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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > De « La danse du diable » à « L’homme qui danse », de Philippe (...)

De « La danse du diable » à « L’homme qui danse », de Philippe Caubère : une salutaire méditation sur le théâtre depuis vingt-sept ans

Du 15 septembre au 30 décembre prochains, au Théâtre du Rond-Point à Paris, Philippe Caubère donne en six épisodes, sous le titre générique « L’homme qui danse », l’intégralité des pièces qu’il a créées et qu’il joue maintenant depuis vingt-sept ans. Le titre garde trace de sa première pièce qui a fait son succès et ouvert la voie aux autres, « La danse du diable ».

L’approche n’en était pourtant pas si facile : seul en scène, pendant plus de trois heures, Caubère réduisait l’illusion théâtrale conventionnelle à sa plus simple expression : sans autre accessoires qu’un banc, un châle, un bonnet et un imperméable, il jouait tous les personnages. Quant au sujet de la pièce, il n’était pas non plus de ceux qui captent l’attention par réflexe : l’auteur racontait la naissance de sa vocation pour le théâtre, allant jusqu’à introduire, par une mise en abyme complexe, une autre scène de théâtre sur la scène même où il jouait.

Sans doute, des gags incessants déclenchaient-ils rires ou sourires, mais la difficulté du spectacle n’en demeurait pas moins. Pourquoi dès lors, "se rue-t-on " depuis vingt-sept ans pour le voir et revoir ? C’est qu’à l’évidence, dans cette « histoire comique et fantastique » d’une vocation théâtrale, chacun y trouve son miel. Pour les uns, c’est le tour de force d’un acteur protéiforme capable pendant trois heures de jouer plusieurs personnages à la fois. Pour d’autres, c’est l’occasion d’une subtile confrontation entre vie sociale et théâtre, et d’une réflexion sur les rapports qu’ils entretiennent entre eux. Si, en effet, l’enfant Ferdinand, dont cette pièce raconte l’histoire, se tourne vers l’art théâtral, c’est parce qu’instinctivement il croit y trouver ce dont sa bavarde de mère, autocrate impénitente, prive son entourage : les moyens d’exister par le droit à la parole. Seulement, il n’est pas au bout de ses peines ni de ses déconvenues !

