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François Ier et Marguerite d’Angoulême : une fraternité au risque de Dieu

Un regard historique et littéraire sur l’oeuvre majeure de la soeur du grand roi , « Le Miroir de l’âme pécheresse ». Où l’on apprend que la raison d’Etat est souvent plus forte que l’amour fraternel...

- Il suffit !

Cette fois, les murs du château d’Amboise tremblent. La douce lumière des après-midis de Touraine coule sur les pierres blanches et les tapis précieux, comme à l’époque où le « tendre père » initiait son royal disciple à la liberté de penser et de rêver.

Le « tendre père », c’est Léonard de Vinci, l’une des plus grandes âmes de la Renaissance. Le royal disciple, qui fulmine depuis l’aube de ce 18 octobre 1534, c’est François Ier.

- Ils vont trop loin !

Au début, fidèle à l’esprit du cher maître mort quinze ans plus tôt, le roi a fait preuve d’ouverture à l’égard des nouvelles idées religieuses venues d’Allemagne. Une ouverture souvent incomprise du haut clergé, imposée dans un climat chaque jour de plus en plus tendu. Mais l’acte sacrilège qui a été commis dans la nuit est inacceptable : des affiches, des centaines de placards, ont été apposés un peu partout dans la ville, dans le château, et jusque sur la porte de la chambre du roi ! Des slogans injurieux priant Dieu de « détruire les idolâtres papistes » et traitant la Sainte Eucharistie de vulgaire « morceau de pâte ».

François Ier est en colère, et il est triste. En colère, parce que son autorité a été bafouée, parce qu’il a été publiquement ridiculisé, parce qu’on l’a obligé à réagir en « Roi Très-Chrétien ». Parce que les protestants, certains protestants, ont trompé sa confiance. Quelques-uns de ses conseillers ont beau lui dire que de nombreux chefs luthériens et réformés désapprouvent cet acte, François Ier ne peut s’empêcher d’éprouver de l’amertume.

- Ce sont des ingrats...

François Ier est surtout triste. Il va devoir réagir avec fermeté. Oh, ce n’est pas la perspective des bûchers à venir qui l’émeut : on n’a pas ce genre de faiblesse quand on est roi de France. Sa tristesse vient du visage qui ne quitte pas sa pensée depuis ce matin, celui de sa sœur Marguerite. Cette fois, la raison d’Etat va passer avant les affinités intellectuelles et spirituelles. Avant l’amour fraternel, surtout.

*

Marguerite d’Angoulême est une originale. Ou plutôt, elle s’est très tôt laissée saisir par le vent de renouveau qui souffle sur les élites européennes depuis quelques années, et rend particulièrement grisant le passage du XV° au XVI° siècle. Homo pro se ! Les mots d’Erasme sonnent comme le slogan d’un nouvel humanisme qui réveille les esprits abrutis par les guerres, les famines et les maladies de la fin du moyen âge. Homo pro se : l’homme pour lui-même, l’homme qui va vers lui-même, qui s’intéresse à lui-même, l’homme considéré pour sa valeur et sa dignité intrinsèques, pour sa puissance de création, pour l’infinie grandeur de sa raison. Amie de ces humanistes, Marguerite délaisse volontiers son ennuyeux mari Charles d’Alençon, dont elle n’a pas d’enfants, pour la compagnie de François de Moulins ou de Jean Thénaud, qui écrit à sa requête un des premiers ouvrages de pédagogie enfantine, le Triomphe des Vertus.

Marguerite aime aussi la politique. Quand son frère cadet François accède au trône en 1515, à l’issue de plusieurs décennies d’instabilité dynastique, elle devient membre du Grand Conseil de la Cour.

Mais Marguerite est surtout une âme tourmentée, que la religion passionne. Elle a vingt à peine qu’elle se fait traduire les textes de Luther. Peu à peu, elle tisse autour d’elles un réseau de correspondants dont l’évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet, est l’un des points cardinaux. Sous son influence, elle participe au groupe du Cénacle, qui promeut l’étude des Saintes Ecritures. Les théologiens de la Sorbonne, réticents à l’idée de réforme spirituelle et intellectuelle dans l’Eglise, commencent à la surveiller du coin de l’œil.

