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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Drive » : un classique instantané

« Drive » : un classique instantané

A los Angeles, un homme (Ryan Gosling), le jour, est cascadeur pour Hollywood et, le soir, cet as du volant est chauffeur pour des truands - et parallèlement chauffeur de salles au cinéma ! Tombant amoureux de sa voisine, il lui vient en aide… 

« Vous me donnez une heure et un lieu. Je vous donne un créneau de 5 minutes. Pendant ces 5 minutes, je ne vous lâche pas. Quoiqu’il arrive. J’interviens pas pendant le braquage. Je ne porte pas d’arme. Je conduis. », entend-on au début du film. On se demande : qui est cet acteur qui crève l’écran ? Ryan Gosling - tiens, Tom Cruise prend un coup de vieux. Et qui est derrière la caméra pour capter aussi bien les mirages mortifères de Los Angeles ? Michael Mann ? Non, ce n’est pas le cinéaste de Collateral qui signe le film. C’est un certain… Nicolas Winding Refn (NWR), déjà remarqué pour des objets hors normes : Pusher, Bronson, Le Guerrier silencieux. Des films entiers, brutaux, sauvages, attirants. Mais là, avec Drive*, on ressent, telle une évidence, qu’il franchit un cap : cet artiste arrive pleinement à maturité. Son talent explose, son désir de cinéma, manifeste, est à puissance maximale. La scène d’exposition du film (notre héros chauffeur/cascadeur aide des malfrats, après leur casse, à semer la police à travers la ville) est un exemple de pure mise en scène, un modèle de retenue cinématographique. Ce Nicolas Winding Refn a foi en la puissance du cinéma (de genre) pour nous faire rêver, nous épater, nous surprendre. Et, à l’heure où l’on confond paresseusement mise en scène efficace et effets de manches pyrotechniques, eh bien son film, mi-polar mi-thriller, et un brin déjanté !, fait un bien fou.

Tendue comme un arc, la séquence d’entrée en matière de Drive (jeu d’acteur parfait, lumières iridescentes de la Cité des Anges, cadres somptueux, montage fluide, topographie tracée au cordeau) est en soi, déjà, un petit bijou, calé entre Mann et Don Siegel. Avec, en outre, un soupçon de James Cameron (Terminator a certainement servi de matrice au film pour sa dureté métallique) et de William Friedkin, l’auteur du polar génial des années 80 Police Fédérale Los Angeles (1985) ; d’ailleurs, en clins d’œil, la musique eighties de Drive évoque le score culte du Friedkin signé par Wang Chung et le lettrage rose du générique renvoie à celui, rouge vermillon et vert pomme !, de Live and Die in L.A. On se demande alors, quelque peu inquiet – ce jeune cinéaste qu’est NWR (né en 1970 à Copenhague) va-t-il tenir tout son film ainsi, avec un tel degré d’exigence visuelle et dramaturgique ? Et la réponse est oui ! A l’instar de ses cinéastes de référence (à ceux précédemment cités on ajoutera Gaspar Noé), NWR ne sur-découpe pas son film, faisant la distinction bienvenue entre cinéma et série TV débilitante. Il sait faire durer son plan. Ses acteurs (et actrices), il les laisse évoluer dans le plan, il leur fait confiance, sachant que le meilleur effet spécial, pour un film, c’est un bon acteur, ni plus ni moins. Ryan Gosling, dès qu’il apparaît à l’écran, est déjà une vedette ; à coup sûr, on devine la star en puissance. Pourtant, il ne fait pas grand-chose, il ne bouge pas beaucoup même. Il évolue tranquillement dans le plan, tel un félin aux aguets. Mais, c’est ça le charisme, il est présent sans jamais trop en faire. Et avec son cure-dent, ses lèvres fines, son nez aiguisé, son blouson orné d’un scorpion et ses mitaines vintage en cuir marron (je veux les mêmes !), on ne voit que lui ! Drive est intéressant car, en le contemplant, on assiste à la naissance d’une star : Ryan Gosling, qui fait penser bien sûr au Steve McQueen cultissime de Bullitt (1968) mais avec, en sus, une touche contemporaine qui rappelle le Patrick Bateman, tueur en série frappadingue, d’American Psycho (Bret Easton Ellis). C’est là, à mon avis, que NWR frappe fort car il saisit l’esprit du temps. Notre héros driver est définitivement perdu dans la mythologie hollywoodienne, confondant sa vie avec un film. Il faut le voir, après avoir fait de gros dégâts (dézinguer deux tueurs taiseux qui voulaient le flinguer), contempler les dommages collatéraux de son action, dont un mur taché de sang. Il est au spectacle, au même titre qu’un Bateman regardant, dans le réel, littéralement subjugué, des voitures de flics flamber en pleine rue comme s’il matait un écran Cinémascope.   

Drive est un film superbe. Magique. Je l’ai vu dans une salle UGC Ciné Cité les Halles (Paris) pleine à craquer, il a une capacité d’absorption incroyable de l’attention des spectateurs. Stylé, sexy en diable, diablement romantique, racé, rutilant, rock, pop, un brin putassier, ce Drive, décidément, a tout pour lui. Ceux qui viendraient voir un Fast & Furious bis doivent illico rebrousser chemin. Certes, on a affaire à un sacré film d’action (les poursuites en bagnoles et cascades sont magnifiquement filmées) mais on assiste surtout à un film de genre hybride, faisant la jonction entre Hollywood et le cinéma d’auteur européen. Extrêmement bien construit (ce film a des allures de conte : une fille belle comme un ange - remarquable Carey Mulligan – baigne dans un monde de requins, mais heureusement un chevalier blanc va la délivrer d’un dragon et d’un sorcier maléfique), Drive, en plus d’être un film noir, est puissamment romantique. Il faut voir Ryan Gosling planter son regard dans les yeux d’Irene. Et il faut la voir, elle, tombant sous le charme : petits yeux humides, pupille dilatée et poitrine qui se soulève sous le coup de l’émotion. C’est magnifique, terriblement émouvant. On se croirait chez Truffaut. En outre, Drive ne se prend pas au sérieux, il est truffé d’humour noir. Que demander de plus ?

Je n’ai vraiment qu’un seul regret concernant ce film : que vient y faire… Hellboy ? Je trouve qu’il enlève une certaine crédibilité au film. Non pas que Ron Perlman soit un mauvais acteur, loin de moi cette idée, mais il a une telle trogne, un tel visage cabossé qu’on l’associe davantage aux films de SF, fantastiques ou aux longs métrages français au style visuel très marqué, lorgnant vers la BD, dans lesquels on le voit habituellement évoluer (Hellboy, Alien 4, La Guerre du feu, La Cité des enfants perdus). Il a une tête cartoonesque qui n’est pas liée au polar, au film noir. Pour interpréter le « connard agressif » (Nino) de Drive, il est certes raccord mais son background d’acteur à la gueule cassée me gêne un peu. Question réalisme, pour interpréter ce Nino, j’aurais préféré voir à la place un inconnu ou bien un acteur américain qu’on associe naturellement au polar US, au noir crapoteux ; un corps-masse jouant un… connard agressif (sic), j’aurais bien vu par exemple Harvey Keitel, Nick Nolte, Ray Liotta, Laurence Fishburne ou James Woods. Mais bon, je vous l’accorde, je chipote. Et j’aime tellement ce Drive qu’on peut penser que son réalisateur, retors à souhait, l’a fait exprès ! En effet, comme il cultive de toute évidence un goût prononcé pour les masques (cf. la scène du petit garçon portant un masque d’Halloween pour effrayer le héros mutique), il est fort possible qu’il assume complètement le « masque » de Ron Perlman. A la fin du film, pour tuer Nino, le héros porte d’ailleurs lui aussi un… masque : il a besoin de se mettre dans la peau d’un tueur pour tuer car, au départ, il n’est pas naturellement tueur. A l’écran, on a alors un masque devant un autre masque : la mythologie de la mascarade hollywoodienne, en tant que machine à phantasmes, bat son plein. Et on sent bien que Nino, pourri jusqu’à l’os, avant de se faire buter sur le rivage d’une plage en nocturne, ne reconnaît pas le visage de son agresseur ; on sent qu’il le scrute dans la pénombre pour au moins savoir qui veut l’éliminer au sein du panier de crabes dans lequel il végète.

