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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Évangéline et Gabriel

Évangéline et Gabriel

Acadie mon amour ...

JPEG Histoire d'un amour presque impossible.

Elle s'appelait Évangéline ; elle était jeune et pauvre. Elle vivait en bord de Vienne, effectuant différents travaux qui s'offraient à elle. Cette année, en 1751, on cueillait les pommes qui étaient plus précoces qu'à l'habitude. En ce début de septembre, du côté de Châtellerault les caisses s'accumulaient sur les quais, prêtes à être expédiées vers la capitale.

Il s'appelait Gabriel, était un marinier du Cher. Ce Berrichon solide et vigoureux était apprécié de ses compagnons. Il était de ces gens qui sont toujours d'humeur joyeuse. Il chantait à merveille tout en s'accompagnant de sa vielle à roue qui le suivait partout. Il avait embarqué dès l'âge de douze ans ; la Loire et ses affluents étaient son seul univers.

Il se trouve que leurs destins allaient se croiser en ce premier jour de septembre. Évangéline, pour une raison assez mystérieuse il est vrai, avait été chargée d'accompagner la cargaison des belles pommes rouges jusqu'à Paris, en descendant la Vienne, remontant la Loire jusqu'à Combleux puis par le canal d'Orléans pour rejoindre la ville du Roi.

Il se murmure qu'elle était destinée à devenir servante chez un négociant poitevin qui avait fait fortune à Paris et qui désirait n'avoir que des pays à son service. Évangéline portant son baluchon, et tous les rêves d'une demoiselle de 16 ans, encore naïve en toutes choses, monta sur le chaland où Gabriel était gabier.

Gabriel, tout juste plus âgé qu'elle, remarqua cette jeune fille au visage si avenant. Il avait pourtant tant à faire sur le bateau qu'il se garda bien de s'approcher de ses jupons. Il craignait le capitaine, un homme irascible et d'humeur massacrante. Il n'était pas question de baguenauder sur le Saint Nicolas des Verdiaux. C'eût été la plus certaine manière de débarquer à l'étape suivante.

Gabriel ne la quitta pas des yeux durant tout le voyage. On peut dire, sans risque de se tromper, qu'il était épris d'elle avant même que de lui avoir adressé la parole. Quant à Evangéline, elle n'était pas insensible aux œillades que ce grand nigaud pensait discrètes. Mais les temps n'étaient pas à la ritournelle : Gabriel avait à faire et Evangéline allait entrer au service de maîtres parisiens.

Tout bascula pour eux le 13 septembre 1751. La route avait été favorable, la Loire était « afflot » et le vent de Galarne avait permis une remonte rapide. C'est donc ce jour-là que le Saint Nicolas des Verdiaux arriva au terme de son voyage, précisément le jour de la naissance de Louis Joseph Xavier, fils du dauphin Louis de France.

Pour célébrer la naissance du fils aîné du dauphin Louis Ferdinand, le roi Louis XV décréta trois jours de chômage et de festivités. Il n'était pas question de décharger la cargaison ni même de rester au travail. Gabriel et Evangéline se mêlèrent à la liesse dans cette grande ville qu'ils découvraient tous deux.

C'est la deuxième journée de fête pour eux, de ripailles et de beuveries pour la population cosmopolite de Paris, que tout bascula pour les deux jeunes gens. Gabriel avait été sollicité par un tavernier qui avait remarqué sa vielle. Pour quelques morceaux de musique, il avait table ouverte chez ce curieux personnage. Evangéline, on peut se demander pourquoi, l'avait suivi dans cette aventure …

A la nuit tombée, la taverne avait fini par se vider. Gabriel avait laissé sa vielle ; Evangéline et lui eurent envie d'aller seuls par les rues désertes afin d'échanger quelques mots et peut-être encore d'autres petites choses dont nous ne saurons rien. Gabriel, pour la première fois, s'était autorisé à prendre la jeune fille par la taille ; ils allaient sur le pavé quand des soldats surgirent comme des furieux.

Immédiatement, ils furent saisis par les gens d'arme et on leur demanda leur adresse. Ils n'en avaient pas ; ils n'avaient pas même songé à dire qu'ils descendaient d'un bateau qui faisait escale. Ce fut leur erreur et le début d'une aventure qui allait les conduire bien loin. Louis XV avait décrété de marier 680 couples ce soir-là pour les expédier peupler le nouveau monde. De force, au gré des arrestations pour vagabondage, crapulerie ou bien prostitution, les couples se formaient au hasard pour être conduits devant un prêtre mariant à la chaîne plus qu'à l'alliance.

