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Des choses pérennes

"Songé .i. songe". Jehan de Lescurel, chansons et Dit enté. Disque-livre par l'ensemble "Syntagma"

Livre-disque illustré. Essai en français et en anglais. Chansons et Dit traduits en français, anglais et allemand. 160 pages. Disque 70’.

   

Pendant plus d’un siècle, Jehan de Lescurel était tenu pour un noceur et voyou qui avait fini au gibet le 28 mai 1304. La toute première page de l’essai nous convainc : il s’agit d’un myth. Ce qui réduit à rien la biographie de celui que l’essayiste n’hésite pas à appeler premier compositeur authentiquement français en date par l’esprit et l’élégance. Il est dommage de renoncer à la légende à la Villon, mais regardons ce que l’on nous propose à la place.

Jehan de Lescurel ne devrait pas être un inconnu. Tout ce qui reste de ses compositions se retrouve dans un seul manuscrit, BNF Fr. 146, célèbre par sa version illustrée du Roman de Fauvel – voici ce qui devrait attirer l’attention de très nombreux interprètes, d’autant plus que la beauté de la musique est à la surface. On ne peut que fondre de plaisir et d’admiration en écoutant n’importe laquelle des 32 chansons connues. Or, avant la présente édition, il n’y a eu qu’un seul disque consacré entièrement à ce compositeur : « Fontaine de Grâce » par l’Ensemble Gilles Binchois, dir. Dominique Vellard, et un tout petit nombre de chansons enregistrés par les uns ou les autres. Loin de nous l’idée de comparaison, surtout que « Fonataine de grâce » est sortie il y a une vingtaine d’années. Les us et coutumes dans la pratique instrumentale ont beaucoup changé depuis.

L’intérêt de Syntagma pour ce compositeur n’est pas nouveau. Leur premier disque de musique médiévale, « Touz esforciez. Trouvères en Lorraine », contient déjà une remarquable interprétation de la très belle chanson de Lescurel, « Bien se peüt apercevoir ma douce Dame ». Dans « Songé .i. songe » nous en avons une nouvelle version.

Dire que le nouveau disque sort de l’ordinaire, c’est peu dire. Une fois de plus Syntagma a su nous surprendre et ravir.

Le gros du livre et du disque est pris par les 28 strophes du Dit enté [poème « greffé » de refrains tirés des chansons à la mode de l’époque]. Nous avons là un véritable « opéra comique », les chanteurs sont remarquables dans ce jeu de séduction, de caprices et de malice naïve. Les narrateurs rompent avec la façon actuelle de lecture concentrée sur la prononciation, sur la diction, cette espce de fétichisme phonétique dont nous avons de plus en plus d’exemples. Ici, c’est la dramaturgie qui prime, et les narrateurs rentrent dans ce jeu, ils vivent leur texte, le traitent en acteurs, et nous leur sommes reconnaissants pour quelques menus sacrifices de l’authenticité phonétique qui ne font que nous rapproche de ce texte. Acteur et metteur en scène, Joël FOSSE a brillament réussi le défi à haut risque de ce texte assez long, présentant à première vue (trompeuse, comme le prouve l’essai) une anecdote simple à excès. Il en fait un joyau. Le texte est accompagné des improvisations d’Alexandre DANILEVSKI, luth médiéval, et de Christophe Deslignes, organetto, dont le jeu tantôt suit les voix, tantôt les dirige avec imagination, dynamisme et délicatesse remarquables. Le couronnement de tout est le traitement dramaturgique du Dit qui devient majestueux grâce à l’inclusion si bien calculée des pièces chantées ou jouées.

 

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Effectivement, ce disque n’est pas une simple anthologie comme on en a une si grande habitude. Ici, je ne fairai que répéter ce que d’autres critiques ont déjà fait remarquer pour d’autres créations de Syntagma : la dramaturgie du disque est une œuvre artistique par elle-même. Cette conception qui augmente la valeur de chaque pièce, est un bond en avant dans l’art d’interpréter les répertoires anciens. Cela devrait être une évidence, cependant on continue à crouler sous des enregistrements où, au bout de quelques pièces, on a déjà fait le tour des idées et des capacités de l’artiste.

Dans « Songé .i. songe » chaque nouvelle pièce est un prolongement et approfindissement des précédantes, leur apportant un éclairage nouveau. L’inclusion des pièces instrumentales approfondit le sens.

Evidemment, Lescurel peut être interprété de manières différentes, allant du très rustique à l’aristocratique. Nous en avons quelques exemples, le plus souvent affligeants. SYNTAGMA excelle dans l’expression de la noble mélancholie. Pour notre bonheur, cet ensemble a toujours décliné la façon exotique, décorative avec un pittoresque direct, pour ne pas dire stupide, digne de la foire de la musique du Moyen Âge. Il propose une lecture du texte musical riche en nuances, où la conception tend à dégager des sens cachés entre les lignes.

Chez Syntagma le mot interprétation ne veux pas dire exécution.

Les quatre chanteurs et cinq instrumentistes créent un son magique, individuel, reconnaissable parmi tous et, une fois de plus, uni. Cette unité de l’ensemble offre pourtant l’occasion à chacun des musiciens de faire la démonstrations de son talent en tant que soliste, et chacun le fait avec finesse et pleine possession de ses moyens.

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« Des choses pérennes  » titre le dernier chapitre de l’essai : oui, nous sommes en présence de la musique de notre temps. Composée il y sept cents ans, cette musique est de maintenant.

Parlons maintenant de l’essai. D’une soixantaine de pages à peine, par la densité de son contenu, il a presque la dimension d’une thèse. L’auteure, Emilia Danilevski, propose de le lire sans ordre ou ne pas lire du tout, ce qui serait regrettable. L’approche n’est pas musicologique, les commentaires musicologiques seraient intéressants pour les spécialiste, mais l’auteure nous préviens qu’elle s’intéresse au monde des idées et au milieu culturel dont faisait partie la musique de Lescurel, et nous offre des éclairages qui approfondissent notre connaissance de l’époque.

Le Dit est abordé sous différents aspects, sans lien direct entre eux, mais avec de nombreuses excursions sur des terrains inattendus, ses réflexions, car c’est un essai plus personnel que savant, m’ont tantôt surpris, tantôt amusé. L’essai est un bonus de qualité : nous avons là non pas un livret avec des commentaires lapidaires, mais un panorama.

Notre avis : c’est une production indispensable dans toute collection qui satisfaira l’amateur, le connaisseur, l’étudiant et même un snob.

Interprètes :

Mami Irisawa et Szuszanna Thot, sopranos ; Akira Tachikawa, contre-ténor, Giovanni Cantarini, ténor,

Joël Fosse et Emilia Danilevski, narrateurs ;

Christophe Deslignes, organetto, Sophia Danilevski, vièle à archet, Atsushi Moriya, flûte-à-bec, Jérôme Salomon, percussions, Alexandre Danilevski, luth.

Texte : Emilia Danilevski

Label : Facsimile, Série : Chrestomatie EAN :  3 003651 420002

Acheter le disque ici

Présentations : Youtube et l'essai sur ISSUU

 

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Raphael


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