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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Destin littéraire de Michel Tremblay

Destin littéraire de Michel Tremblay

Montréal, Québec - Le célèbre dramaturge et romancier québécois, Michel Tremblay, a fait la une unanime de tous les journaux en affichant sa désillusion : le PQ (parti indépendantiste québécois) a, selon lui, perdu son âme en versant dans un discours économique désincarné.

Faisons court, simple et net, en coup de gueule à retardement, à la suite entre autres de la polémique entourant David Homel, très pertinente, laquelle a soulevé chez nous, à Montréal, énormément d’échos de toutes sortes, du plus futile au plus outré, à cause de l’article de commande La littérature québécoise n’est pas un produit d’exportation, qu’il a fait paraître dans le journal Le Monde lors du 26e Salon du livre de Paris qui se tenait du 17 au 22 mars dernier, marquant le lancement du Festival Francophonies ; il faut d’emblée faire référence à l’excellent essai qui avait été édité chez Québec-Amérique il y a quelques années (1982), intitulé Le destin littéraire du Québec, d’un certain Gérard Tougas, illustre méconnu par ici, avant de mentionner l’affaire Michel Tremblay qui, ces temps-ci, vide de leur sang tous nos médias culturels parce qu’il viendrait d’abjurer sa foi souverainiste, paraît-il, à moins qu’il n’ait manifesté que du désenchantement ponctuel pour la tournure des choses, lequel a été fortement récupéré par nos chers fédéralistes canadiens, unitaires et des plus centralisateurs.

Comme quoi nous vivons non seulement presque dans la perpétuelle hantise de la problématique culturelle issue de la destinée de nos écrivains et de leur rayonnement à l’étranger, mais d’abord et surtout dans notre mère patrie où, et ce n’est que trop tragique, notre littérature nationale reste pratiquement lettres mortes partout, sauf chez les universitaires de haut vol, au contraire de notre théâtre moderne, chez les gens cultivés, de notre chanson dans le grand public et, par épisodes bénis, de nos films d’auteurs confinés d’habitude dans quelques salles d’essai. Rien d’étonnant, donc, à ce que nous restions perçus, d’outre-mer, devrais-je dire d’outre-tombe, au sein du Canada, comme englués dans notre francophonissime et congénital provincialisme, quand même vue de Paris, la Provence des lettres, pour nous consoler, demeure marginale et tout aussi fortement accentuée que nous.

Enfin bref, c’est bien malheureux, mais qu’on le veuille ou non, y aurait-il un Proust ou un James Joyce, ou ne serait-ce qu’un Camus, parmi nous (incidemment, que faisons-nous donc de Victor-Lévy Beaulieu ?), que, vu d’ici ou d’ailleurs, nous serions incapables de le reconnaître et d’en prendre toute la mesure, aliénés que nous sommes tous par notre statut provincial au sein d’un pays unilingue anglophone, et ce sera ainsi aussi longtemps que nous refuserons de nous assumer politiquement comme un des peuples fondateurs des Amériques, tant que nous camperons dans le déni en prétendant qu’il est tout à fait possible d’accéder à l’incarnation de l’universel dans le confort et l’indifférence collective de la Belle Province, ou même à travers la folklorisation constitutionnalisée de la défunte Acadie. Pire encore, nous ne serions que la préfiguration de ce qui risque d’arriver à la littérature française comme l’expression d’une puissance moyenne dans une Europe fédérée à l’allemande.

Il y a de quoi, par exemple, avoir hâte qu’un écrivain pourtant aussi génial dramaturge que Michel Tremblay, tout de même publié chez Actes-Sud, qui a ainsi connu un véritable succès d’estime en France, au moins pour son théâtre, comprenne que tout ce que la mise en scène posthume de son œuvre elle-même, qu’il vient de rater superbement en abjurant sa foi souverainiste en page de couverture de tous nos quotidiens et sous tous les projecteurs de la télévision braqués sur lui, qui, à peu près mort-vivant, vient à peine de se remettre -pour combien de temps ?- d’un cancer de la gorge, ne pourra jamais justifier comme apothéose de reconnaissance résiliente au sein de l’empire ontarien du Canada, c’est rien moins que le prix du gouverneur général, cette nullité suprême - qu’il n’aurait qu’envie de refuser par bravade ou lucidité - alors que s’il avait eu le courage de la situer tout entière dans le contexte historique de l’indépendance du Québec, cette lutte pour finir, bien qu’il soit impuissant à la faire réaliser à lui seul de cette façon purement symbolique, il pourrait sans doute être nommé d’avance dans le cœur des Québécois comme éventuel candidat héroïque au prix Nobel de littérature, coiffant même au poteau les plus que rarissimes de son espèce d’envergure parmi sa génération soixante-huitarde.

