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Elena Corner Piscopia la première femme à obtenir un doctorat : en 1678 à Padoue

Elena Lucrezia Cornaro Piscopia, dite Elena Corner fut la première femme au monde à obtenir un doctorat en philosophie à l'Université de Padoue le 25 Juin 1678.

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Portrait d’Elena Corner Piscopia

 

Contexte familial et formation :

Cette Vénitienne naquit le 5 Juin 1646 d'une noble et riche famille du côté de son père Giovanni Battista Corner, procurateur de Saint-Marc, la deuxième charge publique la plus importante après celle de Doge à Venise. Mais sa mère Zanetta Boni était d'origine modeste. Elena était le fruit d'une longue relation more uxoris au cours de laquelle naquirent sept enfants. Le couple finit par se marier en 1654, contre la volonté de la famille patricienne Corner, défiant les us et costumes de l'époque, par amour.

Usages et coutumes en matière de filiation à Venise

A Venise au XVII ème siècle les familles patriciennes avaient pour usage de ne marier que le fils aîné ainsi que la fille aînée. Pour le fils aîné il s’agissait d’éviter le morcellement des propriétés immobilières, le palais principal familial restant dans les mains du fils aîné (1).

Parallèlement, on encourageait les cadets à s’occuper à temps plein de politique en participant activement aux affaires de l’ Etat en se faisant élire à des charges publiques. Ainsi, quand les cadets n’entraient pas en religion (une autre des carrières envisageables pour ces derniers), on entrait au Service de l’Etat, occupation noble par excellence et presque obligatoire pour les patriciens, à qui l’ Etat demandait souvent le sacrifice suprême de leur vie à son service (2). Ainsi, presque la moitié des 120 Doges de Venise était célibataires, entrés au Service de l’Etat au sacrifice de leur vie personnelle (3).

  Plaque commémorative sur la partie latérale gauche du Palais Corner-Piscopia-Loredan, aujourd'hui la Mairie de Venise.

 

Mais tous les patriciens ne voulaient pas renoncer à avoir une famille. Pour ceux-ci, il était toléré qu’ils vivent en concubinage avec leur compagne, mais sans avoir le droit de se marier avec cette dernière. Les enfants naturels étaient reconnus par le père, qui pourvoyait à leur assurer une éducation adéquate et un futur économique.

Pour les filles, dans les familles nombreuses la tendance était de ne marier que l’aînée pour éviter l’appauvrissement de la famille du fait de l’usage de donner une dot aux filles mariées. Les sœurs cadettes étaient souvent contraintes d’entrer au couvent pour éviter de devoir leur payer une dot (4). Cet usage eut aussi pour conséquence d’avoir des Sœurs parfois très dissolues faute de réelle conviction religieuse.

La conséquence de ces pratiques malthusiennes fut le déclin démographique des patriciens vénitiens, déjà amplement décimés par l’ effort de guerre contre les Turcs. Lors de la guerre de Candie (1645-69, d’une durée de 24 ans) un quart de la noblesse vénitienne périt en guerre (5). Faute de renouvellement démographique, de nombreuses familles vénitiennes s’éteignirent. Or qu’ ’était Venise sans ses patriciens ? Rien : ils étaient la tête et le cœur de Venise, le moteur de l’ Etat, au commandement des armées, aux charges principales de l’ Etat. Sans eux, la République était vouée au déclin puis à la mort. Ce qui arriva le siècle suivant, avec l'arrivée de l'homme du destin, Napoléon Bonaparte, qui balaya d'un coup de botte mille ans de Liberté que la République Sérénissime avait su garantir jusque là à ses citoyens (6).

Ce mariage d'amour entre Gian Battista Corner et Zanetta Boni fut le moteur de tout ce qui s'ensuivit. Leurs enfants mâles ne pouvaient être inscrits dans le Livre d'or de la Noblesse Vénitienne du fait de la basse extraction de son épouse et ne pouvaient pas davantage assister aux séances du Grand Conseil, ni avoir la moindre charge réservée aux seuls aristocrates (7).

      Palais Loredan, autrefois Corner-Piscopia, aujourd'hui la Marie de Venise

 

Mais la famille Corner faisait partie des plus riches et illustres familles vénitiennes : elle donna quatre Doges à la République de Venise (8). Gian Battista Corner décida alors d’ acheter le titre de noblesse à ses deux fils Francesco et Girolamo, en payant le tribut usuel de 100.000 ducats d'or par titre, en 1664 (9). Pour comprendre l’entité de la somme, précisons qu’à l’époque un ouvrier de l'Arsenal gagnait une vingtaine de ducats d'or par an (10)....

Parallèlement, se rendant compte de l'intelligence de sa fille Elena, il en favorisa la croissance culturelle et intellectuelle en lui donnant dès son plus jeune âge les meilleurs professeurs de grec et de latin, de mathématiques, d' astronomie, de géographie et de musique, de philosophie, mais aussi d'Hébreux, de Français et d'Espagnol, ainsi que de Théologie.... Elle devint une véritable femme savante.

