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« Etreintes brisées » ou la possibilité d’un immense mélo

Inscrivant son histoire d’amour dans une construction alambiquée (le film met du temps à finir et pourrait s’arrêter beaucoup plus tôt, par exemple avec le magnifique plan où le cinéaste aveugle Mateo Blanco met les mains sur l’écran TV pour toucher l’image de sa chère disparue), Pedro Almodóvar, avec ses Etreintes brisées, nous raconte le parcours d’un homme qui, il y a 14 ans, perdait la femme qu’il aimait et la vue dans un accident de voiture.

Autrefois cinéaste, il vit désormais sous un pseudo (Harry Caine) avec lequel il signe ses travaux littéraires, entouré de sa fidèle directrice de production, Judit García, et du fils de celle-ci, Diego. C’est alors qu’il se souvient du tournage chaotique du film Filles et valises où, par malheur, il tomba follement amoureux d’une actrice (Lena / Penélope Cruz) qui était entre les mains d’un milliardaire, Ernesto Martel, adepte de la « prostitution bourgeoise ». Le ruban filmique qu’est Los abrazos rotos laisse alors défiler sur l’écran à cran personnages doubles, jalousie, trahison et fatalité. 

C’est vrai que le dernier Almodóvar est formidable quant à sa déclaration d’amour au septième art – façon le cinéma au travail - agrémentée de nombreuses citations filmiques (Vertigo, Parfum de femme, Belle de jour, Blow up, Le secret magnifique…) mais, selon moi, il lui manque ce qui aurait pu en faire un grand mélodrame, mêlant la vie amoureuse et la mort, le sang et les cendres, bref je m’attendais à un « film cendres et sang » : bien sûr le rouge passion, vermillon ou sang, est là, partout (voiture, vêtements, tableaux pop, etc.), mais, concernant la mort au travail, je trouve qu’Almodóvar passe un peu à côté. Lorsque le couple fou d’amour, Lena et Mateo/Harry Caine, s’exile sur l’île de Lanzarote, on s’attendrait à ce que, face à ce désert minéral qu’est cette contrée espagnole ayant des allures de western métaphysique, le cinéaste en profite pour créer des échos et des analogies formelles entre les corps enlacés de ses amoureux, le corps immortalisé par la lave du couple fantôme de Pompéi via Voyage en Italie et le paysage de fin du monde de Lanzarote mais, de ce désert calciné au rouge sombre martien, Almodóvar n’en fait pas grand-chose, à l’inverse du chant funèbre d’Eastwood sur la terre aride d’Iwo Jima.

Pour « dire » la mort, bien entendu, et avec beaucoup d’élégance, il l’évoque avec l’image gelée des amoureux pixellisés et avec un couple mystérieux curieusement présent dans l’une des photos que le cinéaste, en aveugle, prend sur l’île, mais il ignore quasiment le gris mortuaire volcanique du « jardin des cactus » ou le blanc iridescent qui fait baigner Lanzarote dans une lumière surnaturelle proche de la mort clinique. Dans cette plaine de cailloux noirs (je crois qu’il filme au Golfo et au parque Nacional de Timanfaya), pas de plante ou d’insecte à l’horizon, c’est un temps mort, un paysage sec, « d’une brutalité totale » (Michel Houellebecq), qui peut rappeler L’Ile des Morts de Böcklin. Selon moi, dans cette possibilité d’une île (mortifère), Almodóvar avait la possibilité d’un grand film Eros-Thanatos qui emporte tout sur son passage, or, de ce lieu où il pouvait toucher à l’os de son histoire (le destin funeste d’un amour impossible), il y passe, semble-t-il, en touriste comme s’il ignorait – ce que je ne pense pas - que le sol, à Hollywood et autres, est la matière même pour planter un récit spectral naviguant dans les eaux troubles de l’entre-deux, vie et mort confondues.

Attention, je ne vous dis pas qu’Almodóvar devait faire entrer dans son cadre un moustachu belge s’attardant devant un gros cactus violacé en forme de phallus (cf. Lanzarote !) ou un Houellebecq qui, avec son pantalon orange mythique raccord avec le rouge tomate des talons aiguilles de Penélope Cruz, viendrait disserter sur son chien Clément, l’iguane Iggy Pop ou la misère sexuelle, mais je pense qu’il aurait pu faire monter en puissance son récit mortuaire (du 3 sur 5 pour moi), entre présence et absence, en exploitant davantage le territoire gelé et les « angles morts » de Lanzarote, dont le gris cendré n’est pas sans rappeler la neige de l’écran télé et un désert de pierres tombales - destination lunaire qui est d’ailleurs à « recommander aux poètes hermétiques français qui auront tout le loisir d’y produire des pièces du style Ombre, / Ombre de l’ombre, / Trace sur un rocher. » (Houellebecq, Lanzarote*).

* Court roman, publié avec photographies de l’auteur, chez Flammarion, 2000

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4 réactions à cet article    


  • patroc 23 mai 2009 09:58

     Vu le film sans être adepte d’Almodovar.. 3 euros la séance, çà va encore !.. J’ai bien aimé. La scène de la rupture via la télé est sympa, comme d’autres.. A trop jouer sur le dramatique dans les images et les rapports entre les personnages, l’humour et l’amour deviennent cependant trop linéaires et c’est vrai que l’émotion ne monte pas trop.. Mais le film passe sans problème !.. Visionné « Rumba » dans l’élan : Scotché devant l’écran tout le long, une pépite que ce petit film frais, rigolo, poétique..


    • Forest Ent Forest Ent 23 mai 2009 17:31

      J’irai voir ce film comme tous les autres d’Almodovar qui est hors classe et hors comparaisons. Il a sans doute des faiblesses, comme les autres, mais aucune importance. Je serais fort surpris qu’il n’ait pas comme les autres quelques étincelles de génie. Cet homme a quelque chose à dire. Il n’y en a pas tant ...


      • Vincent Delaury Vincent Delaury 23 mai 2009 17:43

        Forest Ent  : « Cet homme a quelque chose à dire. Il n’y en a pas tant ... »

        Tout à fait.


        • morice morice 24 mai 2009 09:40

          Aldomovar, escroquerie cinématographique depuis le début. Remarquez, il y a bien pire encore : Tarantino, toujours incapable de faire un seul plan correct. Et puis ici, tout se tient : Delaury, pour encenser Aldomovar, cite Houellebecq. Ça me semble... normal. Les escrocs s’attirent.


          résumé de la forfaiture :

          « bien sûr le rouge passion, vermillon ou sang, est là, partout (voiture, vêtements, tableaux pop, etc.), mais, concernant la mort au travail, je trouve qu’Almodóvar passe un peu à côté »

          Si vous arrivez à relier les deux, vous êtes bon pour lire du Houellebecq en effet... autant relire Fredric Brown : c’est du genre télégramme de zorro à son cheval. Mr Delaury, tentez donc d’essayer de ne pas faire à tout prix intellectuel : c’est pas ça, un intello. Vous vous gavez d’expressions, sans plus. Ce ne sont pas des critiques (il n’y a pas d’opinion !), mas un gargarisme que vous nous imposez à chaque fois. Vous êtes le Serge Loupien d’Agoravox, en quelque sorte, ou le Bayon des sites citoyens : vous maniez le creux, pour tout résumer. 

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