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Dominique Blanc, en toute légèreté

En Grèce, la comédienne est venue témoigner son attachement à Patrice Chéreau récompensé par le prix de l’Europe pour le théâtre. Elle est actuellement une étonnante et bouleversante Marguerite Duras dans « La Douleur ».

Elle aurait préféré prendre le soleil sur la terrasse, mais elle se reprend et dit comprendre aisément que l’entretien doit se dérouler à l’abri des bruits. A pas de velours, elle entre alors à l’intérieur du lounge feutré situé au-dessus du théâtre Vassiliko dans lequel elle a donné hier, avec Patrice Chéreau, la lecture de La Douleur, un texte de Marguerite Duras.

Veste noire sur chemise blanche, très sobre elle s’installe le dos bien droit. Dominique Blanc est un peu en lévitation sur cette banquette. "Vous allez me filmer ?", demande-t-elle intimidée. Elle commande un expresso, un peu d’eau et puis elle se lance. Elle évoque ses liens avec Chéreau qui, depuis vingt-huit ans, se sont fortement noués avec dès le départ un grand respect l’un pour l’autre. « J’étais tout à fait débutante, j’avais la grâce des grands timides au début et puis j’ai développé un rapport très franc, très direct avec lui, que pouvaient m’envier certains. »

Chéreau lui donne une chance inouïe avec l’aventure du théâtre des Amandiers de Nanterre, elle joue quelques silhouettes dans Per Gunt d’Ibsen puis elle joue dans Les Jours et les Nuits. Du théâtre, il l’a emmenée au cinéma avec Ceux qui m’aiment prendront le train. Elle évoque avec délices le sens de l’humour qu’ils ont développé ensemble, ils en étaient dépourvus. "J’ai une nature à prendre tout au tragique et j’ai appris que l’on pouvait rire de son travail, de son personnage."

Avec pudeur, elle dit être tombée malade à cause de Phèdre. Il y a eu alors une longue période de silence entre Patrice Chéreau et Dominique Blanc, un silence, une distance qui donnait du sens à leur rapport qu’ils ne veulent pas fusionnel ; c’est un rapport d’adulte à adulte entre ces deux-là.

Elle a su incarner au théâtre une Phèdre historique et, quand on cherche à savoir avec elle à quoi cela tient, elle dit que Patrice Chéreau lui a demandé de désacraliser l’alexandrin, et elle s’est employée à le casser, à le briser en mille morceaux. « Comme je suis autodidacte, ça ne présentait pas de difficulté à la différence des sociétaires de la Comédie-Française. Si l’on respecte le vers alors on le respire tous pareil. On a ajouté des cris, Patrice nous a demandé d’ajouter du texte. Il nous fallait parvenir à ce que l’alexandrin ne soit plus cette chose ciselée, argentée pour qu’il devienne une matière fluide, un métal chaud et brûlant que l’on peut travailler pour le rendre libre. Quand on veut incarner le désir, ça doit être libre. »

Elle reconnaît que Patrice Chéreau a beaucoup accepté d’elle. D’abord lorsqu’elle ne parvenait pas à choisir entre La Reine Margot et un film albanais tourné sans moyens par l’épouse de Costa Gavras. Il accepta encore lorsqu’elle ne voulut pas renoncer à son rôle dans La Maison de poupée jouée au théâtre de l’Odéon tandis qu’elle tournait Ceux qui m’aiment prendront le train. C’est une ambulance qui venait la chercher chaque soir depuis la gare de l’Est pour rejoindre l’Odéon. Elle se demande comment cette aventure était possible et, le soir en rentrant chez elle, elle ne savait plus ce qu’elle avait fait dans la journée.

Avec La Douleur, elle dit avoir été dans un état proche de la dépression, elle avait perdu toute confiance. Pourtant, elle avait déjà eu l’occasion de sillonner le monde avec Michel Piccoli pendant dix ans pour lire un texte de René Char. Etre à nouveau dirigé par Chéreau, « qui a vu vieillir quelqu’un comme moi qu’il a porté sur la scène pour la première fois, jouer avec lui, c’était presque impossible ». A Genève, lors de la première, elle a cru qu’elle n’irait pas au bout de la première représentation. La lecture est un exercice où il n’y a pas d’artifice, « on est nu quand on lit ».

