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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Et pour souffler, je lui lis Proust !

Et pour souffler, je lui lis Proust !

La scatologie, belle entrée « en matière » pour les arts et lettres !

Bien sûr, il y a Marcel Proust, dont la fameuse phrase inaugurale a été maintes fois parodiée. « Longtemps, je me suis conchié de bonne heure ». Et pourquoi pas de bonheur pour lui donner un sens encore plus freudien avec ses réminiscences sadiques anales ! Proust et la scatologie ; Proust dont la sonorité du nom évoque la flatulence, ce que n’a pas manqué de remarquer Serge Gainsbourg, dans son petit monologue poétique « et pour souffler, je lui lis Proust ». Prédestination lacanienne entre le nom de l’auteur et son œuvre. Œuvre ayant généré l’étrange et passionnant ouvrage de l’érudit Christian Gury, « Proust et la femme pétomane » que l’on pourrait qualifier de recherche du pet perdu, ainsi qu’un savant « Charlus ou aux sources de la scatologie et de l’obscénité de Proust ». Loin de moi l’idée de faire une exégèse ou une étude comparative de l’œuvre de l’auteur de la Recherche du temps perdu. D’autres l’on fait avant moi et avec quelles qualités comparées aux miennes. Je ne me suis servi de Proust que pour introduire un débat essentiel : art et scatologie.

Il était tentant de commencer cet article par Marcel Proust, mais j’aurais pu tout aussi facilement, sinon plus, évoquer Rabelais et ses torche-culs, sans même avoir à remonter aux classiques latins évoquant avec un plaisir non retenu la défécation et les déviances scatologiques. J’aurais pu invoquer aussi Héliogabale, l’empereur romain scandaleux qui choisissait ses ministres à la longueur de leur pénis, mort étripé dans les latrines de son palais et qui servit de modèle à Antonin Artaud dans son ouvrage éponyme méconnu sur l’Anarchiste couronné. Néron et Caligula font figure d’enfants de chœur face à ce débauché de génie.

Depuis qu’il a écrit, à partir du moment où il a eu une production artistique, l’homme a été passionné par la fiente, l’ordure, la sanie, en un mot, par la merde.

Le dernier avatar de cette production artistique abondante a été La Machine à merde du Flamand Wim Delvoye, rebaptisée Cloaca pour la circonstance, œuvre hautement commentée et diversement appréciée au Musée d’art contemporain de Lyon. Cette exhibition, d’autres diraient performance n’est pas sans rappeler les surréalistes et l’urinoir de Marcel Duchamp. Il y eut même en 2000, ce prix (le Turner Prize) qui récompensa à Londres la composition de Tracey Armin se constituant de « son propre lit, maculé d’urine, couvert de capotes usagées, de tests de grossesse, de sous-vêtements sales et de bouteilles de vodka, lit où elle aurait passé une semaine dans un état de dépression consécutif à une rupture ». Ces célébrations fécales sont dans la droite ligne du mouvement des Actionnistes viennois, qui n’ont pas peur de l’innommable.

Il y a de la provocation dans ces œuvres, de la régression infantile et le désir de créer l’événement et de se faire remarquer, certes. Mais, tout en reconnaissant la pauvreté artistique intrinsèque de nombre de ces créations comparées à la Chapelle Sixtine, il faut bien admettre que les génies de la Renaissance étaient aussi des provocateurs en peignant des nus lascifs dans les églises (ils seront ensuite culottés par pudeur et déculottés à nouveau par respect de l’art) et en utilisant leurs amants juvéniles comme modèles pour la représentation de saints et d’apôtres.

Il peut y avoir art sans provocation et l’on parle alors de classicisme, il peut hélas y avoir provocation sans art et, là, on tombe dans le domaine du canular (pourquoi pas), du commercial et de l’événementiel. Mais quand l’art rejoint la provocation et réussit ce mariage subtil, alors on frise les sommets et l’extase n’est pas loin.

Mais revenons à Proust pour qui "l’écrivain est une étrange abeille qui tire indifféremment son miel des fleurs et des excréments". Il faut d’ailleurs saluer cette réflexion entomologique proustienne, car les abeilles butinent préférentiellement dans les commodités plutôt que sur les fleurs si on leur en laisse la possibilité. Le miel que nous mangeons, surtout quand il est bio et provient de petites exploitations, est plus souvent qu’on ne le croit du miel de merde au sens littéral du terme plutôt que d’acacia ou de lavande ! Mais ce n’est guère, on s’en doute, une option et une référence commerciale pour un produit Carrefour ou Leclerc !

Proust dit-on aimait le caf’conc’. A son époque, on allait voir des créations musicales et des fantaisies à Belleville et sur les grands boulevards. Il a sûrement assisté aux spectacles de pétomanes qui fleurissaient dans les music-halls de son temps bien avant Bigard, Christian Gury, a dû s’inspirer de ce particularisme pour affiner son Proust et la femme pétomane.

