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Et la poésie ?...Bordel !

Que reste-t-il de nos récitations apprises à l’école et à quoi servaient-elles sinon à exercer la mémoire ? La poésie est avant tout scolaire et a une utilité toute pragmatique à l’instar des tables de multiplication qui n’ont pas normalement vocation (mais il peut y avoir des exceptions) à exprimer un contenu poétique. Une fois que la mémoire a fait ses gammes, elle se consacre à des choses plus sérieuses.
 
 Car, trêve de plaisanteries, on travaille pour gagner de l’argent, or la poésie ne rapporte que de l’impalpable. Non seulement son approfondissement relève essentiellement des études littéraires, mais son utilité sociale est pratiquement nulle. Plus personne n’envoie de poème à sa dulcinée, n’en déclame aux événements de la vie sociale (mariages, enterrements …),- même les mendiants ont recours à d’autres expédients pour attirer le badaud dans l’espoir d’obtenir une petite pièce. Voilà un genre en perdition, remplacé avantageusement par la chanson dont on n’écoute pas toujours les paroles qui plus est.
 
 
 Dans ces conditions : pourquoi la poésie n’est-elle pas tout à fait morte et à qui s’adresse-t-elle ? 

 
 D’abord j’ai été rechercher son étymologie et j’ai lu ceci : « Le terme « poésie » et ses dérivés « poète », « poème » viennent du grec ancien ποίησις (poiesis), le verbe ποιεῖν (poiein) signifiant « faire, créer » … Voilà : faire de la poésie, c’est créer dans le sens large ; donc théoriquement cela ramène aux fonctions humaines essentielles comme faire du feu, la cuisine ou encore monter un meuble ikea (oui si l’on a mal compris la notice il s’agit souvent d’une véritable création et non d’un simple montage)…
 
 Dès lors, comment se fait-il que la poésie ait été reléguée aux oubliettes ?
 
Peut-être un élément de réponse serait de dire que progressivement l’expression des émotions et des sentiments est devenue démodée, hormis le cas des chansons. Car la poésie est avant tout cela : l’utilisation d’une forme afin d’exprimer des sensations et des sentiments. Et son efficacité n’est pas garantie. Le sens des mots n’est pas univoque. C’est parfois ce qui donne sa richesse au texte : la diversité de ses interprétations. Mais cela reste un produit scolaire ou universitaire.
 
 C’est la prose de Monsieur Jourdain qui est le langage du savoir technique, allant de la brochure (pas toujours Ikea) au mode d’emploi, à l’apprentissage et à la rédaction des contrats ou des documents officiels.
 
 Comment la poésie pourrait-elle encore trouver du sens ici ?
 
 La nécessité de travailler ne permet plus de trouver suffisamment de temps pour l’activité poétique, que ce soit la lecture ou l’écriture. En effet la poésie classique s’est développée à une époque où la caste des nobles était dispensée du travail et pouvait s’offrir à pléthore les productions artistiques et même leurs auteurs.
 
 En outre les domaines artistiques étaient plus restreints. S’ajoute de nos jours la concurrence du cinéma et de la bande dessinée. La poésie rejoint les autres mauvais élèves que sont la musique contemporaine et la peinture abstraite (excepté que dans ce dernier domaine l’espoir d’un bon investissement peut favoriser un sursaut d’intérêt) ; ils ne rapporteront jamais d’argent à leurs auteurs (et oui, le peintre doit attendre d’être mort pour devenir riche).
 
 La qualité première du poète est son désintérêt de la réussite matérielle. Allons plus loin : la valeur même de ses productions ne saute pas aux yeux et ne peut faire l’objet d’une activité marchande. D’autant plus que la poésie s’est développée en s’enfonçant dans un certain hermétisme qui repousse les faveurs du grand public. Fini le temps où le poète décrivait des situations, racontait des événements historiques en vers : on sentait l’artifice du langage mais on comprenait ce qu’il se disait. Maintenant il faut deviner voire juste se laisser porter (dans ces conditions un petit régime s’impose)… avec un minimum de culture. Le public éventuel intéressé serait donc parmi les enseignants, les professions libérales et les retraités de ces professions auxquels nous pouvons ajouter les curieux, voire les oisifs qui ne se droguent pas…
 
 C’est la recherche du plaisir qui motive le choix de nos loisirs et il n’est pas concevable d’aller à un spectacle de lecture de poésie auquel on risque de ne rien comprendre, alors qu'on sait qu'on va bien s’amuser en regardant un match de foot. Une hiérarchie va s’opérer en fonction du plaisir immédiat qu’on en retire : et les loisirs qui demandent le moins de prérequis auront toujours la préférence sur ceux qui exigent une préparation ou un apprentissage. A l’inverse, si j’ai l’habitude de lire de la poésie et que je sais diriger mon attention en fonction d’attentes bien précises, je privilégierais le spectacle de lecture au détriment du match de foot dont je ne connais pas les règles. Mais il faut avouer que ce dernier cas de figure est moins fréquent, sinon les poètes seraient payés comme les joueurs…
 
 Pourtant le fait même d’aimer le football est une émotion qui pourrait faire l’objet d’une poésie. C’est l’expression de cette émotion autrement que par les cris, des chants ou des insultes qui ne va pas de soi, car elle ne serait pas partagée.
 
