante au mot, à cette maitrise de la parole sur l’harmonie, d’autres styles propres émergent : à Ferrare avec Luzzasco Luzzaschi (1545-1607) ou encore à Rome avec Luca Marenzio (1553-1599) et son chromatisme expressif. Appartenant à la génération suivante - comme un certain Carlo Gesualdo (1566-1613) -, Monteverdi représente cet âge d’or du madrigal en participant à l’éclatement de la forme, passant du stile antico de la prima prattica au stile nuovo de la seconda prattica.

Claudio Monteverdi compose huit livres de madrigaux entre 1587 et 1638. Un neuvième intitulé « Madrigali e canzonette a 2 e 3 voci » parait à titre posthume en 1651. Les madrigaux à eux seuls concentrent toute cette révolution stylistique qui s’opère au tournant des années 1600. Si les deux premiers livres de madrigaux, parus respectivement en 1587 et 1590, sont un succès et révèlent un talent déjà bien affirmé, c’est en tant que joueur de viole de gambe à la cour du duc de Mantoue Vincenzo Gonzague et auprès de son maitre de chapelle Giaches de Wert (1535-1596) que Monteverdi affine son écriture de plus en plus progressiste. Un Terzo Libro dei Madrigali voit le jour en 1592 et confirme tout son potentiel.

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Les quatrième et cinquième livres affirment un tournant vers la modernité. En plus des contrastes marqués entre voix graves et voix aiguës, le cinquième en particulier (1605) est nettement novateur par l’utilisation facultative de la basse continue pour les six derniers numéros et l’emploi accentué des dissonances. Prenant appui sur le premier madrigal du recueilCruda Amarilli, la querelle qui s’ensuit oppose les défenseurs du style traditionnel comme Giovanni Maria Artusi (prima prattica) et les progressistes tels que Monteverdi (seconda prattica). 
Le Sexto Libro dei Madrigali parait en 1614 alors que Monteverdi a quitté Mantoue depuis un an pour rejoindre Venise. C’est la dernière apparition du modèle à cinq voix avec la basse continue. Cinq ans plus tard, le septième livre est totalement ancré dans ce nouveau style. Le recueil est sous-titré « Concerto », où l’emploi des instruments encadre le discours musical dans des schémas plus délimités qu’auparavant. Monteverdi privilégie les formes à deux ou trois voix en utilisant notamment la monodie expressive.

Enfin, dix-neuf ans de silence et 1638 voit le huitième livre arriver où « chant et théâtre s’interpénètrent pour transfigurer un genre n’ayant plus de madrigal que le nom » comme l’écrit si bien le regretté Roger Tellart. Les sentiments humains sont traités sous le double prisme de l’amour et de la guerre. Tout y passe : déclamation monodique, polyphonie, stile concertato, théâtralisation intensive renvoyant à l’opéra ; autant de pages passées à la postérité : Hor ch’el Ciel e la TerraAltri Canti d’Amor, leCombattimento, le Ballo delle Ingrate, le Lamento della Ninfa, etc…A partir de ce moment, le madrigal disparait au sommet de ses possibilités pour faire place à l’aria monodique soutenu par la basse continue.

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Disons le d’emblée, ce coffret est perfectible. Mais à côté de cette imperfection inhérente à tout programme étalé dans le temps, il faut bien avouer que l’on est souvent face au meilleur tant la cohérence et la justesse des voix servent tous les affects de cette musique. Conjointement aux productions du Concerto Italiano dirigé par Rinaldo Alessandrini - dont certains chanteurs présents dans l’intégrale ici ont fait les beaux jours de cette formation -, le travail abattu par La Venexiana dans le domaine du madrigal depuis les années 90 est considérable. Citons les enregistrements consacrés à Luca Marenzio (Sixième et Neuvième recueils) ou Sigismondo D’India (surtout le Premier livre), réédités depuis dans la très belle collection Cabinet de Glossa.

Il y a dans cette intégrale des références incontournables telles que les livres II à VI et un livre VII de très bonne tenue. Les livres I et IX (tenant sur un seul disque) constituent une petite déception avec une interprétation hétéroclite et une prise de son sèche qui n’arrange rien. Reste les trois disques du fameux Ottavo Libro dei Madrigali qui, déjà à part dans la production monteverdienne pour les raisons citées plus haut, semblent aussi à part dans les choix stylistiques de La Venexiana. Ainsi, faisant appel à la liberté rythmique invoquée en introduction au Lamento Della Ninfa « a tempo dell’ animo e non a quella de la mano  » (au tempo du sentiment et non à celui de la main), Claudio Cavina influe à la plainte de la nymphe un tempo extrêmement lent, l’étirant jusqu’à huit minutes là où les interprétations « standards » ne dépassent pas six. 
A-t-il raison, a-t-il tort ? Force est de constater que cela fonctionne très bien et que les musiciens sont portés par ces parti-pris tout au long des trois disques. L’occasion est aussi de souligner combien prendre des risques interprétatifs devient de plus en plus rare dans un monde de la musique ancienne devenu conformiste. A vrai dire, ce huitième livre ne dépare pas cette belle intégrale mais renseigner la version du Concerto Italiano parue chez Naïve en 2006 me semble honnête intellectuellement en guise de comparaison.

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Le douzième et dernier cd offre un concert enregistré en Corse (2002), complété par tous les livrets originaux des différents enregistrements en PDF. Ceci clôt une belle aventure après l’enregistrement des trois opéras de Monteverdi et le Selva Morale e Spirituale. Ce coffret est assurément un objet salutaire, agréable tant aux yeux qu’aux oreilles et qui restera dorénavant un jalon majeur dans l’interprétation des madrigaux de Claudio Monteverdi.

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Claudio Monteverdi (1567-1643)
The Complete Madrigal Books

I. La giovinetta pianta (Terzo Libro dei Madrigali, 1592)
II. Cor mio, non mori ? E mori ! (Quarto Libro dei Madrigali, 1603)
III. Batto, qui pianse Ergasto (Sexto Libro dei Madrigali, 1614)
IV. Con che soavità (Settimo Libro dei Madrigali, 1619)
V. Ardo e scoprir, ahi lasso (Ottavo Libro dei Madrigali, 1638)

La Venexiana
Claudio Cavina, direction

Enregistré en 1998 et 2006

2014 Glossa GCD 920929

http://youtu.be/XTsb7oy4SFg

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Ce disque peut être acheté ICI


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