Oui, c’est encore plus décevant, mais pour le plus grand malheur du Québec, au titre de pays indéfiniment potentiel, la souveraineté politique précèdera toujours celle des belles-lettres. Et cela pour des raisons bêtement marketing, si tant est que ce soit là le genre d’argument facile à comprendre et à admettre par nos cadres supérieurs qui, en cette matière, raisonnent comme de petites gens. Autrement dit, comme produit culturel du terroir mondial, nous ne pourrons jouir d’aucun espace de tablette significatif dans le supermarché du livre qu’à condition d’en faire notre marque de commerce pour ce que nous avons toujours été, et sommes maintenant envers et contre tous, et continuerons de défendre à tout jamais, sans aucun autre meilleur intermédiaire que nous-mêmes en Amérique du Nord, c’est-à-dire tels de grands pionniers continentaux. À défaut de quoi notre production littéraire n’aura pas plus de sens primordial et incontournable dans l’édification et la pérennité du monde entier que celle des Écossais, des Wallons ou des Flamands, bien qu’il ne manque jamais d’imbéciles pour penser que l’exercice quotidien de la langue pourrait quand même nous tenir lieu de patrie, dans la jouissance tranquille et stupide d’une sorte de propriété foncière, prospère et heureuse.


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11 réactions à cet article    


  • Bertrand C. Bellaigue Bertrand C. Bellaigue 12 avril 2006 17:17

    Voilà un excellent panorama de la vie québécoise. Ce pays connu si superficiellement, mérite un intérêt plus soutenur de la part des « cousins » de l’Hexagone". BCB


    • Scipion (---.---.57.136) 13 avril 2006 07:57

      Je m’informe sur cet auteur dont je ne savais rien... Je lis : « L’oeuvre de Tremblay explore le monde de la marginalité : qu’elle soit sexuelle, raciale, culturelle, l’oppression conditionne l’individu, le place en état de survie, le prive d’une existence pleine, l’aliène, le prive de la reconnaissance. Les héros sont le plus souvent en rupture, volontaire ou non, des conventions sociales. »

      Et je ne vois pas en quoi ce Michel Tremblay est plus représentatif du Québec, que de sa cosmopolite coterie intellectuelle, dont les affidés tombent par grappes de dix, chaque fois que je balance un coup de pied dans le lampadaire qui est en face de chez moi...


      • Scipion (---.---.57.136) 13 avril 2006 08:04

        Pardon ! C’est du réverbère !

        Pas du lampadaire... smiley)


      • Gary Gaignon (---.---.214.48) 13 avril 2006 17:41

        Par curiosité, lisez son Oeuvre romanesque parue dans la magnifique collection Thésaurus chez Actes-Sud. Elle passe bien la rampe en français, mais, à mon goût bien particulier (j’ai été pendu toute ma vie aux mamelles de la littérature classique de classe mondiale, en quoi mon identité est à la fois à caractère français au plan international et à celui de ma région natale, le Saguenay, qui se situe tout le long du grandiose fjord norvégien du même nom, à 250 km au nord de Québec), elle reste mineure et secondaire dans le contexte de ses oeuvres complètes.

        C’est son théâtre, typique des quartiers populaires à montréal mais assez étranger partout ailleurs au Québec, en province, qui constitue sa meilleure contribution « littéraire », même si elle émarge plutôt de la tradition orale ; il est fait pour y assister, surtout pas pour être lu.

        Il risque de paraître, avec raison, aux oreilles d’un cousin français, incompréhensible, je veux dire au sens tout à fait positif où l’humour et même la poésie, intraduisibles dans une autre culture, sont enracinés si profondément dans l’inconscient collectif d’un peuple, que quelqu’un qui n’y a pas baigné toute son enfance ne peut guère l’apprécier à sa vraie valeur.

        Quand on juge - évidemment, chez nous, de l’intérieur - que la littérature québécoise est « inexportable » dans la francophonie, c’est bien entendu à cause d’une guerre de clans au sein de notre élite bicéphale, pour moitié fédéraliste ou indépendantiste.

        Quiconque s’intéresse passionnément à notre littérature nationale, n’est pas prêt de revenir de son étonnement. La génération soixante-huitarde - je le dis non sans une certaine pointe d’ironie - a donné une kyrielle d’excellents talents et même quelques génies authentiques, dont Victor-Lévy Beaulieu, en particulier, du moins dans ses essais tels que « Monsieur Melville ». Là il y a de quoi crier au chef-d’oeuvre transculturel ! Et croyez-moi, je sais de quoi je parle. Je passe le plus clair de mon temps utile à lire, étudier et à écrire en autodidacte, bien entendu, car je hais la chose universitaire à laquelle j’ai décroché par pure fierté et par défi au début de la vingtaine.

        Pour l’essentiel, nous avons en Nouvelle-France hérité en ligne directe de l’exceptionnelle qualité du français du 17e siècle, et si ce n’avait été de la contamination de la langue anglaise à la suite de la Conquête de 1759, après laquelle pendant 80 ans la langue française a été interdite au Canada, nous le parlerions encore avec un accent aussi pur qu’à l’époque. Toutefois, les médias modernes, la télévision publique au premier chef, ont aplani presque entièrement ce genre de difficultés de transmission.