 La poésie engendrerait donc la solitude voire la honte et ne pourrait se développer qu’au sein de cercles restreints. Ainsi est consacrée sa mise à l’écart. Son renouvellement est assuré par la télé-réalité qui offre la même panoplie d’émotions sous une apparence moderne (car le phénomène est récent) et « branchée » (tout le monde en parle, ou presque). Si l’on y regarde bien, la télé dite « poubelle » est bien de la poésie moderne : elle a juste changé de forme et devient obscène. L’émotion est attendue et l’on guette des moments de « vérité » où les protagonistes vont se livrer voire pleurer devant les caméras. Vrai ou pas cela importe peu : ce qui compte c’est qu’on croit que « ce n’est pas du cinéma ».
 
 La poésie ou plutôt le sentiment poétique n’est donc pas complètement mort, il a juste changé de forme. Serait-il tout à fait incongru de se demander si l’expression poétique, qui se présente comme telle, est encore de la poésie ?
 
 Si nous lisons de la poésie dite contemporaine, nous allons trouver tout ce qu’il est possible de faire avec des mots, pour le meilleur et pour le pire, parfois juste pour des considérations plastiques en oubliant complètement l’émotion. Ou alors il s’agira d’une émotion artistique, technique, philosophique qui s’adresse à des spécialistes. Bref, on s’éloigne du grand public exactement comme a pu le faire la musique dodécaphonique à une certaine époque ou le cinéma « avant-gardiste » des années 70.
 
 La poésie est désormais un musée dans lequel on circule, surveillé par des gardiens intransigeants, pour découvrir un patrimoine, une « culture » plus qu’autre chose.
 
 Que faudrait-il pour faire renaître la poésie ?
 
 Dans un premier temps la chanson n’a pas complètement assuré le « grand remplacement » de la poésie puisque nous la voyons renaître par des jeux sur les mots (et leur sens) avec un certain type de rap ou le slam. Ensuite l’humour des poésies de Prévert a su toucher un large public. L’humour est un outil efficace pour rallier le principe de plaisir et le moment d’émotion. D’autant plus qu'il est valorisant d’exprimer ainsi ce que l’on ressent : car contrairement au nombril tout le monde n’en est pas doté. C’est un outil convivial qui peut assurer les faveurs d’une foule. L’auteur et l’auditeur sont susceptibles d’être récompensés.
 
 La poésie c’est aussi cela : une création autant pour le poète que pour celui qui écoute, ce qui rappelle le phénomène musical. D’ailleurs la musique est encore un moyen de rendre la poésie vivante par un retour au rythme qui reste très vivace et pulsionnel. Ensuite il faudrait certainement que les poètes cherchent réellement à s’adresser à un vrai public en s’intéressant davantage à ce qui fait le quotidien de tout un chacun : et la liste est intarissable. Pourquoi ne pas envisager une poésie sur un jeu vidéo par exemple qui intriguerait un jeune public. Les références à la mythologie grecque sont également appréciées par les joueurs puisque certains titres font apparaître des figures antiques (God of War par exemple), et il y aurait certainement de quoi faire quelque chose d’inédit. Tous les thèmes propres à notre époque se doivent d'être exploités. Et pourquoi pas une poésie en bande dessinée ?...
 
 
 L’art ne meurt que s’il ne veut plus vivre. Le poète a sa part de responsabilité dans l’avenir de la poésie. Il ne doit jamais oublier de laisser un lien, un fil d’Ariane qui permettrait au passant inconnu (comme il existe un soldat du même nom) d’accrocher et de trouver un chemin...

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5 réactions à cet article    


  • Decouz 3 avril 11:14

    en France c’est comme ça, mais dans certains pays, la poésie est toujours vivante, pratiquée et écoutée d’une manière populaire.


    • Decouz 3 avril 11:27

      L’oralité n’est pas indispensable, mais elle est un élément important, les médias modernes ont en partie fait disparaître cet aspect, il subsiste quelque peu dans la chanson...
      C’est peut-être le message des Nobel en choisissant Dylan. Mais se pose aussi la question de la musique particulière à chaque langue, musicalité indissociable de la poésie et difficilement traduisible.


      • rogal 3 avril 12:13

        De la part de Bayrou : il n’y a pas de poésie française.


        • rosemar rosemar 3 avril 21:25

          Oui, la poésie est essentielle : elle recrée le monde et nous en fait mieux percevoir les beautés, les douleurs, les misères...

          • Jean-Marc B 4 avril 09:39

            Le geste poétique (celui du musicien, celui du peintre, celui du danseur ...) est un geste magnifique.
            Il ne sert à rien , seulement , il cherche à toucher les coeurs et nous aide à percevoir en souriant la misère de notre condition.
            La poésie, c’est un vrai coup de pied courageux au destin de l’être humain.
            La poésie est indispensable à l’école de la vie. la poésie est indispensable à l’école.
             

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