Bref, la présence de Ron Perlman (qui introduit un univers décalé « folklo » au sein du thriller réaliste qu’est Drive), c’est peut-être la seule réserve que j’émettrais. Hormis ce léger bémol, bon sang, quel film ! Quelle claque ! Quel talent de filmeur ! Quelle intelligence visuelle ! Ca saute aux yeux. On sent bien qu’on est devant un film puissant, un objet déjà culte, un chef-d’œuvre, bref un classique instantané qui sera étudié dans les écoles de cinéma et les cinémathèques. Et aux cinéastes « américains » les plus doués de la nouvelle génération (Alexandre Aja, James Gray, Quentin Tarantino et consorts), on leur dit – Attention, avec Nicolas Winding Refn, sérieux concurrent en vue ! Drive ? Un grand film ! Du 5 sur 5 pour moi. Chers lecteurs, allez-y, vous ne perdrez ni votre temps ni votre argent. Je n’espère qu’une chose. Que ce jeune Nicolas Winding Refn, nous arrivant tout droit du Danemark pour infiltrer la matrice hollywoodienne, ne se laisse pas cannibaliser par le système des majors et de la planche à billets verts. Qu’il reste un franc-tireur au sein de la Mecque, à la manière du Hollandais Paul Verhoeven, et qu’il ne se mette pas à tourner des films standards histoire de s’assurer un train de vie confortable.

* En salle depuis le 5 octobre. Drive, Prix de la Mise en scène au Festival de Cannes 2011, est un thriller adapté du roman de James Sallis. Attention : film très violent, interdit aux moins de 12 ans


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6 réactions à cet article    


  • Ariane Walter Ariane Walter 2 novembre 2011 11:17

    Vincent :

    voici la scène :
    Il pleut. C’est 19h 30. Je lis ton article en modé. Et je me dis « et si tu y allais ? »
    j’appelle deux amis et à 21h30, je suis au Palace !
    Non, je ne vais pas t’injurier en te disant que tu racontes n’importe quoi ! J’ai adoré ce film qui est très « artiste », la musique qui te serre le ventre, la poésie des lieux et des visages, le tempo lent, la scène du baiser dans l’ascenseur, une merveille.
    je n’aime pas la violence et il est vrai qu’on est gâté de ce côté-là mais pas plus que chez Scorcese ou nos amis Coréens (j’avais adoré « the Chaser » (est-ce bien le titre ?)
    Bref, on n’était pas trop d’accord sur « the artist », car j’avais moins d’exigences que toi sur ce film, mais sur « drive » ,j’ai accepté de me laisser conduire et la promenade a été à ravir !
    Merci !


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 2 novembre 2011 11:25

      Merci Ariane pour ton passage. smiley
      Ca me fait plaisir que tu aies aimé ce « Drive » qui, plastiquement comme narrativement, tient ô combien la route !
      Cdlt,
      V


    • morice morice 2 novembre 2011 11:25

      on est bien barré là avec le principe de Delaury...


      • FritzTheCat FritzTheCat 2 novembre 2011 14:26

        J’ai vu ce film le WE dernier. On m’en avait dit le plus grand bien, et rétrospectivement, je n’ai aucun regret (sauf ma nana) à avoir laissé mes 10 euros à l’UGC. Au-delà de l’hémoglobine et du coté brutal, ce film reste dans les clous des films noirs US avec l’esthétique et une incroyable bande son en plus. Car il faut bien l’avouer, le scénar ne recèle pas des trésors d’ingéniosité … non, loin de là ! Ce qui fait tout le film, c’est son coté esthétisant avec de nombreuses prises de vue de LA la nuit, le visage de Ryan Goslin au volant de sa caisse, le tout rythmé par le beat d’une musique électro qui décoiffe.


        • paski paski 2 novembre 2011 15:36

          Je suis plutôt de l’avis de Fritzthecat, le film est très bon sur les points réalisation, photos, sons, et acteurs, après le scenar dessert le film... il aurait été peut être préférable de le réduire dans sa portion congrue (comme le fait johnnie to), pour accentuer encore plus l’esthetisme.
          j’avoue même que le scenario a eu tendance à diminuer mon plaisir tout au long du film - il faut dire que la course poursuite d’avant générique place la barre au plus haut.
          Il en reste tout de même un excellent film !


          • Lacertilien Lacertilien 16 novembre 2011 07:23

            Je signale un très bel article qui arrive aux conclusions inverses...

            http://odieuxconnard.wordpress.com/2011/11/02/hard-drive/

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