Contrairement à certains maîtres qu’elle fréquente, Marguerite ne rompt pas formellement avec la foi catholique. Pendant près de vingt ans, elle réussit à surmonter les embûches que ses ennemis ecclésiastiques dressent sur son chemin. François Ier son frère la soutient. Ils sont unis par des liens apparemment indéfectibles. En 1525, c’est elle qui fait le voyage en Espagne pour négocier auprès de Charles Quint la libération du roi, emprisonné à la suite de la bataille de Pavie. La même année, elle compose en l’honneur de sa nièce Charlotte, dont la mort la bouleverse, un Dialogue en forme de vision nocturne qui fait pleurer le père endeuillé. Nul n’ose critiquer Marguerite en présence de François.

Mais en 1527, elle s’en va, cap au sud, pour épouser dans le piémont pyrénéen le jeune roi de Navarre, Henri d’Albret. La joie côtoie la peine : elle met au monde une fille, Jeanne, qui se fera protestante, et un garçon, Jean, qui meurt sans avoir vécu une année pleine. Marguerite revient alors à la Cour. La reine est morte, la reine-mère est morte. Elle devient une sorte de reine-sœur, mais reste une femme rétive à tout protocole, en quête de paix intérieure. C’est alors qu’elle compose un long poème spirituel dont les accents luthériens n’échappent pas aux censeurs de la Faculté de Théologie, qui mettent l’ouvrage à l’index. François Ier obtient en 1533 la levée de l’interdiction. L’ouvrage retourne dans les échoppes de livres et chez les imprimeurs. Jusqu’à cette tragique nuit du 17 au 18 octobre 1534...

*

Le Miroir de l’âme pécheresse, tel est le titre de cet ouvrage. Titre splendide qui résume, en ses trois mots principaux, toute la vie de Marguerite, et toute l’époque à laquelle elle appartient. Miroir, car les XV° et XVI° siècles - la Renaissance - sont des « âges réflexes », comme disait Jacques Maritain : l’homme se regarde, s’ausculte, se défie, pour mieux se connaître, se comprendre et s’aimer. Ame, dont les puissances définies par Aristote et Thomas d’Aquin, la volonté et l’intelligence, sont continuellement sollicitées par le bouillonnement culturel de l’ère qui s’ouvre : comme Pétrarque en donne l’exemple dans son Itinéraire de Gênes à Jérusalem, on ne pèlerine plus avec ses pieds, mais avec sa tête. Pécheresse, enfin, car le beau et le bon commencent à compter plus que le vrai - pour le meilleur et pour le pire : rien n’est désormais plus important que de s’en remettre aux puissances d’En-Haut pour espérer être libéré des ténèbres d’ici-bas.

Qu’est-ce qui déplaît à François Ier - et surtout aux autorités ecclésiastiques - dans ce texte de plus de 1500 vers ? A cette époque - les temps ont changé... - deux domaines intéressent les censeurs : la foi et la morale. La morale n’est pas en cause dans ce texte de Marguerite d’Angoulême. En revanche, il est profondément imprégné des doctrines théologiques et des pratiques spirituelles dont Martin Luther et Jean Calvin ont fait une nouvelle religion.

D’abord une conception très pessimiste de la nature humaine. Cette pauvre Marguerite, qui se dit « moins que rien : de la boue avant la vie, de la fiente après », avoue ne pouvoir compter ses péchés tant ils sont « en grand nombre ». Son corps n’est que « promptitude à faire le mal », il est voué « au mal, à l’ennui, à la douleur, à la peine, à une vie très brève et une fin incertaine. »

Dévaluer ainsi la nature humaine revient à couper le temporel - ce qui concerne les affaires d’ici-bas - du spirituel - ce qui concerne les affaires d’En-Haut - en accordant la priorité à celui-ci sur celui-là. Une séparation inimaginable quelques décennies auparavant, et qui trouble plus d’un esprit ! Car deux injonctions paradoxales en résultent, qui effraient aussi bien François Ier et sa cour que les autorités religieuses. D’abord, l’Eglise doit se désinvestir du champ politique - ce que les clercs n’acceptent pas de bonne grâce. Ensuite, l’action politique doit être soumise à la rigueur des commandements évangéliques - ce qui s’oppose frontalement à l’art politique réaliste et à la raison d’Etat, laquelle conduit souvent à des compromissions.