A Thessalonique, tandis qu’elle pensait que la représentation se déroulerait dans un climat de religiosité du fait même de la remise du prix, il a fallu au contraire, dit-elle avec humilité et sans jugement ni animosité, se bagarrer dans un climat de tempête. Le public fut particulièrement indiscipliné appliquant le zapping comme avec la télévision. Les gens sortaient et rentraient dans la salle quand bon leur semblait sans aucun souci ni du public ni des acteurs. C’était également une tempête de toux et de raclements de gorge. Pourtant, elle et lui sont parvenus à « dompter ces chevaux sauvages », à saisir l’attention après quarante-cinq minutes lorsque l’on comprend que celui que Marguerite Duras attend désespérément, revenant de la déportation, ne va pas mourir, mais qu’il va vivre. La salle alors a retenu son souffle.

Hier soir, au bord de cette mer de Grèce, elle a voulu offrir à Patrice Chéreau un cadeau, celui d’avoir appris par cœur le passage sur la mer. Il y a des textes, lorsque vous les lisez, vous avez la peau qui frémit et vous vous dites alors qu’il est pour vous ce texte, qu’il n’y a que vous qui pouvez le faire. C’est ce que Dominique Blanc a pu ressentir au contact de La Douleur. Quand on lui demande pourquoi ce choix, elle dit être férue d’histoire et, parmi toutes les époques, c’est celle de la Seconde Guerre mondiale qui la touche et l’intéresse le plus. « De quel côté aurais-je été ? Forcément on se pose la question. »
Elle connaissait de Marguerite Duras ce personnage des années 80 très mondain et très alcoolisé, mais elle ne connaissait pas celle qu’elle lit actuellement, la Duras des années 40, l’amoureuse.

De Dominique Blanc se dégage une sensation de calme intérieur, elle est posée, lumineuse et pourtant les metteurs en scène et surtout au cinéma ne lui ont proposé que des rôles dramatiques. « J’ai commencé comme alcoolique et, puis, ensuite se sont enchaînées de nombreuses propositions d’alcooliques. On m’attirait vers quelque chose de tragique, mais avec le personnage d’Agnès dans la trilogie de Lucas Belvaux je ne pouvais pas refuser. » Après le rôle d’Agnès en junkie, Dominique Blanc n’a plus eu de propositions au cinéma, après celui de Phèdre, elle n’en a plus eu au théâtre. « J’étais ensevelie, morte au cinéma, morte au théâtre. La pièce s’est jouée en même temps que le film est sorti, tout cela s’est court-circuité. »

Elle a connu ensuite une période très tourmentée, tumultueuse. Elle en est sortie. Tandis qu’elle a pu penser en être à un point où elle s’était peut-être trompée de route, aujourd’hui, après avoir changé d’agent, elle est dans une autre étape. Elle a désormais la volonté de forcer le destin et d’aller vers des spectacles et des personnages plus légers.

Quand on l’amène sur le terrain de l’actualité institutionnelle de la culture, elle est tout aussi à l’aise et sobre que pour parler d’elle. L’état de la culture l’inquiète. Elle sent qu’elle est en voie de disparition, qu’il faut lutter de toutes ses forces, que le métier est devenu un métier de résistant. Dominique Blanc estime qu’elle s’est engagée pour le théâtre subventionné par choix, qu’il s’agit d’un acte politique car elle aurait pu avoir un tout autre parcours et des revenus bien plus élevés dans le théâtre privé. « C’est dans le théâtre subventionné que l’on trouve le danger, la recherche, l’innovation, que l’on peut défendre un théâtre à un prix accessible. » D’une certaine manière, elle jubile à l’idée qu’il lui faudra, à elle et à d’autres, résister de plus en plus pour défendre un milieu rare, fragile, précieux.

Parmi les politiques, c’est à Catherine Tasca, ancienne ministre de la Culture, et Jack - Ralite, pas l’autre - qu’elle rend hommage pour leur lutte permanente. « Ils sont toujours dehors le soir, près de comédiens ou dans l’obscurité des salles de cinéma. » Jack Ralite, sénateur, ancien ministre communiste et membre de la commission sur la suppression de la publicité dans l’audiovisuel public lui confiait récemment qu’il n’y avait selon lui plus de point de vue sur la culture, qu’elle devenait une marchandise, comme une autre.

Et, si Dominique Blanc avait un rêve, alors ce serait d’interpréter Tamora reine des Goths dans Titus Andronicus, la plus sanglante pièce de Shakespeare. Tamora, une reine barbare de grande allure, une maîtresse envoûtante, érotique, une espiègle sadique, une joueuse effrénée dans la conquête du pouvoir et cela jusqu’à la mort. Aujourd’hui, elle travaille sur un projet avec une jeune metteur en scène. Quant au cinéma, « il y a toujours des projets, mais ce que l’on me propose est toujours très tragique. Avec le cinéma, il faut être prêt à l’embarquement immédiat et au naufrage immédiat ».


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