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Gainsbourg, vie d’héros hips !

Avec la sortie du film consacré à sa vie, Serge Gainsbourg revient sous les feux de la rampe. Reportages, émissions à thème, le phénomène Gainsbourg est au coeur des médias. Dans tout ce que j’ai entendu, j’ai bien peu appris. On nous ressert toujours les clichés de mauvais goût, sauce rance et nostalgique. Gainsbourg est ainsi résumé : provocateur et Pygmalion auprès des femmes. C’est quand même très réducteur. Sans doute, c’est notre époque qui veut ça !

Dix neuf ans après sa disparition, le deux mars 1991, certains réalisent qu’au verso de sa réputation sulfureuse délibérément provocatrice, à la lisière ombragée de cette allure dandy/crade d’alcoolo-tabagique - puissamment relayée, il est vrai, par tous les faux-monnayeurs de légendes qui ne reculaient devant aucune bassesse pour vendre à la petite semaine de quoi alimenter les ragots de leur lectorat de salle d’attente, dans ce parfum de scandale immortalisé par des faits d’armes sur des plateaux TV, des mises en exergue dans les flashs-infos, des rubans distribués par le Ministère de la Culture, sous les reflets hâbleurs des disques de diamant, se cachait malgré tout, un homme touché par la grâce, une personnalité sensible à l’intelligence vive et au talent fulgurant.

L’œuvre de Serge Gainsbourg peut s’apparenter à celle d’un artiste peintre, sans doute celui qui sommeillait en lui depuis sa plus tendre enfance. Dans sa création, au fil barbelé des années troubles, s’y profilent des thèmes récurrents, des périodes distinctes, des geysers d’inspiration propulsant des idées noires, des pensées roses, des rires jaunes, des pleurs irisés, toute la palette des bleus du cœur dans le pastel de l’âme, mis en œuvre avec rigueur et concision par une prosodie élaborée. Pourtant, lors de ses premiers pas sur scène, l’accueil du public fut, paraît-il, on ne peut plus réservé, au point qu’il n’y remontât plus durant une vingtaine d’années, lui préférant sans doute, l’intimité feutrée des studios d’enregistrement. Si on lui reconnaissait un talent certain pour écrire des chansons, sa présence scénique, inspirée par l’aura glaciale du Boris Vian chanteur, ne lui valut que des railleries sur sa voix nasillarde, ses oreilles décollées et sa gueule de laideron. Preuve s’il en était utile, que le métier de directeur artistique découvreur de talent, comme il se pratiquait à l’époque, avait tout son sens éducatif. Il nous a notamment permis de faire surgir des « natures » qui n’ont pas fait l’unanimité à leur début, pour des motifs purement arbitraires et souvent mal fondés.

Mais c’est certainement parce qu’on les a poussé à persévérer que peu à peu, le public s’est familiarisé avec ses « gueules » bien trempées qui font désormais référence, et pour encore longtemps, dans l’anthologie la Chanson Française. Que dire aujourd’hui de ceux qui nous concoctent un troupeau de moutons clonés bêlant à l’unisson, formatés, corrigés, désinfectés de toute originalité, lisses de toute initiative personnelle, mais par contre, conforme au diktat télévisuel qui prône la soumission de l’apparence au détriment de l’insolence de la créativité ? Passons l’éponge au lieu de la jeter, et revenons à Serge Gainsbourg. Doté d’une force peu commune pour pondre des textes ciselés sur des partitions subtiles, ce tailleur hors-pair confectionnait sur mesure du « prêt-à-succès » au goût du jour, indifféremment pour des jeunettes ou des rombières, avec une régularité de métronome doublée d’un savoir-faire étonnant. Ce qui ne l’empêchait pas de sortir des albums personnels dont les ventes de l’époque restaient purement confidentielles.

L’écriture « made in Gainsbourg » n’est pas une légende, il suffit de s’y pencher un tant soit peu pour s’en faire une idée définitive. Lors de sa disparition, je me souviens du témoignage amical de Manu Dibango sur un plateau TV, qui déclarait avec émotion : « Gainsbourg était un grand architecte du verbe. » Depuis, j’ai toujours gardé en tête cette phrase, notamment en relisant ses poèmes, aphorismes ou son Evguenie Sokolov. Une volonté constante de construction stylisée demeure en cette plume concise à la calligraphie épurée. Chez Gainsbourg, le titre revêt une importance capitale. Il donne le La, soumet le thème et se clame souvent comme un slogan astucieux, on pourrait le graver sur la façade de l’édifice. Ensuite, les procédés littéraires foisonnent avec ingéniosité, fondus dans une métrique impeccable aux rimes pertinentes qui épousent la partition avec justesse pour rendre la musicalité idéale.