1- Une mère tyrannique faisant le désert autour d’elle

- Comme l’affirme péremptoirement la fin du prologue avec humour, tout vient de « la faute d’une femme, car c’est toujours la faute des femmes ! » La vocation de Ferdinand pour le théâtre naît, en effet, paradoxalement de l’emprise tyrannique qu’exerce sa mère sur son entourage. C’est bien simple, elle monopolise la parole, multiplie les injonctions envers ses proches et se répand en informations indifférentes, dont la fonction phatique est d’entretenir une ligne de communication par où transitent ses oukases à l’adresse de chacun, selon son bon plaisir. Ce faisant, elle impose, sans craindre d’être contredite, sa représentation de la réalité, avec ses préjugés et ses contradictions : elle prescrit ainsi à Mme Colomer, la bonne espagnole des années 1950 et en même temps sa confidente sans cesse prise à témoin, de laisser gratiner une petite tarte à l’oignon dans son plastique ! Elle confond le Goulag, décrit par Soljénitsyne, avec la recette du goulasch. Elle présente à sa fille, Isabelle, le mariage comme un avenir de moindre mal dont on ne meurt pas !
- Plus gravement, elle avoue ne s’être jamais tant amusée que sous l’Occupation, tout en faisant aussitôt la leçon à son fils qui sèche devant une dissertation sur « le bonheur » : après tout, lui enjoint-elle d’écrire, sentencieuse, pour en remontrer à son prof qu’elle méprise, le bonheur est peut-être de ne pas s’appeler Sarah pendant l’Occupation, comme sa petite amie arrêtée qu’elle n’a jamais revue, ajoute-t-elle, la voix soudain opportunément étranglée. C’est la théâtralité de la formule qui la séduit et non sa justesse : car ne rend-elle pas ainsi la victime responsable de son propre malheur ? Quelle est, en effet, la véritable cause de ce malheur, sinon la politique antisémite du gouvernement de Vichy et non pas le fait de porter un prénom juif ? Ainsi, tranchant de tout sans compétence, cette femme réduit-elle bonne, enfants et mari au silence : ce dernier, affublé du sobriquet infantile de Nounounne, n’a même pas la possibilité de nier qu’il est fatigué quand elle a décidé du contraire !
- L’unique présence en scène de la mère n’est donc pas un artifice d’acteur pour faire valoir ses dons, mais la conséquence logique d’un personnage qui fait le désert autour de lui. Les autres n’existent que dans la stricte mesure où elle consent provisoirement à les faire exister. Il est inutile dès lors d’entendre leur propre voix et encore moins de voir leur personne : leurs observations ou leurs réponses sont rendues intelligibles par le seul truchement de la mère qui, soit les reformule, soit y réagit en y faisant allusion : "Je ne dis pas que tu es bête, Isabelle, fait-elle en reprenant sa fille, je dis que tu es lente " ; ou encore : "J’en sais rien, Ferdinand !, réplique-t-elle en remballant son fils. Cesse de me poser cette question idiote : Qu’est-ce que c’est que le bonheur ? Le bonheur ! C’est d’un vague !"
- L’ellipse, c’est-à-dire l’omission des mots jugés inutiles à la compréhension, devient même l’expression de cette inexistence qu’une femme impose aux autres, en régentant le monde à sa guise. Une telle relation est forcément grosse de conflits à venir. Et, de fait, Ferdinand commencera par se révolter en répondant grossièrement à sa mère, avant de s’enfuir de la maison. En attendant, il ne réussit à prendre la parole qu’en rêve, et encore est-ce de façon grotesque, à la façon de sa mère quand il réunit dans sa chambre ses héros, comme Johnny, Sartre et de Gaulle à qui il n’hésite pas à prodiguer quelques conseils sur la guerre au Vietnam !
- Un seul personnage parvient, une fois, à faire taire cette mère intarissable, c’est Robert, le copain pauvre de Ferdinand, un fan illuminé de « Johnny Ouliday ». Il est allé le voir au Parc Borély à Marseille, malgré le prix des places. Venu rendre visite à Ferdinand plusieurs jours après le concert, il en est encore tout retourné. Il en fait, devant la mère, un récit hystérique où répétitions et bégaiement en rafales suppléent l’indigence de son vocabulaire ; il communie avec l’ idole ; il en mime les poses, en adopte les tics. Du coup, la mère en reste bouche-bée. Ferdinand découvre alors que pour la faire taire, il n’y a rien de mieux que d’opposer à sa mise en scène permanente... sa propre mise en scène. Seulement, celle de Robert n’est qu’un pastiche de la parole d’autrui, et donc une autre façon d’être privé de la sienne.

2- La découverte décevante d’un théâtre de recettes

- Ferdinand croit donc que le théâtre, par le droit à la parole qu’il confère, est le moyen pour accéder à l’existence. Il fuit le domicile familial pour un cours de théâtre privé. Mais il déchante vite ! La directrice, Micheline Galiard, soumet les autres, elle aussi, à ses caprices. Une tyrannie qui n’a rien à envier à celle de sa mère ! Même solitude du personnage ravalant son entourage à l’état de créatures qu’elle tire ou non du néant selon son bon plaisir. Elle se permet de faire rire de Ferdinand qui confond Le pont Mirabeau d’Apollinaire avec "le cours Mirabeau", la grande avenue d’Aix-en-Provence, quand elle-même montre une culture approximative : elle fait vivre Apollinaire dans les années 1940 ou encore enfile les clichés sur « le chant du poète » ressuscité par la voix de l’acteur qui « (l’) enchante, (l’)envoûte, (l’) emmène ». Son théâtre ne vaut donc pas cher ; il se résume à un cabotinage fait de recettes grotesques et artificielles ; ce n’est guère plus qu’un jeu de mots et de postures. Impressionné, cependant, Ferdinand prend au sérieux les exercices imposés jusqu’à être sujet à des hallucinations : il mâchouille du citron pour se pénétrer de l’amertume d’un texte ou se persuade d’être une algue au fond de la mer pour se décontracter...
- Le paradoxe est qu’il doit de revenir de l’impasse formaliste où il s’est fourvoyé, à un individu réputé inculte, Georges, « le machino » chargé de l’éclairage, Décidément, après sa mère et Robert, les meilleurs acteurs se rencontrent plutôt dans la vie quotidienne. Georges, lui, a le don inné du mot et du geste, même s’ils restent sommaires. Avant le traditionnel spectacle de fin d’année, il prend en main Ferdinand paralysé par le trac et le ramène à la raison. Dans son jargon dont les mots con et putain répétés mécaniquement constituent l’ossature, Georges simplifie à outrance la pièce que Ferdinand est censé jouer et où il est vaguement question d’un prince russe, Iliouchine, évadé d’un bagne. Subjugué par Georges, Ferdinand se prend au jeu du mime, et se met même à ajouter des scènes délirantes de son cru : l’évasion du bagne, la traversée de la Sibérie dans la neige, le franchissement des fleuves gelés... Seulement, il se pique tellement au jeu que l’élève dépasse le maître : Georges panique soudain à le voir carrément... se prendre pour un aviateur et s’envoler dans un avion... forcément de marque Iliouchine ! Mais quand, redescendu sur terre, il est projeté dans les lumières de la rampe devant les spectateurs dont les yeux pour un acteur jettent des éclairs de cannibales, Ferdinand est si paralysé qu’il ne réussit qu’à mimer la marche grotesque dans la neige que Georges lui a apprise ; on le voit tout de même agiter, d’abord frénétiquement, puis de mieux en mieux, son manteau pour simuler le blizzard sibérien, sans qu’on sache si le cri Maman qu’il pousse soudain désespérément est un appel au secours ou s’il lance à sa mère, au contraire, une invitation à le voir enfin exister. Seulement, elle n’est déjà plus dans la salle : prétextant un opportun malaise, elle s’est éclipsée, comme si l’entrée en scène et dans l’existence de son fils exigeait sa propre sortie.