 

Gabriel et Evangéline, dans leur malheur eurent cependant le bonheur de n'être pas séparés. Ils se retrouvèrent mari et femme avant que d'avoir échangé le moindre baiser. S'ils n'étaient pas mécontents de ce curieux hasard, ils le furent beaucoup plus pour la suite. Le bruit circulait parmi les raflés, qu'une longue traversée leur était promise en guise de voyage de noce.

Gabriel avait eu la présence d'esprit de réclamer à prendre quelques affaires dans la taverne voisine. Il était tombé sur un brave soldat qui avait obtempéré à sa quémande. C'est ainsi que tous deux se chargèrent de leur baluchon et que le garçon partit avec son instrument de musique. C'est ce petit détail anodin qui leur épargna des conditions plus effroyables encore que celles que connurent les autres exilés de force durant ce long trajet sur l'Océan.

Enfin, en décembre 1751, ils débarquèrent sur les côtes de la Nouvelle Écosse et s'installèrent à Grand Pré, un petit village de 1 300 âmes où ils purent s'aimer dans l'inconfort de ce qui leur servait d'habitation. Ils avaient eu le temps durant le long voyage de mieux se connaître, de s'apprécier et de partager un doux sentiment merveilleux.

Ils avaient bien besoin de la force que donne la passion. La vie n'était pas facile, d'autant plus que s'installait la mauvaise saison : un hiver bien plus rigoureux que ceux du Berry et du Poitou. Evangéline et Gabriel profitèrent de la solidarité des colons, venus avant eux. Tous n'étaient pas arrivés ici sous la contrainte : il y avait parmi la petite communauté des descendants des premiers pionniers de l'année 1682, des embarqués malgré eux et des aventuriers au long cours.

La vie ne leur fut pas douce très longtemps. Moins de quatre années s'étaient écoulées pour eux ; ils avaient construit une cabane, s'étaient mis aux travaux de la terre, avaient établi des liens avec d'autres familles. Seule l'absence de naissance troublait un peu leur bonheur. Mais qu'importe, ils s'aimaient toujours autant …

Depuis quelque temps des faits curieux s'étaient produits. Le 4 août 1755, le curé de la paroisse, l'abbé Chauvreulx, avait été fait prisonnier par le nouveau gouverneur britannique. Des délégués de Grand Pré étaient allés réclamer sa libération ; eux non plus n'étaient pas revenus. Mais il y avait la moisson à faire et le blé à rentrer. Tous se mirent au travail pour préserver l'essentiel.

Le 20 août, alors que les travaux agricoles sont effectués, l'armée anglaise investit le village. Le lendemain, les soldats installent des palissades, le 22 août, 313 soldats transforment l'église en dépôt d'armes. Evangéline et Gabriel sont inquiets : d'autres uniformes viennent, une fois encore, se mettre en travers de leur route !

Le 1er septembre des bateaux viennent mouiller dans la baie. Gabriel qui a l'œil du spécialiste s'étonne qu'ils soient vides de toute marchandise. Pour qui sont ces mystérieux rafiots portant la maudite bannière anglaise ? C'est le 4 septembre au matin que les 418 hommes sont réunis et emprisonnés dans l'église.

C'est le début du grand dérangement. Les femmes et les enfants sont embarqués de force, selon le bon vouloir des autorités, pour être dispersés sur les côtes américaines. Il faut en finir avec ce peuplement francophone ! Parmi les hommes, certains, dont Gabriel, font grand tapage ; ils sont mis à l'écart.

C'est quelque temps plus tard que Gabriel va être à son tour embarqué. Il ne sait rien de son épouse pas plus que ses autres compagnons ne savent ce qu'il est advenu de leur famille. C'est sous la contrainte qu'ils partent pour une longue traversée. Ils sont 1226 à être envoyés en Angleterre. Gabriel fait partie des 340 malheureux qui se retrouvent débarqués sur les terribles quais de Southampton.

Lui, ne peut se résoudre à la captivité. Il finit par s'évader et regagne, grâce à la complicité de marins de rencontre, la France. Nous sommes en 1760, quatre années se sont écoulées et il n'a aucune nouvelle de son Evangéline. Il est bien décidé à retourner sur le continent américain pour tenter de la retrouver.

