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Disparition de Gérard Oury : c’était son or

Auteur d’au moins deux authentiques chefs-d’œuvre du rire, Gérard Oury est allé retrouver de Funès au pays des roses qui ne fânent jamais. Ces deux-là, associés, auront poussé loin l’usage des zygomatiques.

Auteur d’au moins deux authentiques chefs-d’œuvre du rire, Gérard Oury est allé retrouver de Funès au pays des roses qui ne fanent jamais. Ces deux-là, associés, auront poussé loin l’usage des zygomatiques.

Gérard Oury est mort hier, c’est tout. On pourrait s’arrêter là, pousser un soupir, et puis viser le cochonnet. Pousser l’apéro jusqu’à plus raisonnable, se planter devant la télévision et avaler n’importe quelle série bidon, pour passer le temps. Gérard Oury est mort. Pas de quoi bouleverser les campings. Et pourtant il suffirait qu’on repasse ne serait-ce que le début du commencement du générique de La folie des grandeurs pour que d’un seul coup d’un seul, on se rende compte que le réalisateur qui vient de nous quitter méritait bien des palmes, bien des éloges, trop sans doute pour qu’on ait le temps de tous les lui rendre. Lui, Oury, a rendu son dernier sourire, comme un soupir, et s’en est allé. Il nous laisse en DVD, en téléchargement illégal, en rediffusion du dimanche soir, des pépites dont on fait des ruées, et pas seulement dans l’Ouest.

Son plus grand chercheur d’or s’appelait Louis de Funès, le petit Louis, zébullon incontrôlable comme un fou rire, maître absolu de la grimace vraiment marrante, prince sans rival de la gestuelle qui fait mouche. Seul acteur capable donc de jouer dans La grande vadrouille, dans Le Corniaud, dans La Folie des grandeurs, et dans Rabbi Jacob. Mais pour orchestrer, c’est-à-dire contenir et laisser exploser l’élément comique de Funès, il fallait un maître en la matière -en matière de rire- un homme connaissant suffisamment la rythmique de la comédie pour que la sauce prenne et que le spectateur y trouve son compte. Oury était cet homme là, ce réalisateur là.

Avec de Funès il trouvera plus que l’or : un filon tout entier, de quoi réjouir bien des mines, de quoi redonner du tonus à tout un pays, fût-il en déficit ou en déprime. En seulement deux années, (1971 et 1973) avec d’abord La Folie des grandeurs et ensuite Les aventures de Rabbi Jacob, Oury réalise ce qui demeure, sans doute, les deux plus parfaites comédies du cinéma français. Mieux encore que sa célébrissime Vadrouille, mieux que Le Corniaud, mieux que tout ce qu’il fera après. La Folie des grandeurs et Rabbi Jacob resteront à jamais comme le sommet sans égal de la comédie « à la française » comme l’appelle Gilles Jacob, le président du Festival de Cannes.

On n’a jamais fait mieux, ni dans les dialogues, ni dans le scénario, ni dans le jeu d’acteur bien sûr, avec dans les deux films, un de Funès énorme (comme souvent), et dans La Folie, un Montand cabotin et irrésistible, et une Sapritch sapritchienne. On n’a jamais fait mieux. Oury dépassait là toutes les barres pour placer la comédie à la place qu’elle mérite, évidemment, la première. Parce que rien n’est plus compliqué que de faire rire, j’entends par là de faire rire sans s’appuyer uniquement sur le travers des autres, sans cynisme et sans facilité. Simplement faire rire avec un comique de situation, avec une esthétique du ridicule qui ne tue jamais, avec surtout un tempo très élevé qui ne laisse pas le temps au spectateur ou au téléspectateur de reprendre son souffle, mais qui le pousse au contraire dans les ultimes retranchements de l’allégresse, là où l’on se sent tout près de mourir de rire.

Oury atteint ces sommets-là, et pour ce faire, comme dans la vie on ne peut rien tout seul mais beaucoup à deux, il a fallu qu’il croise la route un jour de ce diable de de Funès, auquel jamais le « cinéma français », qui est soi-disant une « grande famille », ne rendra assez hommage, tout le temps, tous les jours, toutes les heures, il a fallu donc un jour qu’Oury croise la route de de Funès pour qu’il se réalise enfin, si j’ose écrire. Et c’est quand un réalisateur se réalise qu’il touche au parfait, ou pas loin.