 

La célébrité et la consécration à Dieu

Rapidement, elle devint un phénomène qui attira la curiosité de tous les grands de ce monde. Les érudits souhaitaient la connaître et avoir un entretien avec elle en grec et en latin, en philosophie ou en théologie ou elle excellait. Elena reçut plusieurs propositions de mariage très avantageuses, qu’elle refusa car elle voulut consacrer sa vie à Dieu, par vocation. Dès 1665, à 19 ans, elle se fit Sœur oblate bénédictine, statut qui lui permit de vivre sous le toit familial du palais Corner de Venise tout en observant la règle de son ordre religieux. En effet, les Sœurs oblates Bénédictines peuvent éviter la réclusion monastique et fréquenter le “siècle”.

  Portrait d'Elena Corner Piscopia, d’un peintre inconnu du XVIII ème siècle conservé à la bibliothèque Ambrosiana à Milan.

 

Le Doctorat à l'Université de Padoue :

Célèbre pour son érudition, son père obtint alors son inscription à l'Université de Padoue, fondée en 1222, l’une des plus anciennes universités au monde, réputée pour son esprit de tolérance et placée sous la protection de la puissante République de Venise. Galilée y enseigna 18 ans, il était d'ailleurs un ami de la famille Corner (11).

Giovanni Battista Corner voulut alors que sa fille devienne Docteur en Théologie. Les bons docteurs de l' Université de Padoue étaient d'ailleurs prêt à le lui accorder après la brillante discussion de sa thèse en grec et en latin face à un public record de plus de 30.000 spectateurs venus assister au débat. Mais c'était oublier le droit de décision finale de l'évêque de Padoue, en tant que Chancelier de l'Université, le cardinal Gregorio Barbarigo, qui refusa catégoriquement d'accorder un tel titre à une femme. On en vint à un accord convenable pour les deux parties : l'évêque de Padoue accepta qu' Elena obtienne le titre de Docteur en Philosophie, au lieu de Théologie, réservée uniquement aux hommes. Elle avait 32 ans et avait atteint son apogée.

   Sa statue à l’Université de Padoue le Bo'

 

Une fin sans gloire

Toutefois, cette activité fébrile consomma les forces et la santé d'Elena. Probablement atteinte de tuberculose, elle s'éteignit à l'âge de 38 ans dans la plus grande indifférence du public à Padoue où elle s'était établie depuis son doctorat. Elle fut enterrée très simplement dans l'église de Sainte-Justine à Venise selon ses dernières volontés, aujourd'hui le Lycée Scientifique de Venise.

    Lycée scientifique de Venise, ex-église Sainte-Justine à Venise


 

Notes  :

1- Elisabeth Crouzet-Pavan « Venise triomphante » p 355. Edition Albin Michel.

2- Archétype de cette abnégation au service de l'Etat : Francesco Morosini, célibataire, Amiral de la flotte vénitienne, puis élut Doge de Venise, mourut en Grèce pendant sa reconquête contre les Turcs. Confère l'excellent livre en Français d'Amable de Fournoux «  La Venise des Doges » collection Texto, de la page 393 à 415 ou bien pages 341-354 sur « Les héros, le sacrifice en obligation normative » du livre de Dorit Raines  L'invention du mythe aristocratique, l'image de soi du patricien vénitien au temps de la Sérénissime » Istituo Veneto di Scienze Lettere ed Arti di Venezia Ed.

3- Sur 120 Doges, 62 seulement étaient mariés. Confère Claudio Rendina «  I Dogi, storia e segreti  » page 466. Newton Compton Editori.

4- Confère Anna Bellavitis « La dote a Venezia tra medioevo e prima età modena  » page 5 à 20 du livre « Spazi, poteri, diritti delle donne a Venezia in età moderna » QuiEdit ;

  • voir aussi Elisabeth Crouzet-Pavan « Venise triomphante » p 338 et 366.

  • confère Giovanni Scarabello, Paolo Morachiello e Mario Piana « Venezia, breve storia illustrata » collection Supernova Edizioni, p 189 sur Arcangela Tarabotti (1604-1652) intellectuelle vénitienne du XVII ème siècle contrainte à entrer au couvent pour raisons économiques, sans vocation aucune, elle écrivit deux œuvres « La tyrannie paternelle » et L' enfer monacal  » où elle dénonça cette situation fréquente en son siècle. Le premier fut mis à l'index et le second ne fut publié qu'à titre posthume en 1654.

5- Deux-cent-quatre-vingts patriciens vénitiens périrent dans la guerre de Candie (la Crête aujourd'hui) soit presque un quart des nobles du Grand Conseil. Confère Amable de Fournoux «  La Venise des Doges » collection Texto, de la page 394 ; Nobert Jonard « La vie quotidienne à Venise au XVIII ème siècle  » p. 76.