Gabriel a entendu parler les hommes sur les bateaux de Loire. Il sait que des frégates partent de Nantes pour un mystérieux voyage entre l'Afrique et l'Amérique. Il sait bien aussi qu'il se murmure des horreurs sur ces voyages mais c'est là sa seule chance pour s'offrir la traversée. Il se fait engager sur un navire négrier, quai de la Fosse, et part en septembre 1760 avec le fol espoir de retrouver sa bien-aimée.

De ce voyage, nous ne dirons rien. L'horreur n'a ni couleur ni exclusivité. Ce que les britanniques firent aux Acadiens n'était déjà pas très beau, d'autres faisaient bien pire pour des humains qu'on vendait comme du bétail. Les Anglais encore, les Hollandais et les Français se partageaient ce commerce honteux qui permit à Gabriel de débarquer début mars 1761 en Caroline du Sud.

C'est précisément dans cet état du Sud de l'Amérique qu'Evangéline a été débarquée de force en compagnie de 1 100 autres compagnes de misère. Elle est devenue infirmière, s'est consacrée au soin de ceux qui échouent dans le port. Elle a conservé au fond du cœur l'espoir délirant de retrouver son homme et se dit que, dans un hôpital, elle a plus de chance de le croiser.

C'est le 22 mars 1761 que la destinée leur jouera un merveilleux tour à sa façon : précisément le jour de la mort de celui qui avait provoqué leur départ : Louis de France rendait l'âme à Paris au moment où Gabriel et Evangéline se retrouvaient enfin. Il est inutile de nous attarder sur leur joie, leur bonheur et les circonstances qui prévalurent à ce miracle.

Gabriel s'était blessé à la main sur le bateau négrier qu'il avait fui à la faveur d'une escale à Charleston. Il avait besoin d'un pansement et s'était présenté dans ce dispensaire où l'attendait son épouse. Leur joie fut de courte durée : ils n'envisageaient pas de vivre ainsi dans ce pays hostile où l'on vendait les hommes comme du bétail.

Ils entreprirent un long périple pour regagner Grand Pré. Un voyage incroyable, une distance délirante pour l'époque. C'est pourtant avec une détermination sans faille qu'ils se lancèrent dans cette expédition insensée. Si la foi soulève des montagnes, l'amour permet de traverser un continent. Cela leur prit beaucoup de temps, demanda des efforts surhumains, des expédients pas toujours avouables.

Quatre ans :leur longue traversée dura plus de mille quatre cents jours . Ils y avaient mis toute leur énergie, toute leur détermination pour aller jusqu'au bout de ce rêve : retrouver leur cabane et cette vie qu'ils avaient décidé de faire leur. Tout ne fut pas simple durant ces jours interminables : quelques rapines, des travaux humiliants, des mains tendues ou des dos qui se tournent et toujours des insultes pour ces maudits français !

Enfin, c'est le 4 septembre 1765, dix ans jour pour jour après le départ contraint d'Evangéline, que le couple arrive à Grand Pré. Ils sont au bout du calvaire, ils ont réussi l'impossible, ils ont surmonté les épreuves et vaincu l'adversité. Naïvement, ils se présentent devant leur humble demeure, frappent et demandent à entrer à ceux qui s'y sont installés.

Que croyaient-ils ? Qu'espéraient-ils ? Un autre miracle, eux qui avaient bénéficié de la clémence du destin ? Folie que cela ! L'homme dans la cabane prit une arme : il avait compris qu'il avait devant lui des francophones, de ceux qui avaient été chassés comme des chiens et c'est comme un animal traqué que Gabriel reçut une balle dans le ventre.

Il mourut dans les bras de son Evangéline, un sourire aux lèvres. Il mourait certes mais en cette terre qu'il avait choisie pour sienne, auprès de celle qu'il aimait. Evangéline , la petite Poitevine, devint le symbole des Acadiens. Peut-être ai-je pris quelques libertés avec la vérité mais c'est en hommage à nos lointains cousins que je vous ai raconté cette histoire.

Mémoriellement leur.


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6 réactions à cet article    


  • jibe jibe 28 avril 2015 12:48

    C’est une jolie légende inventée par un poète feuilletoniste au 19ème siècle.


    • C'est Nabum C’est Nabum 28 avril 2015 14:12

      @jibe

      Invention pour invention, je vous propose une autre version


    • oncle archibald 28 avril 2015 15:44

      Si non e vero e bene trovato. Merci.


      • C'est Nabum C’est Nabum 28 avril 2015 19:59

        @oncle archibald

        à la vôtre !


      • bernard912 28 avril 2015 20:58

        Encore MERCI. Délicieux récits attendus (avec patience), à lire et relire.

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