• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Edition numérique à la demande : le miroir aux alouettes

Edition numérique à la demande : le miroir aux alouettes

L’impression à la demande n’est pas un concept nouveau dans le monde de l’impression, surtout depuis les performances avérées de l’impression numérique mise au point par les plus grandes compagnies dans le domaine  : Canon, Xerox, Minolta, Epson, HP... Les efforts déployés par les géants de l’impression, en dépit d’une concurrence forte avec les métiers de l’impression traditionnelle (feuille-à-feuille et rotative), ont permis à des centaines de petites unités de fabrication et de façonnage de proposer une gamme de services à des tarifs et à des qualités adéquat pour intéresser une clientèle professionnelle très importante et gagner progressivement un grand nombre de particuliers.

L’impression numérique a permis également de transformer l’univers de la photographie, en mal ou en bien, et de permettre à cette dernière de se démocratiser dans le vrai sens du terme. Et malgré le tollé des professionnels et les atermoiements des amoureux de l’argentique et du tirage traditionnel, la photographie a gagné une place artistique de choix, complètement distincte de l’industrie du tirage et de la prise de vue familiale. Dans ce domaine, les technologies d’impression numérique ont permis de proposer une gamme de service autrefois dévolus à l’édition. Que ce soit pour des tirages sur supports spéciaux destinés à la décoration d’intérieur ou bien des tirages limités de catalogues, de brochures ou d’albums, l’impression numérique s’est parfaitement substituée à certains segments de l’édition d’art en l’appliquant aux besoins et aux désirs des entreprises et des particuliers.

The MercuryCette apparente réussite commerciale a laissé penser à nombre de professionnels que la même expérience pouvait être reproduite dans le secteur de l’édition littéraire. La montée en puissance des outils immatériels de publication et surtout la domination de la blogosphère sur le web traditionnel, où ce qu’on a appelé la victoire du Web 2.0 sur le Web 1.0, ont tous renforcé l’idée que l’édition littéraire allait concéder certains segments de son activité à des acteurs plus flexibles, moins exigeants et surtout meilleur marché que les maisons d’édition traditionnelles.

Pour pénétrer la forteresse de l’édition française, les nouveaux entrants se sont appuyés sur les technologies d’impression numérique, sur les solutions de commercialisation dématérialisées et sur la manne d’auteurs qui autrement n’auraient que la petite porte de l’édition à compte d’auteur pour publier leurs manuscrits. Bien que peu prestigieux, ces services d’édition à la demande, qui se donnent souvent l’apparence d’une solution d’auto-édition, se sont multipliés et offrent désormais une panoplie d’outils aux auteurs en mal de publication. Les procédés sont multiples, acceptent avec plus ou moins d’aisance les formats courants, mettent plus ou moins bien en forme les textes (et les images), et mettent en ligne les œuvres de manière plus ou moins adroite, permettant à un vaste public la lecture partielle ou totale, le téléchargement complet ou limité, l’achat à un prix plus ou moins avantageux...

Le self-publishing, l’auto-édition numérique est en marche. Encore à ses débuts, le procédé demande encore à être raffiné, les moyens techniques à être plus accessibles, plus souples, plus tournés vers le grand public. Mais il faut concéder que l’auteur motivé peut pour un budget modique, composer, éditer, produire et recevoir une centaine d’exemplaires de son œuvre sans jamais faire appel à une maison d’édition. Il (ou elle) peut les commercialiser via une boutique électronique, les vendre sur eBay ou bien faire la tournée des librairies de son quartier ou de sa ville. Il peut même les proposer en lecture gratuite sur le Web et les faire chroniquer par des sites littéraires, des blogs spécialisés, et pourquoi pas des éditions électroniques de journaux locaux ou nationaux.

Toutefois, un élément reste manquant dans le tableau : l’éditeur. En effet, les moyens techniques sont légions, mais les éditeurs manquent à l’appel. Et leur métier avec. Est-ce une bonne chose ? Je ne crois pas. Que l’on aime ou que l’on déteste le milieu des éditeurs français (ou d’ailleurs) n’a rien à voir avec la réalité du métier de l’éditeur. Si l’auteur reste l’acteur principal de l’œuvre, l’éditeur est plus que jamais le professionnel nécessaire pour assurer à cette dernière la diffusion qu’elle mérite. Et son métier ne repose ni sur les moyens financiers, ni sur ses connaissances en marketing, ni même sur son réseau d’influence au sein des supports de communication du livre. Le métier de l’éditeur repose essentiellement sur le recul de sa lecture. Car l’éditeur est avant tout un lecteur. Et cette lecture, extérieure et dépourvue de rapports de création avec l’œuvre, est le pendant de la réussite de tel ou telle, du succès et des ventes.

Cette réalité de l’éditeur comme partenaire a déserté de nombreuses maisons d’édition avec la financiarisation des stratégies commerciales, avec la prise de pouvoir des gens d’argent sur les gens de lettres et surtout avec la main-mise de la distribution sur toutes les étapes du métier. Le résultat est plutôt mauvais. Certes, le nombre de références est inégalé dans l’histoire de l’édition, mais la qualité générale de la production est médiocre, sans intérêt pour un public qui lit de moins en moins, émaillé de succès commerciaux qui servent de danseuses pour un peloton compact et homogène. Le remplacement des éditeurs souvent atypiques et même excentriques par des spécialistes du marketing et du commerce, plus contrôleurs de gestion que lecteurs et accoucheurs de talents a achevé le travail commencé par des directions corporate trop attachées à satisfaire les actionnaires que les lecteurs au bout de la chaîne.