6- Pour en savoir plus, lire le livre écrit en Français d’ Amable de Fournoux « Napoléon et Venise » 1796-1814. Prix Chateaubriand 2002.

ou d’ Alvise Zorzi « Napoleone a Venezia  » coll. Mondadori, pour ceux qui lisent l’ Italien.

7- Le Livre d'Or fut institué en 1506 et prévoyait l'inscription des nouveaux-nés patriciens dans un registre ainsi dénommé, puis, successivement, des mariages dès 1526.

Confère Dorit Raines «  L'invention du mythe aristocratique, l'image de soi du patricien vénitien au temps de la Sérénissime » p13 et 14.

8- Voir par exemple « La Venise des Doges  » d'Amable de Fournoux, p558 et p. 353 à 363 sur le Doge Giovanni I Corner).

9- Voir Dorit Raines «  L'invention du mythe aristocratique, l'image de soi du patricien vénitien au temps de la Sérénissime » pages 669-695 sur «  Noblesse naturelle, noblesse accidentelle, agrégation et anoblissement ». Istituo Veneto di Scienze Lettere ed Arti di Venezia Ed.

10- Confère Alvise Zorzi « La vita quotidiana a Venezia nel secolo di Tiziano » p. 167

11- Université de Padoue : fondée en 1222 de la migration de professeurs et d'étudiants de l’ Université de Bologne, en conflit avec leur Commune. Les statuts de l' Université de Padoue furent donc imités de ceux de Bologne ; à sa tête se trouvaient des recteurs élus par les étudiants. À partir du xve siècle commença une longue période de plus de trois siècles d'un prestige croissant car l'université de Padoue bénéficia de la protection de la République de Venise. Pendant cette période, Padoue apporta une grande contribution à la révolution scientifique naissante. C'est l'époque du développement de la pensée philosophique, des études de médecine et d'anatomie et des grandes découvertes en astronomiephysique et mathématiques, notamment au moment où Galilée enseigna à l'université (de 1592 à 1610). Elle fut une des premières universités à avoir un jardin botanique (1545) et un « théâtre anatomique » pour les dissections, dès 1594.

Bibliographie sur Elena Corner :

  • Patrizia Carrano, Illuminata. La storia di Elena Lucrezia Cornaro, prima donna laureata nel mondo, Milano, Mondadori, 2001. ISBN 88-04-49090-X

  • Massimiliano Dezza, Vita di Helena Lucretia Cornara Piscopia. Antonio Bosio, 1686.

  • Francesco Ludovico Maschietto, Elena Lucrezia Cornaro Piscopia (1646-1684), prima donna laureata nel mondo, Padova, Antenore, 1978. ISBN 88-8455-340-7

  • Clelia Pighetti, Il vuoto e la quiete. Scienza e mistica nel '600. Elena Cornaro e Carlo Rinaldini, Milano, FrancoAngeli, 2004, ISBN 

    - “Bastarde senza gloria. Storie di donne a Venezia dal Medioevo a Patty Pravo” d’ Alessandro Marzo Magno, Editeur “Castello volante”

     


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5 réactions à cet article    



    • Fergus Fergus 6 octobre 2015 09:48

      Bonjour, Crab2

      Vous avez mis des liens sur Elisabeth Vigée-Lebrun. Dans un article que j’ai écrit la semaine dernière sur cette femme peintre (Elisabeth Vigée-Lebrun : un hommage mérité), j’ai mis à la fin du texte des liens sur des articles que j’ai précédemment écrits sur des pionnières italiennes de la peinture, des femmes dont le rôle pour la condition féminine a été aussi important que celui d’Elena Cornario Priscopia dans les distinctions universitaires : Sofonisba Anguissola, Lavinia Fontana, Artemisia Gentileschi.



    • Fergus Fergus 6 octobre 2015 09:52

      Bonjour, Venise

      Merci pour cet article qui rend hommage à celle qui fut la pionnière de la reconnaissance universitaire pour les qualités intellectuelles d’une femme. Sachant qu’il a fallu des dizaines d’années pour qu’une autre femme devienne à son tour titulaire d’un doctorat, on mesure l’impression qu’elle a dû faire sur le jury.


      • Venise Venise 6 octobre 2015 10:06

        @Fergus

        Bonjour Fergus, et merci ! En fait, cette pauvre Elena Corner Piscopia est pratiquement inconnue en Italie comme ailleurs et j’ai voulu lui rendre justice, elle l’a bien méritée, comme d’ailleurs les autres femmes que vous avez cité, vous etes très bien informé !!!!Mes compliments ! Cordialement smiley


      • Fergus Fergus 6 octobre 2015 09:56

        @ Venise

        A propos de Venise et d’éducation dans les établissements religieux, je vous signale, à toutes fins utiles, mon article intitulé L’incroyable talent des demoiselles de La Pièta.

        Bonne journée

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