 Alors on pourra me raconter ce qu’on veut sur l’histoire du septième art, sur le pourquoi du comment de l’art de machin chouette comparé au travelling de bidule, on pourra en quatre couper bien des cheveux sur la tête de Yul Bryner, jamais on n’arrivera à me convaincre, et je ne suis pas le seul, qu’il manque quoi que ce soit à des films pareils. Rien, il ne leur manque rien. Ce sont des comédies qui font rire. Et rire à gorge déployée, même au bout de la cinquantième diffusion. Ce sont des rires éternels, de ceux qu’on peut transmettre aux enfants, sans honte, sans crainte, sans retenue. C’est rare. Unique.

Jusqu’au bateau qui coule de James Cameron, Oury détenait avec La grande vadrouille le record absolu d’entrées en France. Il aura fallu l’armada hollywoodienne, Di Caprio en glaçon et Céline Dion en sirène givrante pour dépasser de Funès et Bourvil en soldats allemands d’opérette. James Cameron connaît-il Gérard Oury ? Di Caprio a-t-il déjà vu Rabbi Jacob ? J’en doute. Par ici, ce n’est pas mieux, et tous les « news culturels », spécialisés dans le cinéma ou pas, vous pondent une demi-douzaine d’articles par an sur des Godard, des Truffaut, ou d’obscurs rejetons d’une peu menaçante « nouvelle vague » mais combien y en aura-t-il pour oser Oury en couverture ? Tout sourire ? Combien ? Le cinéma dans nos contrées est une affaire bien sérieuse, apparemment, pour qu’on néglige à ce point de saluer des maîtres de ce genre. S’ils vivaient aujourd’hui, Chaplin serait peut-être raillé comme l’abruti au chapeau et Harold Lloyd comme l’andouille à lunettes, et on les balaierait d’un revers de critique. On ne sait plus trop rire, maintenant, dans les salles obscures, on pousse à « réfléchir » ou à « s’abeaufir », devenir beauf, à coup de Visiteurs et autres Camping.

 Oury a tourné avec Clavier, un film sans intérêt La soif de l’or où le grand Gérard a pu s’apercevoir de lui-même que le sarkozien bronzé n’avait pas l’ombre d’un cil en commun avec l’immense de Funès. Il ne suffit pas de parler vite en accentuant ses tics pour rejoindre Don Salluste. Depuis L’As des As, plutôt moyen mais sauvé par un Belmondo encore en jambes, Oury n’a jamais retouché la grâce, ni avec La Vengeance du Serpent à plumes, ni avec des films quelconques comme Vanille Fraise ou Fantôme avec chauffeur. Sa dernière bonne fréquentation remonte au tout début des années 1980 avec Pierre Richard pour deux films sympathiques La carapate et Le coup de parapluie.

Mais depuis le départ de Louis de Funès, en 1983, Oury savait qu’il n’y avait plus matière à rire, plus comme avant. Il avait perdu son or. Sa facette la plus belle. Toutes ses facettes. Il avait donné quelques-uns de ses plus grands rôles au plus grand acteur comique français de tous les temps, il pouvait d’ores et déjà quitter les plateaux, il en avait assez fait. Il avait touché au génie. Il survivra quand même presque un quart de siècle à son Rabbi Jacob, un quart de siècle peu drôle, rance et sans plaisir. Hier, c’était l’or de ne plus se réveiller pour l’homme de Michèle Morgan, monseignor Oury. C’était son or.


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7 réactions à cet article    


  • Ludovic Charpentier (---.---.68.100) 21 juillet 2006 12:43

    Assez d’accord avec cet article, mis à part qu’Oury avait le mérite de se ficher des réactions de la profession et que ce n’est pas la peine de s’apesantir dessus. C’est ce qu’il manque peut-être aux nouveaux réalisateurs, prêts à s’étriper pour un César, alors que Gérard Oury n’en a jamais reçu et ne s’en portait pas plus mal... On peut aimer le cinéma populaire et le cinéma d’auteur, de nombreux acteurs (Montand et Sapritch en tête) ayant fait la passerelle entre les deux.

    Il manque quand même un point : la force de Gérard Oury, c’est qu’il arrivait à faire des comédies qur des sujets a priori graves, comme les guerres de religions (Rabbi Jacob), le terrorisme (La vengeance du serpent à plumes), mai 68 (La carapate), la montée du nazisme (L’as des as), l’occupation (La grande vadrouille).