Souvent, la chute peut boucler la boucle avec un jeu de mot, un effet de sens ou un pied de nez à l’émotion. La chanson se tient de bout en bout, l’inspiration se révèle, le refrain interpelle et le message apparaît. Voilà ce que déclarait Serge Gainsbourg vers la fin de sa vie, posé comme un sphinx marmoréen sur les tablettes de l’audimat, d’un ton faussement blasé : « La chanson est un Art mineur. » Mais s’agissait-il d’une confidence du docteur Gainsbourg ou d’une formule lapidaire du Mister Gainsbarre ? Car la véritable consécration ne viendra qu’en 1979, la cinquantaine bien sonnée, avec le remake d’une Marseillaise reggae qui propulsera le blasphém-acteur sous les feux de l’actualité. Auquel s’adressait-il ce succès fulgurant mais si tardif sur le plan personnel ? Ses détracteurs à la bannière tricolore vont le hisser, bien malgré eux, en personnage social parfaitement intégré dans la nouvelle vague idéologique, soulevée par l’imminente arrivée au pouvoir d’un politicien porteur de nouveaux espoirs. La suite nous prouvera que la politique a surtout la vocation d’exaspérer ses contemporains d’un côté, d’abuser de ses excès de zèle et de promesses de l’autre, pour nous faire prendre en fin de compte, ses messies pour des lanternes.

Dès lors, reconnu sur scène et érigé au sommet de la gloire, schizophrénie de circonstance oblige, Serge Gainsbarre va s’en donner à cœur-chagrin, multipliant les coups d’éclat de mauvais goût, noyant les cendres de ses amours défuntes dans une fuite iconoclaste, galvaudant son talent et froissant son image publique au gré de ses apparitions tapageuses nocturnes. Assistait-on à la consécration d’un grand artiste ou à la mise en scène d’un suicide blanchi par la poudre de perlimpinpin de la renommée ? Peu importe, le succès l’avait façonné ainsi, le public mordait à l’hameçon de ses provocs, moins à ses vers, mais en redemandait encore et toujours plus. Voir un homme intelligent et cultivé se livrer aux facéties du pipi-caca fascinait peut-être le commun des mortel et dopait les ventes du show-man. Papy-la-déglingue, obsédé textuel noyé de pastis avec sa gitane cruelle au coin du bec valait son pesant d’or.

L’auto-destruction pathétique d’un homme pour faire marrer la galerie hertzienne ne révulse personne, du moment que sa côte de popularité et ses ventes continuent de grimper. Ses derniers albums personnels, moins aboutis dans le texte mais enregistrés avec le concours d’excellents musiciens new-yorkais se sont vendus comme des petits pains et le public a répondu présent sur toutes les scènes des tournées. Jamais peut-être, l’aphorisme : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur » de Mme de Staël n’a eu plus de sens. Aujourd’hui encore, les hommages se succèdent et les médias nous ressassent toujours les même âneries du trublion des années 80, comme s’il ne fallait retenir que ça et transmettre à tout prix aux générations futures, cette image de clown génialement scandaleux, incompris et désespéré. Triste mémoire audiovisuelle. Ce n’est pas celle que je garderai de lui.

Un vrai souvenir. Un soir de 1986, je suis allé le voir sur la scène de la Patinoire de Bordeaux. J’avais vingt trois ans, j’écrivais des textes qui s’accumulaient sur des cahiers de brouillons, pianotais maladroitement sur un vieux Pleyel du siècle précédent en cherchant ma carburation de croisière pour m’élancer dans l’océan de ma vie. A la fin du concert, tandis que toute la salle réclamait à corps et à cris un rappel, Serge Gainsbourg est revenu très calmement au centre de la scène, rejoint par son pianiste amerloque sous la déferlante des acclamations. Doucement, le silence s’est fait, puis les premières mesures de « La Javanaise » sont venues tisser une ambiance délicate. Un filet de voix abîmée déclamait le texte sur les notes aériennes de la mélodie. Des milliers de briquets se sont mis à scintiller dans la salle, soudain, une gigantesque chorale entonnait le refrain à l’unisson, l’émotion de l’instant envahissait les cœurs et faisaient chavirer les têtes. Sans s’en rendre compte, on franchissait le mur du son au ralenti. La poésie et la musique, dans sa plus simple expression venait de s’inscrire définitivement en moi. Serge Gainsbourg m’apparaissait dans toute sa splendeur artistique, sans proférer aucune niaiserie, sans le secours d’aucune provocation. S’il y avait une réelle duplicité, c’est peut-être ce jour-là que je l’ai mise à jour pour de bon : que Gainsbarre se barre, et que Gainsbourg se bourre plus !

Le souvenir de l’artiste qui hante les tréfonds de ma « Nostalgie camarade », c’est bien celui du beau Serge, la griffe du peintre, poète, pianiste, compositeur, auteur, photographe, metteur en scène, cinéaste, homme de culture par excellence à l’esprit fin et à la sensibilité exacerbée. L’esthète de chou qui laisse derrière lui une oeuvre éclectique, précieuse et accomplie, un style classique et novateur à la fois, un talent sûr, empreint de toutes les contradictions de son temps, l’image d’un homme doué en secret, dans lequel on pouvait retrouver conjointement toute la pureté de l’enfance et la désillusion de l’adulte, la douleur de la lucidité sous l’onguent de l’ivresse, le crépitement du brasier amoureux sous les larmes de l’abandon.

"Je suis venu te dire..." que je l’aimais !

Aldo Campo ©

 

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