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« De Rouille et d’Os » et de la délicatesse

Le sixième film* de Jacques Audiard est une adaptation du recueil de nouvelles du Canadien Craig Davidson, Un goût de rouille et d’os. Il suit le récit d’un homme et d’une femme que tout oppose au départ. Ca commence dans le Nord. Ali se retrouve avec, sur les bras, son fils de 5 ans, Sam, qu’il connaît à peine, et quitte sa région des Ch’tis pour trouver refuge chez sa sœur à Antibes. Devenu physionomiste dans une boîte de nuit, Ali rencontre Stéphanie, qui est dresseuse d’orques au Marineland d’Antibes. Le spectacle avec les mammifères marins tourne au drame. Un coup de fil les réunit à nouveau : quand Ali la retrouve, Stéphanie, qui a perdu ses jambes, est dans un fauteuil roulant. Il va l’aider à refaire surface simplement, sans pitié et sans compassion.

De Rouille et d’Os, il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce film. On pourrait évoquer les seconds rôles, tous parfaits ; notamment Bouli Lanners, excellent en bookmaker naviguant en eaux troubles, dans la noirceur crapoteuse de l’humain, trop humain. On pourrait s’étendre sur la violence des échanges en milieu tempéré : derrière sa façade de mélo narrant une histoire d’amour populaire, le film d’Audiard est aussi une œuvre sociale s’attardant sur une société de flicage, à savoir de vidéosurveillance, qui licencie à tour de bras. Et on pourrait bien sûr, comme tout cinéphile qui se respecte, faire des rapprochements avec les précédents opus du cinéaste. Le huis clos poisseux entre mâles des paris clandestins De Rouille et d’Os rejoint l’univers carcéral ultraviolent d’Un Prophète (2009) ; le handicap au sein du couple, on avait déjà cela dans le tendu Sur mes lèvres (2000) ; le dépassement de soi par une force qui vous dépasse, qu’elle soit artistique, sportive ou autres, c’était encore présent dans Sur mes lèvres avec le cheminement d’une secrétaire sourde et complexée passant du statut de sainte à celui de garce, mais également dans De battre mon cœur s’est arrêté (2005) avec le joli vaurien (Tom/Romain Duris) plongé dans l’immobilier véreux qui se transcendait à travers la musique, et ça l’est encore dans De Rouille et d’Os, qui s’appuie sur le récit initiatique d’une double résurrection : le couple paumé que forment Ali et Stéphanie, êtres en perdition aux âmes oxydées et aux sentiments rongés, se réalise en se coltinant à des contrées inconnues. Le gros dur apprend à dire « je t’aime » et la dresseuse d’orques fait sa mue en quittant sa destinée de princesse pour devenir une taulière impressionnante de combats clandestins. Le plus étonnant du film, c’est certainement cela, son goût pour les extrêmes, pour la réunion des contraires, pour les coutures et collages radicaux. On est à la fois dans la brutalité expressionniste et dans l’épiphanie de temps suspendus célébrant la beauté de la nature (le soleil naissant, la grâce aquatique des gros cétacés, une nuque de femme, etc.). Dans ce bal des maudits qu’est De Rouille et d’Os, parsemé de figures iconiques dont l’étrangeté et la violence viennent sublimer la noirceur du réel, il y a de toute évidence quelque chose de religieux, Dieu vomissant les tièdes...

Au rayon de l’émotion, la barque est chargée : un homme, une femme, et le handicap entre eux deux. De Rouille et d’Os, c’est un conte sauvage entre un pauvre, taiseux, maladroit, violent, et une princesse, belle et pleine d’assurance ; c’est une version contemporaine de La Belle et la Bête ; c’est un film de foire, de bestiaux, de bruit et de fureur, situé dans un territoire mixant freaks et fric ; et c’est un film d’acteurs, où l’humain est roi. L’acteur belge Matthias Schoenaerts, qu’on a croisé récemment dans le réussi Bullhead, est excellent en brute au cœur tendre et la « frenchy » Marion Cotillard, qu’on commençait à ne plus voir qu’en icône Dior traversant froidement des blockbusters US, trouve ici, selon moi, son meilleur rôle. Ce que fait Jacques Audiard, avec De Rouille et d’Os, est casse-gueule. On aurait pu basculer direct dans le film-formule, ce que d’aucuns reprochent, non sans raison d’ailleurs, à Intouchables qui vient d’obtenir, accrochez-vous !, le « Gérard du film avec des malades, des handicapés, des béquilles, des brancards, des fauteuils roulants, de l'Actifed, du Voltarène, du Primpéran, des bilans sanguins, des feuilles de remboursement, des courbes de température et des plateaux repas avec de la macédoine tiède. Et un petit suisse. »