      • Scipion (---.---.224.222) 13 avril 2006 22:34

        Ecoutez, votre pays a bercé mon enfance... le Grand Nord, Jack London, Bari, chien loup, Croc-Blanc, Fenimore Cooper, Montcalm, les Iroquois, les Hurons, le lac Ontario, Bas-de-Cuir, James-Olivier Curwood, Chingachnook, je crois, je cite de mémoire...

        Des noms de lieux aussi - j’imagine que vous connaissez le voyage au Canada, de Trenet -, Chicoutimi, le lac Saint-Jean, Trois-Rivières, Ottawa, mais Chicoutimi surtout... C’est la ville de mes rêves de gosse.

        Alors, voilà, je ne veux pas salir mes souvenirs d’enfance, et les images qu’ils véhiculent encore, avec l’histoire des tapettes, de Hosanna, découverte ce matin...


      • jean barbe (---.---.75.51) 14 avril 2006 16:59

        Avec des penseurs comme vous, on n’a pas besoin de fossoyeurs. Esprit fermé. Et la liberté de pensée, ça compte pour des prunes ?


        • (---.---.248.215) 14 avril 2006 17:10

          Jean Barbe*,

          Il ne faut pas prendre trop au sérieux l’homophobie de « Scipion » à l’endroit de Michel Tremblay. Il eut une réaction encore plus virulente à l’article de Tatiana sur le témoignage d’un transexuel.

          Mais cela dit, n’hésitez pas à signaler son abus si cela vous chante, sauf que j’ai bien peur qu’il faille sur ce genre de forum tolérer jusqu’à un certain point le déconnage. En effet, les messages peuvent y être postés directement, dans l’anonymat, sans aucun filtrage préalable. Voilà peut-être le prix à payer pour la liberté d’expression intégrale.

          *Célébre auteur québécois dans l’écurie d’Actes-Sud/Leméac.


        • Scipion (---.---.106.118) 14 avril 2006 20:30

          Puisque vous avez cru bon, Jean Barbe, de sortir de votre trou, alors que je ne vous demandais rien, je vais vous raconter mon pays en un minimum de mots.

          Le Jura, c’est un Canada en tout petit, avec des grandes forêts de résineux quand même, avec de la neige immaculée en hiver, des morilles et des gentianes bleues au printemps, de la fraîcheur bienfaisante en été, des cèpes et infiniment de soleil en automne, et des malsains, les déviants sexuels, qui savent que, tout au long de l’année, pour vivre heureux, ils doivent vivre cachés !

          C’est tout le mal que je leur souhaite... Et je trouve que ce n’est pas bien méchant...


        • Michel Monette 2 mai 2006 01:42

          Ne pourrait-on pas cesser de classer les auteurs du Québec selon la taille de leur nationalisme ? Je suis et demeure profondément indépendantiste mais je déteste ce nationalisme étroit qui sent le fascisme à peine retenu. Michel Tremblay et Robert Lepage auront eu le mérite de débusquer les petits capos qui se prétendent des purs et durs de l’indépendance. Le destin littéraire de Michel Tremblay n’est, Dieu merci, pas lié à celui de l’avenir politique du Québec. Que son oeuvre passe difficilement à l’extérieur du Québec ne diminue pas sa place dans la dramaturgie ou la littérature québécoise.


          • Gary Gaignon Gary Gaignon 2 mai 2006 02:16

            Monsieur Monette,

            Mon intention n’a jamais été de saigner sur la place publique une vache sacrée telle que Michel Tremblay. Il ne faut pas oublier de remettre cet article dans une plus juste perspective. Car en effet, Tremblay a été manipulé par les médias fédéraliste, mais nous l’avons appris qu’à quelques jours d’intervalle. Il a pu se rattraper, mais après que le mal ait été fait, en réitérant son option indépendantiste pure et dure. Cela est tout à son honneur et c’est à notre grand soulagement. Alors, s’il vous plaît, un peu de calme, reprenez-vous avant de crier au fachisme nationaliste. Toutefois, ça ne change rien au fond de cet article : Il n’y a pas de nationalité sans littérature ni de littérature sans nationalité, écrivait Keats. Voilà mon point... final ! sur cette question nationale des lettres. Car oui, le destin littéraire d’un écrivain est certes de toute évidence lié étroitement et intimement à celui de sa nation. Je persiste et je signe sur cette conclusion. Pour le reste, très patriote, j’ai le culte de mes ancêtres pionniers. Je ne suis pas un nationaliste idéologique. À preuve, je place la réalisation souverainiste à l’arrière-plan de la justice sociale, et c’est pourquoi je suis un chaud sympathisant du tout nouveau parti Québec solidaire, pour la simple raison qu’il est plus temps que le débat politique québécois s’élargisse, s’adrandisse sur son centre-gauche.

            Bien à vous,

            Gary Gaignon


          • Michel Monette 2 mai 2006 05:22

            Alors il faut renoncer à accuser au nom d’une certaine vision de l’avenir du Québec. La liberté d’expression sera toujours plus sacrée que le nationalisme, fut-il de droite ou de gauche.

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