Littérature et cinéma ont produit des chefs-d’œuvre, certains devenus célèbres, d’autres plus méconnus dont le thème gravite autour de la merde, de la souillure, de l’abject et du répugnant. La scatologie est loin d’être un art mineur, le recours au sale et à l’excrément ainsi qu’à tout ce qui l’entoure possède une dimension qui quelquefois atteint le sacré, même si ceux qui s’adonnent à cet art majeur sont souvent des iconoclastes.

En littérature, je ne ferai que citer ceux qui me reviennent en mémoire, et qui à mon avis méritent l’attention, une liste exhaustive serait trop longue et fastidieuse, dépassant le cadre de cet article. Je commencerai par Serge Gainsbourg dont le court roman, Evgeni Sokolov, est une apologie de la flatulence et des hémorroïdes, j’ai déjà fait référence à cet ouvrage dans un précédent article, mais il le mérite tant il est concis, bien écrit et subtil. L’article hélas trop peu lu de Fabien sur Henry Miller « Mille heures pour Henry  » sur Agoravox le 20 mars 2008, m’a remis en mémoire Jours tranquilles à Clichy, quel titre lacanien évocateur !, quand on se souvient de la frénésie avec laquelle l’auteur, en période de disette, fait mine de se torcher rapidement avec une croûte de pain avant de la manger. La place me manque pour parler de Charles Bukowski et de Hubert Selby, mais ils sont justes derrière Henry Miller, même si certaines de leurs œuvres sont à la hauteur de l’auteur des Tropiques.

Je ne pourrai passer sous silence les considérations défécatoires de Michel Tournier dans Le Roi des Aulnes ni les désirs de fange et de retour à l’animalité de son Robinson et les limbes du Pacifique. Son personnage principal se roulant dans la boue tel un suidé avant de féconder la terre de sa semence après y avoir creusé un trou cylindrique. D’ailleurs, bien que prix Goncourt, Le Roi des Aulnes a reçu un accueil mitigé des critiques, non pas du fait de sa complaisance envers la pédophilie et sa présentation presque sympathique du nazisme et des SS en Prusse orientale, mais surtout à cause des références scatologiques humaines et animales qui essaiment le texte.

Enfin, je ne pourrais m’empêcher de m’attarder sur Jonathan Swift : Les Voyages de Gulliver et Les Contes du Tonneau sont truffés de descriptions scabreuses et scatologiques, l’auteur faisant intervenir la miction et la défécation de son héros chez les lilliputiens, tombereaux tirés par des bœufs pour évacuer les déjections de Gulliver et incendie éteint par un jet d’urine. Alors que la fille du roi des géants se sert de lui comme d’un vulgaire godemiché incommodant par son odeur forte le pauvre Gulliver réduit à l’état d’homme objet. Bien entendu, ces détails ne se retrouvent que dans la version intégrale et non dans l’abrégé destiné aux enfants, et c’est bien dommage. Le thème de la défécation et de la constipation devint d’ailleurs en fin de vie, l’obsession de Swift, qui non sans humour, décrit ses délires hypocondriaques avec brio et moult détails.

Il n’y a, hélas, pas assez de place, dans un si court article pour Céline ni pour Apollinaire et ses onze milles verges chef-d’œuvre politico-scato-pornographique, mais il y en a tant d’autres que je n’ai pu citer...

Le cinéma, souvent s’inspirant de la littérature n’est pas de reste dans cette évocation. D’abord le plus rabelaisien des films, La Grande Bouffe de Marco Ferreri qui fit scandale à sa sortie au Festival de Cannes. Et la réplique du cinéaste : « C’é oune filme sour la physiologie », avec l’accent qui sied, cloua le bec de ses détracteurs.

Pink Flamingos de John Waters avec le travesti Divine mangeant un étron de chien et le très moderne et britannique Trainspotting de Danny Boyle et la scène culte du héros aspiré par la cuvette de WC crasseuse ne sont pas moindres, mais n’ont pas atteint le niveau boccacien du film italien.

Im Lauf des Zeit (Au fil du temps), le road-movie de Wim Wenders avec ses deux héros existentiels qui chient sur une dune, est passé inaperçu, probablement parce qu’en noir et blanc.

Quant à Smoke de Wayne Wang réalisé avec la collaboration de Paul Auster, il ne montre qu’une petite scène où Harvey Keitel fait une longue description d’un étron au fond d’une cuvette et l’attachement que son émetteur peut lui vouer avant de tirer la chasse d’eau. Mais le sommet cinématographique restera pour toujours Salò ou les 120 jours de Sodome où le génie furieux, dévastateur et chrétien (dans le sens du pathos) de Pasolini rejoint les délires un peu vieillis du marquis de Sade pour en revivifier le texte.