Plus grave encore, pour les ecclésiastiques de la Sorbonne, l’affirmation explicite que l’âme humaine est totalement impuissante à se corriger avec ses propres ressources, car elle « gît à terre, sans clarté ni lumière, chétive, esclave et prisonnière, les pieds liés par la concupiscence ». En reconnaissant qu’en elle « ne réside pas le remède » à cette déchéance, Marguerite lance un défi à la scolastique des universitaires. Elle va même plus loin : la prière n’est pas plus utile, car Jésus « n’attend pas qu’humblement on le prie ». A la rigueur peut-on estimer que c’est son Esprit qui « pousse un gémissement dans le coeur » de celui qui crie à l’aide.

Bref, la grâce, c’est-à-dire l’intervention directe de Dieu dans le cœur de l’homme, dans le monde des hommes, est la seule bouée de sauvetage de l’âme qui se noie. La grâce, que Marguerite décrit en des termes troublants, comme un lapin qui sort d’un chapeau de magicien ! C’est elle qui « illumine les ténèbres par sa clarté », qui vient « déchirer le voile de l’ignorance » et « donner l’intelligence » de toutes choses.

Ce fidéisme exclusif, sans médiation, sans Eglise institutionnelle, Luther en a fait le cœur de son message. Son slogan religieux, Sola gratia ! - la grâce seule ! - est en train de devenir un cri de guerre. Il en va de la stabilité de la société - une société que la couronne a d’ailleurs bien du mal à faire sortir des mystères du moyen âge. François Ier se doit de reprendre la main.

*

- Faites mander la reine Marguerite.

Le jeune page n’est pas idiot. Il devine qu’en laissant tomber cette phrase dans le lourd silence de son cabinet, le roi a scellé le sort de sa sœur. Tous au château savent que Marguerite s’est imprudemment marginalisée, et cette attitude ne date pas d’hier.

La reine de Navarre est introduite chez son frère, qu’elle salue en silence, mais avec une notable affection.

- Madame, vous devez partir.

Rien de plus. Marguerite a compris, elle reste silencieuse. Elle pense à la petite Charlotte. Elle prie. Elle essaye de prier.

Deux jours plus tard, elle quitte Amboise et regagne le Béarn en compagnie de son époux. Elle ne reverra plus son frère qu’en des circonstances très officielles. Il la craint désormais. En 1538, il lui interdit de quitter la France, de peur qu’elle passe à l’ennemi, l’empereur Charles Quint. Il force même la fille de sa sœur à épouser un gentilhomme de son choix. Marguerite parviendra à faire casser ce mariage inique. Elle continue à écrire et à publier. Un jour, elle reçoit une missive de son frère, qui l’invite à la cour. Elle se met en marche et, sur le chemin, dans le village de Tusson, elle apprend la mort du roi. Elle n’aura pas eu le temps de se réconcilier avec lui. Alors elle s’arrête, elle renvoie sa suite et prend sa plume pour écrire un texte splendide, La Navire :

Ô Mort, qui le frère a dompté,
Viens donc par ta grande bonté
Transpercer la soeur de ta lance.
Mon deuil par toi soit surmonté ;
Car quand j’ai bien le tout compté,
Combattre te veux à outrance.

Elle survivra deux ans à ce frère qu’elle n’eût pas voulu roi.


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3 réactions à cet article    


  • Le furtif (---.---.0.238) 7 février 2007 16:20

    Merci pour cet article . Un plaisir

    cordialement


    • Cl4ud3 (---.---.140.224) 9 février 2007 00:22

      merci pour ce bel article.

      je ne connaissais pas l’histoire de la grand-mère de notre bon roi henri.

      a-t’elle eu une influence sur lui ? ou était-elle déjà décédée ?

      bonne soirée,


      • Max (---.---.46.172) 15 février 2007 23:07

        C est beau cet article... on arrive encore a réver devant un écran !

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