Comme bon nombre de faiseurs plus ou moins inspirés du cinéma actuel, Audiard pourrait tomber, avec tous les ingrédients poignants qu’il met dans son « mélodrame trash », dans le pathos, mais non, il mène son récit de main de maître. C’est simple. On se croirait dans un « film-tripes » signé Clint Eastwood - De Rouille et d’Os pourrait avoir pour voisins Mystic River et Million Dollar Baby, c’est dire la puissance émotionnelle et filmique du dernier Audiard, du 5 sur 5 pour moi. A l’instar du maître américain, Audiard réalise un film qui tient sur un fil, il pourrait sans arrêt tendre vers le pathos lacrymal, mais il évite cela, via à l’écran une curieuse alchimie entre la monstration de choses violentes (notamment des combats clandestins avec du sang qui gicle et des dents qui sautent) et la pudeur des sentiments ainsi que de la mise en scène. D’un côté, le cinéaste naturaliste capte des instants brutaux, des choses terribles (on VOIT les moignons des jambes amputées et les prothèses mécaniques de Stéphanie) et, de l’autre, il filme avec délicatesse l’accident au Marineland et les scènes d’amour entre Ali et Stéphanie. Cette délicatesse, elle est d’ailleurs soulignée par l’héroïne principale s’adressant à son homme, brute de décoffrage, « Moi, je suis quoi pour toi ? Une amie ? Une copine ? Un genre de potes (…)  ? Si tu veux qu’on continue, faut faire les choses bien. Je te parle de délicatesse, moi. Tu sais très bien ce que c’est, tu n’as pas arrêté d’en avoir avec moi, de la délicatesse. »

La délicatesse du film passe aussi, à côté de plans-uppercuts faisant saisir la brutalité des situations, par la suggestion et la retenue, ou rétention, des images. Juste après le rapport frontal entre Stéphanie et l’orque, on découvre un corps inerte flottant dans l’eau, puis une ellipse vient nous montrer Ali faisant son jogging pendant que le Samu passe juste à côté. C’est du grand art minimaliste : en très peu de plans, sans tout montrer (sachant que suggestion vaut mieux que monstration), Audiard nous fait ressentir la cruauté de la vie : comment celle-ci peut virer au drame en une fraction de seconde. Et les scènes sexuelles entre la brute au cœur doux et la jeune femme sans jambes sont, alors qu’elles auraient pu devenir très gênantes, voire obscènes, étrangement sensuelles, combinant la trivialité de l’acte de chair pour Ali avec le désir amoureux, couplé à la profondeur des sentiments, chez Stéphanie. Ce contraste à l’image trouve d’ailleurs de nouveau une résonance avec les mots entendus, ou lus, dans le film. Le « Opé » du langage SMS entre les deux amoureux, qui veut dire opérationnel pour coucher ensemble, est à la fois débile et profond, vulgaire et sensuel. Pour Stéphanie, ce mot tronqué, venant d’un « mec de base », c’est sa bouée, son meilleur médoc, sa raison de vivre, sa source de plaisir optimal. C’est certainement de ce mélange des contraires que De Rouille et d’Os, film humaniste poignant, tire toute sa force. Chapeau Audiard. C’est à mes yeux sont meilleur film avec Sur mes lèvres. Alors, bientôt une Palme d’orque pour Jacques Audiard ? A suivre…

* De Rouille et d’os. Drame franco-belge (2011, 1h55) de Jacques Audiard présenté jeudi en compétition à Cannes 2012, et en salles depuis hier. Avec Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, Armand Verdure, Corinne Masiero, Céline Sallette. 




par Vincent Delaury vendredi 18 mai 2012 - 3 réactions
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