On retrouve dans cette œuvre magistrale, mettant en allégorie la fin du fascisme italien, des accents espagnols d’un Arrabal dans Viva la muerte et J’irai comme un cheval fou où castration et franquisme sont liés et où défécation au-dessus du garrot symbolise le mépris.

"Puisque tout est affaire de délices", comme le dit la narratrice du film, Pasolini pose un acte fondateur en 1975 en montrant un acte scatologique au cinéma et de ce fait il crée le trouble. Il est celui par qui le scandale arrive et ce n’est pas un malheur, mais au contraire une bénédiction. Pasolini est définitivement plus chrétien que le plus obséquieux des bigots. Il en a dérangé plus d’un et par cela il fait une œuvre pie digne des Pères de l’Eglise. Pour un vrai croyant, Dieu est aussi présent dans un pet, un rot et un étron !

L’art dit populaire est moins attrayant, soit qu’il tombe dans le vulgaire et le corps de garde, soit qu’il ne se renouvelle pas suffisamment. On retiendra cependant la justesse de la langue d’un Pierre Perret et ses chansons en apparence anodines comme Les Jolies Colonies de vacances et Le Tord-boyaux qui redessinent le lien avec l’enfance et son manque de complexes face au pipi-caca. On en arrive par ce biais à redécouvrir la relation plus profonde entre l’homme et la scatologie, moins évidente chez la femme en dehors de son attrait pour les selles de sa progéniture, la fameuse selle oblative de l’enfant chère aux pédopsychiatres, offerte à la mère en récompense des soins prodigués à ses petits.

L’homme adulte, que certaines qualifient de grand enfant est plus enclin à des réminiscences proustiennes venues de l’enfance où la madeleine a pour toujours une odeur de pisse, de slip sale ou de fosse d’aisances.

Jean-Marc Reiser avec ses pets, hémorroïdes, tampax, slips kangourous douteux, couches-culottes ou vaisselle moisissant dans l’évier et, à un degré moindre, Claire Bretécher, rare femme à avoir composé dans ce domaine presque exclusivement masculin, ont avec bonheur développé dans leurs dessins ces thèmes de la souillure, de la menstruation et du caca en maintenant eux aussi le lien avec le monde de l’enfance bien que s’adressant à un public adulte.

Pour parodier le poète, j’irai jusqu’à scander : homme libre, toujours tu chériras la merde ! Car la scatologie est bien souvent un acte de rébellion et un désir de s’affirmer, de prouver que l’on existe. Ce n’est pas Charles Baudelaire qui le démentirait, car lui aussi eut recours à la scatologie et à l’obscénité pour s’affirmer comme l’un des plus grands poètes français. Ce recours à la merde est une libération, une provocation, un cri voulant affirmer un désir d’existence ou plutôt prouver son existence. C’est enfin un attachement viscéral (c’est bien le mot) à l’enfance et au temps perdu sur le pot.

Quant à Victor Hugo, grand amateur de calembours et de propos salaces, on peut très bien l’imaginer publiant Les Travailleurs de la merde et L’Homme qui chie pour rester dans le ton, lui qui déclara : le calembour est la fiente de l’esprit qui vole ! Volera-il encore assez haut, cet esprit de nos jours, pour pouvoir en lâcher ?

De Proust à prout, il n’y a qu’une lettre, on pense immédiatement à Perec et à La Disparition, mais dans ce cas ce n’est pas une voyelle qui fait défaut. Ce s manquant dévoile au contraire, que la littérature est plus proche de l’homme, quand elle se débarrasse de fioritures et va au concis et à l’essentiel, ses besoins vitaux et ses pulsions animales. En devenant prout, Proust revient à la source, à la nostalgie de l’enfance et du paradis perdu.


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4 réactions à cet article    


  • Alberjack Alberjack 2 avril 2008 12:47

    Lu d’un derrière distrait après l’avoir imprimé...c’est peut pour cela que je n’ai pas très bien compris les "analogies" entre l’oeuvre de Proust et la scatologie.

    Dommage que le comité de rédaction est publié votre article avec un jour de retard.

    Je l’aurai sans doute mieux compris.

    Quoique... je lis que vous êtes médecin : vous êtes peut-être proctologue ?
    Auquel cas avez-vous eu un accident de travail récemment ?

    Cela pourrait expliquer votre obsession des fèces.

     


    • Marc Viot idoine 2 avril 2008 16:29

      >je n’ai pas très bien compris les "analogies" entre l’oeuvre de Proust et la scatologie.

      prou(s)t ... - de rien !

       smiley


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 2 avril 2008 13:51

      @ l’auteur,

      Pas mal du tout.

      Je citerai aussi cette phrase définitive de Sartre ( pas dans "les mains sales", mais je crois dans" la Nausée") :

      "Tant qu’il y aura de la merde dans le pot, ca puera dans la chambre".

      Définitif et profond, non ?

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