    Pas forcément toujours très drôle, mais jamais choquant, à l’inverse de certaines bouzes de ces contemporains (Philippe Clair et son ’Führer en folie’ en tête...).


    • Lrnt (---.---.29.83) 21 juillet 2006 16:35

      L’article aurait été complet avec le portrait de G Oury acteur, et en particulier dans des films comme le « Dos au mur », ou il etait plus que credible dans des roles noirs. Curieux pour celui qui s’est specialisé ensuite dans la realisation de films comiques. Comme quoi il avait plusieurs cordes à son talent.


      • Jean-Louis Lascoux Prosope 22 juillet 2006 12:54

        Bonjour,

        J’ai découvert à la télé « LE MIROIR A DEUX FACES » (1958), avant hier. Quelle oeuvre ! Avec Bourvil et Michèle Morgan.

        Bien sûr, la distribution, la qualité des acteurs, le N&B, autant d’ingrédients qui ajoutent à la force de ce « vieux » film si actuel.

        Il y est question de la relation au changement. Changement de l’autre, de celui que l’on a aimé, pour des raisons parfois secrètes de l’âme humaine. Changement d’apparence. Et soudain, c’est le bouleversement, la chûte terrible dans un drâme imprévisible.

        Connait-on bien l’autre, celui que l’on cotoie au quotidien ? Celui ou celle avec qui le partage du sentiment d’appartenance devient dans la confrontation au changement un affrontement sur le sentiment de propriété.

        Pas d’erreur, de facilité, de scène vite baclée pour faire entrer les comportements humains dans des grilles de lecture de théorie fumeuse. Un réalisme cru, sans être sombre ou noir.

        Quelle finesse pour présenter les comportements humains.

        Un vrai sujet d’étude pour tout médiateur familial...


        • Makiavel (---.---.40.59) 22 juillet 2006 12:57

          Il ne m’a jamais fait rire, Oury, avec ses pochades.

          Mes flms drôles préférés Le Cave se rebiffe, Les Tontons flingueurs, Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu..., Archimède le clochard... Un autre cinéma, dans le fond...

          Une autre France, quand on y réfléchit...


          • Thucydide Thucydide 22 juillet 2006 14:55

            Peu de commentaires pour cet article, qui rend pourtant un hommage mérité à un maître dans un art qui est loin d’être facile. Ce n’est pas parce que ces films sont populaires qu’ils sont de mauvaise qualité. L’art populaire de mauvaise qualité n’a qu’un succès éphémère, les chefs-d’oeuvre demeurent.

            D’une manière générale, cette tendance à considérer la comédie comme un genre mineur est pour le moins curieuse. C’est un peu comme si on considérait que dans l’ensemble, les opéras de Mozart sont trop légers pour être comparés à ceux de Wagner.

            A bon « entendor », salut.


            • Marty (---.---.165.158) 23 juillet 2006 11:54

              Etant en tous points d’accord sur l’avis et le style de cet article je ne m’attarderais pas sur « Feux » ...G.OURY, L de FUNES et autres Y.MONTAND ...merci pour leur art.

              J’ai bien rigolé moi aussi avec ... les Tontons Flingueurs et le Cave ... mais bon je n’ai pas senti le besoin d’user mes cassettes en re-lecture comme avec un Rabbi Jacob ou une certaine Grande Vadrouille...

              Comme l’a si justement indiqué un lecteur, c’est déjà pas simple de faire rire ... mais faire rire sans blesser personne avec des sujets graves ... cela relève d’un grand art du comique.

              Je suis heureux d’être tombé par hasard sur cet article d’Agora Vox, à l’avenir j’essaierais de rechercher les avis d’un certain « Lilian MASSOULIER » ... cela m’évitera de m’user les yeux à lire n’importe quelle critique « débile » de cinéma.


              • Ludovic Charpentier (---.---.68.100) 24 juillet 2006 09:40

                « Je suis heureux d’être tombé par hasard sur cet article d’Agora Vox, à l’avenir j’essaierais de rechercher les avis d’un certain » Lilian MASSOULIER « ... »

                Euh... faites gaffe, quand même, vous pourriez être déçue...

                Ceci dit, vu que l’ami Massoulier a quelques petits problèmes d’opportunisme quand il s’agit de parler foot ou politique, il vaut mieux qu’il continue dans le cinéma smiley.

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