3- L’illusion théâtrale pour traquer l’illusion de l’hypocrisie quotidienne

Que reste-t-il de l’art théâtral passé au crible de cette parodie ? Un jeu frivole aux mains d’individus confisquant la parole à leur profit pour exercer un pouvoir sur autrui. Mais Ferdinand n’a pas fait le détour pour rien. Au cours de cette première expérience, s’il n’a pas retrouvé encore la parole, du moins a-t-il découvert un art de la présence physique par le mime. Le reste suivra : la preuve en est La danse du diable elle-même qui, avec le recul et l’expérience tirée de l’aventure suivante au pays du Théâtre du soleil d’Ariane Mnouchkine, donne à Ferdinand/Caubère l’occasion de faire entendre sa propre parole. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette pièce que de renoncer à l’illusion théâtrale traditionnelle par un dénuement extrême, pour mieux traquer l’illusion de l’hypocrisie qu’entretiennent, dans la vie courante, nos tyranneaux domestiques, professionnels ou publics. Car théâtre et imposture usent des mêmes postures, à ceci près que l’hypocrisie cache son jeu quand au contraire, le théâtre exhibe le sien pour qu’il n’y ait pas d’erreur possible. On avait entendu la mère évoquer à la fois le bon temps de l’Occupation et, dans un sanglot rentré simulé, sa petite amie Sarah disparue. Voici, à la fin, Micheline, le professeur de théâtre, dans ses œuvres, écrivant, juste avant le spectacle de fin d’année, une lettre à son ancien élève et amant Bruno : elle n’hésite pas à lui décrire la grange sinistre et "cauchemardesque", où ils jouent, comme "une abbaye légèrement cistercienne" ; quant à la tache que laisse sur le papier la morve tombée de son nez enrhumé, elle l’assure que c’est celle d’une larme, tant elle a de chagrin de le savoir si loin.

Dans la lettre finale lue en voix off , qu’elle a tout de même pris soin de laisser à son fils sous le faisceau d’un spot, avant de s’enfuir au moment où il accède à l’existence sur la scène, la mère a beau jeu de soutenir que "le théâtre, ça n’existe pas ". Encore faut-il s’entendre sur ce mode d’expression dont l’originalité est de capter l’attention par l’illusion de la réalité que crée la présence des corps d’acteurs.
- Certes, réduit aux recettes éculées du professeur Micheline Galiard, ce théâtre-là n’est qu’un jeu stérile de mots et de postures satisfaisant le narcissisme de quelques-uns qui se donnent en spectacle pour le plaisir frivole d’un public infantile, friand d’histoires à frissons et d’identification à une star qui ne mérite pas tant d’égards.
- Introduite dans les relations sociales, cette mise en scène de l’individu, avec ses techniques, n’en est pas moins une opération de communication dangereuse, visant à asseoir un pouvoir sur des victimes privées de parole et par conséquent condamnées à ne plus exister par elles-mêmes.
- En revanche, quand le théâtre est employé, à la façon de Philippe Caubère, dans la tradition somme toute de Molière, avec la parodie comme miroir grossissant et procédé de distanciation, il offre à l’acteur l’occasion de révéler aux spectateurs qui l’écoutent, sous les mots et les postures de la vie quotidienne, les maux et l’imposture des tyrannies, petites et grandes, qui leur empoisonnent la vie. Paul Villach


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5 réactions à cet article    


  • ohlala (---.---.124.230) 10 novembre 2006 16:08

    Pour ce qui est du fantastique spectacle-marathon de Philippe Caubère, disons vite qu’on peut se procurer le coffret DVD (France Inter) de l’intégrale, ceci pour les lecteurs qui aimeraient garder cette oeuvre sans équivalent de l’acteur devenu auteur puis metteur en scène-interprète de son propre texte.

    On peut aussi (re)voir Philippe Caubère dans le rôle titre du très beau film « Molière » d’Ariane Mnouchkine. Episode relaté sur scène dans le spectacle théâtre, puisque Caubère fait de sa vie un spectacle. C’est pas triste.

    Je crois comprendre que l’auteur de l’article choisit de voir dans ce spectacle « l’occasion d’une subtile confrontation entre vie sociale et théâtre ». Le jeu, le plaisir, la magie évacués. Certes. Mais que c’est long, froid, intello, réducteur, cette analyse. Infidèle à l’essence de ce projet culte, célinien, en citant au hasard quelques parcelles, deux trois noms, détails. Pas de chair. Plus de mystère. Plat. Oubliée l’émotion.

    Cet article, finalement, donne l’envie de quoi ?

    ( J’aimerais de l’envie et du désir).


    • ohlala (---.---.124.230) 10 novembre 2006 16:21

      @ Paul Villach, bonjour, il va sans dire que je vote « oui » des deux mains à votre article. Nous n’avons que deux sensibilités différentes -et complémentaires- d’appréhender les choses de la vie. Et voyons combien de lecteurs du « média citoyen » s’intéressent à l’oeuvre de Caubère...


    • Paul Villach Paul Villach 10 novembre 2006 19:10

      Rassurez-vous ! Je partage votre enthousiasme ! Vous dirais-je que, travaillant à Alger dans les années 80, il m’est arrivé de prendre l’avion pour Paris, juste pour un soir, et d’emmener mes enfants à seul fin d’aller revoir et leur montrer Philippe Caubère qui se donnait au « Théâtre Édourd VII », si je me souviens bien ? C’est pas de l’enthousiasme, ça ? Du coup, mon fils a eu envie de faire du théâtre et il a même joué dans un cadre scolaire le prologue de « La danse du diable ».

      Seulement, j’ai voulu aller au-delà de cet enthousiasme qu’il est vain de manifester, car les lecteurs peuvent ne pas le partager. J’ai préféré me poser la question de savoir ce que les spectacles de Caubère que j’ai courus, - comme vous, je suppose - depuis 1979, à Chatenay-Malabry, à Aigues-Mortes, à Avignon..., m’avaient appris. Pardonnez-moi si je n’ai pas été exhibitionniste. Paul VILLACH


    • ohlala (---.---.124.230) 10 novembre 2006 20:21

      Awhouhah, bon, voilà qu’on s’est croisé plusieurs fois alors, à Paris, Avignon, etc... Puisque nous sommes deux, cool, sympa, intime et tout, si on continuait cette discussion à la pizza en bas ?

      Et la famille, ben, ça va, ça vient. Le chat de ma fille s’appelle Ferdinand, la chatte Clémence, et la fille, elle fait du théâtre (Foucault en ce moment), comme son mec, et ma femme est en création au Mans. Depuis deux semaines. Donc la pizza je renouvelle parce-que je suis seul ce soir.

      Et puisqu’on n’embête personne, ici, (je viens de poster un truc sur le site Moderato Cantabile de « L’enfoiré », avec une ligne au sujet miséreux de la culture sur le média citoyen) et que je vous tiens, que nous sommes à l’abri des notes négatives, ce qui me chagrinait surtout dans l’article, c’est les 1/... 2/... rigide quand même.

      Paul, je suis trop épidermique, c’est sûr.

      Toutes mes excuses. Mais enfin, je n’efface pas ce que j’ai écrit :=)) ami calmant.


    • clairette (---.---.177.105) 11 novembre 2006 21:04

      Merci à l’auteur et à Ohlala de m’inciter à faire connaissance avec un acteur que je n’ai jamais eu la chance de voir sur scène... Je n’ai pas une grande culture dans le monde du théâtre, hélas ! et à la télévision je n’ai pas souvent l’occasion de m’enrichir dans ce domaine... Je n’ai que la lecture de Télérama pour suivre l’actualité et même en lisant avec grand plaisir les critiques des spectacles parisiens, je reste un peu sur ma faim !

      Cordialement.

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