Faute d’éditeurs, il a été facile aux marchands de papier imprimé de faire croire au premier venu qu’il ou elle pourrait être publié sans effort. Mais l’auto-édition numérique n’est qu’un miroir aux alouettes. Sans autres ressources que soi-même, sans relecteur, sans correcteur, sans attaché de presse, sans éditeur, sans commerciale et surtout sans libraire, le livre auto-édité est amputé de toute la partie émergée de l’iceberg. Que l’on aime ou pas, que l’on veuille ou non, l’aventure de la publication d’une œuvre est un travail collectif et on écrit rarement une œuvre pour soi seul. Ceux qui l’ont fait n’ont jamais ressenti le besoin d’en faire part à des tiers, encore moins de rendre publique leur production. Les autres ont définitivement besoin d’un coup de main.

Le Web 2.0 est articulé sur la culture du Read/Write, de la lecture/écriture. Il réintroduit dans notre société un espace de communication ancien qui était autrefois réservé aux esprits éclairés et aux favoris du pouvoir. Cette démocratie intellectuelle est encore naissante et se voit menacée tous les jours par les appétits d’ogres des grands groupes transnationaux, des acteurs clés de l’informatique, des aventuriers du net ou encore des états-nations. Ce Web 2.0 permet toutefois à un nombre très important de gens de produire de la littérature, des images, des films, des documents sonores et ainsi de véhiculer de la culture, de la pensée, de la sensibilité, du sens. Car le Web n’est pas seulement la poubelle de la frustration populaire. Derrière le vacarme, il y a des voix, des discours, des perceptions et des intentions. Comme toujours à travers l’histoire, il faut tendre l’oreille et passer beaucoup de temps à regarder, à lire, à s’imprégner de ce monde pour y faire émerger des contours qui valent la peine d’être aperçus.

C’est tout cela le travail de l’éditeur d’aujourd’hui. C’est cela la mission de l’éditeur à l’âge incertain et éphémère de la communication en temps réel. Il ne s’agit pas de se jeter de la poudre aux yeux. Seuls, les auteurs n’ont que peu de chances d’émerger. Que ce soit dans le domaine de la musique, de l’image, de la littérature importe peu. De tous temps, il a toujours fallu des articulations entre l’auteur et le public. Il n’est pas besoin de multiplier ces articulations comme nous l’avons fait ces dernières décennies. Mais il est nécessaire de retrouver la fonction de l’éditeur, tant vis-à-vis des auteurs que vis-à-vis des marchands d’impressions... Cet effort est nécessaire pour la bonne santé de la pensée et de la culture. Il est collectif. Et il est fondé sur la confiance entre les individus. Malheureusement, ce bien continue d’être en pénurie.

Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (6 votes)




Réagissez à l'article

6 réactions à cet article    


  • morice morice 13 août 2009 13:11

    c’est effectivement une escroquerie en tout, car le respect des couleurs n’a jamais été possible avec le matériel « émettant » de départ, qui en reste au RVB chez tous les produits Microsoft, ce que les gens ne comprennent visiblement pas. Or on n’imprime pas en RVB.


    • La mouche du coche La mouche du coche 13 août 2009 15:23

      .
      .
      Fini le monde de l’édition. Vive la liberté ! Chaque éditeur qui ferme est comme une Bastille qui tombe. Ah ça ira.
      .
      .


    • ObjectifObjectif 13 août 2009 14:36


      Merci pour cet article qui présente un monde qui m’est inconnu : j’ai le sentiment qu’il existe une certaine volonté d’opacité dans le monde de l’édition et de l’impression, voire un sentiment de « famille » très fermée...

      Je ne sais pas quelles sont les informations protégées, des secrets de famille ou de fabrication ?

      Je serai très heureux d’être détrompé smiley


      • Hortus 13 août 2009 16:51

        Bravo pour cet article qui semble dresser un tableau vivant de l’édition actuelle, de ses limites et de son suicide consenti (comme beaucoup d’autres secteurs d’activité) sur l’autel de la rentabilité immédiate et du bonheur des actionnaires.
        Mais quelles solutions nouvelles ? Si la production photo et vidéo s’accomode fort bien (et pour cause) de la diffusion électronique, qu’en est-il de la production littéraire ? Il faut être drôlement motivé pour lire un livre sur un écran et avoir un bon ophtalmo... Quand à tirer l’ouvrage sur son imprimante perso...


        • Hortus 13 août 2009 16:52

          s’accommode*


          • GéraldCursoux Cursoux Gérald 14 août 2009 11:22

            Les métiers d’éditeur, de promoteur, de producteur etc. sont indispensables aux créateurs. Internet ne change rien : pour vendre il faut savoir quel produit correspond à la demande, et avoir les moyens de le mettre à la disposition du public. Cela demande de l’areent : c’est le système capitaliste. La gratuité sur internet met encause le rôle de l’éditeur, du promoteur, du producteur en réduisant le retour sur investissement. C’est donc une mauvaise chose contre laquelle il faut lutter pour ne pas avoir du « n’importe quoi fait par n’importe qui » grâce aux moyens techniques nouveaux.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès