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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Esprit, es-tu là ?

Esprit, es-tu là ?

(« La Folle », Pierre Georges Jeanninot, 1899)

En raison du public concerné, un alexandrin de Rimbaud : « Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques »¹ aurait presque pu donner son titre à cet article que l’on peut lire en complément du livre Images de la folie de Claude Quétel, éditions Gallimard, qui vient de paraître, mais c’est d’un autre livre de référence sur le sujet dont je voudrais vous entretenir ici.

Ce livre : « La Maison du docteur Blanche  », éditions Jean-Claude Lattès, 2001 - le titre rappelle (volontairement ?) un film d’Hitchcock -, son auteur, Laure Murat, me l’avait dédicacé lors du festival de la biographie à Nîmes en février 2002.

De quoi s’agit-il ? De l’histoire d’une maison de santé privée qui a accueilli tout au long du XIXe siècle des malades mentaux dont certains étaient fort connus, à lire la liste de ces aliénés (à des degrès très divers) on a un peu le sentiment de lire un bottin mondain de l’époque : Gérard de Nerval, Charles Gounod, Marie d’Agoult, Théo Van Gogh, la comtesse de Castiglione, Guy de Maupassant, Léonie Halévy, etc., voilà un aperçu du beau linge, de la riche clientèle de la folie² Sandrin à Montmartre (la maison du fameux docteur y est créée en 1821) puis à partir de 1846, et après transfert de l’établissement, de l’hôtel de Lamballe à Passy, commune autonome jusqu’en 1860 date à laquelle elle intègrera Paris.

L’ancienne demeure, du moins ce qu’il en reste après démembrement, abrite depuis 1952 le siège de l’ambassade de Turquie ; de la maison de Balzac située en amont du coteau, rue Raynouard (anciennement rue Basse) dans le XVIe, on peut du reste apercevoir le drapeau turc qui flotte au-dessus de la représentation diplomatique, en contrebas.

Trois générations de la famille Blanche sont citées dans cette “Histoire d’un asile et de ses pensionnaires”, sous-titre du livre : Esprit (1796-1852) a le prestige et l’autorité du fondateur de la clinique, Émile (1820-1893) est le continuateur qui perpétue la tradition humaniste de la maison, Jacques-Émile (1861-1942), lui, est un artiste, un peintre, mais sans beaucoup de style personnel, il peint du “sous-Manet” écrit cruellement Laure Murat, un “pseudo-Degas” ajoute-t-elle. Pourtant certains de ses tableaux que j’ai pu voir, notamment au « Musée de la Vie Romantique » à Paris, sont remarquables. C’est avant-tout un portraitiste.

Quelle est l’originalité de la clinique ? Elle provient du mode de relation avec les patients institué par Esprit. Il a le souci de reconstituer une vie de famille pour ses pensionnaires, ses aliénés, ces étrangers à eux-mêmes littéralement. Ils sont les commensaux d’Esprit et de sa femme, ils n’ont pas cependant le droit à la parole pendant les repas, mais ils sont traités avec bienveillance, un peu comme de grands enfants irresponsables. La clinique a la chance d’être dotée d’un parc de 5 hectares avec des pavillons et des serres ce qui permet d’éviter l’enfermement systématique lors des crises ; le recours à la camisole de force n’étant pas exclu dans l’intérêt du malade.

Cela correspond à une époque. Laure Murat met l’accent, à juste titre, sur l’entre-deux de cet épisode de l’histoire de la psychiatrie, il intervient entre les débuts de la psychiatrie institutionnelle de 1800 et l’avènement de la psychanalyse au début du XXe siècle.

Á partir de 1872 Émile, prévoyant, cèdera l’affaire à son associé, le docteur Meuriot. Progressivement il sera réduit au rôle de caution, de prête-nom.

Quand il meurt, le 15 août 1893, à peine un mois après le dernier grand malade qu’il a soigné, Guy de Maupassant³ (atteint entre autres de lycanthropie mais surtout victime de la syphilis, cet autre mal du siècle) et un jour à peine avant Jean-Martin Charcot, adepte du traitement de l’hystérie par l’hypnose, Freud est encore inconnu du grand public. Pourtant la méthode Blanche, qui repose sur le respect et l’échange avec les patients, ne préfigurait-elle pas celle de la psychanalyse dans son souci d’écoute et de reconstitution a posteriori du discours des consultants ?

Et ce n’est qu’en 1922 quand la clinique déménagera rue Charonne que prendra fin l’histoire de la maison du docteur Blanche. Pendant les vingt ans qui lui resteront à vivre, Jacques-Émile avec son tempérament d’artiste aura eu bien le loisir de revenir nuitamment devant la maison de son enfance et, pour avoir rompu avec la tradition familiale, d’implorer les mânes de son illustre grand-père : « Esprit, es-tu là ? »

Notes

¹ poème « L’orgie parisienne ou Paris se repeuple », début du dixième quatrain
² « Riche maison de plaisance suburbaine » selon Le Petit Larousse
³ Laure Murat me semble injuste envers l’auteur de « Bel-Ami » quand elle écrit, je cite, p. 328 : « L’homme est aussi robuste et gaillard que sa plume se révèle acérée et perfide comme un stylet chargé de poison », de même je ne comprends pas qu’elle ait omis de citer dans sa riche bibliographie le livre : « Maupassant, juste avant Freud  » de Pierre Bayard, Éditions de Minuit, 1994


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1 réactions à cet article    


  • Michel Frontère Michel Frontère 13 juin 2012 21:17

    J’ai repris ce texte, légèrement modifié, en annexe de mon livre : Balzac et Zola au miroir d’une mise en scène paru en juin 2012 aux éditions « Publibook » (M. Fr.)

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