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Gaudenzio Ferrari et l’Ecole lombarde

Peu connu en France, Gaudenzio Ferrari est un peintre à part dans l'espace lombard et piémontais, et son style est d'une grande complexité. Son oeuvre est abondant et difficile à définir, mêlant au gothique tardif des apports maniéristes et assimilant d'autres influences qu'il réadapte à sa propre manière. Appelé "Gaudenzio Milanese" par Vasari qui le cite dans ses Vite sans retracer sa vie, il demeure l'un des peintres lombards les plus intéressants du Cinquecento.

 La documentation et les publications consacrées à cet artiste font état de dates et d'informations incertaines, souvent incohérentes. Peu d'actes officiels permettent de décrire son parcours avec certitude et l'essentiel des données repose sur des hypothèses et des déductions.

 Gaudenzio Ferrari, ou "Gaudenzio de Vince" ou "de Vincio", est né vers 1472 dans le village de Valduggia (province de Vercelli), dans le nord du Piémont, d'un père "maestro Ferrari" probablement peintre. Il part étudier à Milan, dans l'école-cathédrale avec Stefano Scotto (v.1450-apr.1508), peintre d'arabesques, et peut-être, par la suite, avec Bernardino Luini avec qui il collabore sur un certain nombre d'oeuvres. Il voyage ensuite à Florence, puis à Rome où il assiste Raphaël à la Farnésine et au Vatican. Nous le retrouvons plus tard en Ombrie où il aurait été l'élève du Pérugin mais rien ne permet d'appuyer cette supposition sinon l'influence stylistique que le maître exerça sur lui. Ses premiers travaux se déroulent au Sacro Monte de Varallo, dans la province de Vercelli dans le Piémont : cet ensemble, fondé par un moine franciscain en 1491, est constitué d'une basilique et de quarante-cinq chapelles décorées par des peintres locaux dont Gaudenzio est l'un des apprentis sur les fresques de la chapelle de la Vierge de l'église Santa Maria delle Grazie. Il travaille ensuite pour son propre compte sur un retable de la collégiale Santa Maria d'Arona, petite ville de la plaine du Pô, avant de retourner en 1507 à Varallo poursuivre son activité sur les fresques des chapelles. Ses premières oeuvres sont très marquées par le "style milanais" de la fin du XVe siècle, un mélange issu de Léonard, Zenale et Bramante, dont il est dit que ce dernier aurait aimé l'avoir pour compagnon lors de son séjour à Rome. Dès le début apparaît chez Gaudenzio une certaine force narrative où l'imagination et la mise en scène, très vivantes, sont déjà attestées dans le milieu artistique milanais.

 Son talent s'affirme encore et se développe dans les années 1520 où il témoigne d'influences multiples parfaitement maîtrisées, du Pérugin à Raphaël en passant par l'Ecole du Danube dont les estampes se répandent à foison en Italie du Nord. L'influence allemande, et particulièrement celle de Dürer, est évidente dans le cycle de fresques de Varallo - intégralement conservées - relatant l'histoire de la Passion du Christ et dont on retrouve des analogies avec les scènes de la Petite Passion, gravures très connues dans les cercles artistiques. Le travail de Gaudenzio atteint ici son expression la plus entière : ses "mystères sacrés" affichent une composition parfaitement dominée avec des rythmes harmonieux combinant les personnages entre eux, des gestes justes et une maîtrise des "mouvements de l'âme" hérités de Léonard, toujours mieux dépeints, le tout dans une fusion à la fois douce et piquante qui fait de ce cycle un des "sommets de l'art italien du début du XVIe siècle" (Bianconi). Toujours au Sacro Monte, Gaudenzio aurait été responsable d'un vaste programme intégrant des travaux de peinture, d'architecture et de sculpture dont un ensemble de figures en terre cuite qu'il aurait conçues lui-même, représentant les personnages de la crèche dans une mise en scène grandiose et théâtrale.

 La fin des années 1520 ponctue son activité au Sacro Monte de Varallo et il se consacre désormais, dans les années 1530, à des fresques dans l'église San Cristoforo de Vercelli, petite ville entre Milan et Turin. Là, ses scènes de la vie de la Vierge montrent une influence du Corrège et de Bramantino, avec de surprenants éléments gothiques, renaissants et pré-baroques. Cet assemblage inattendu d'archaïsme et de modernité, ainsi qu'une forte composante "expressionniste" issue de la peinture nordique, confèrent à Gaudenzio une place distincte dans sa région et son époque, car il ne peut être finalement classé dans aucun des courants dominants de l'Ecole lombarde. L'originalité et la grâce se manifestent aussi dans ses peintures murales de l'église de Saronno et dans celles de Busto Arsizio en Lombardie où le dynamisme de la composition et les inflexions des courbes témoignent à la fois d'une profonde compréhension des influences maniéristes et d'un souverain détachement par rapport à elles (il aurait travaillé à Rome avec Giulio Romano).

 Gaudenzio se fixe à Milan à partir de 1537 - jusqu'à sa mort en 1546 - où il partage un atelier, à partir de 1543, avec l'un de ses anciens élèves, Gianbattista della Cerva. Il y travaille sur différents retables pour des églises de la ville, dont celui de la Cène de Santa Maria della Passione. Ses élèves, issus de son atelier ou l'ayant assisté sur ses chantiers, sont, pour les plus connus, Fermo Stella (1490-1562) et indirectement Paolo Lomazzo (1538-1592), élève de son élève Della Cerva, après avoir hérité de l'atelier du maître ; Lomazzo, peintre qui, atteint de cécité, deviendra le grand théoricien du maniérisme.

L'Ecole lombarde et l'environnement milanais

 Le milieu artistique lombard et piémontais de cette première moitié du XVIe siècle, plus communément désigné sous le nom d'"Ecole lombarde", se développe parallèlement aux autres régions italiennes mais, au carrefour des grands centres artistiques européens, elle bénéficie d'apports multiples et de références diverses. En effet, dès le XIVe siècle, grâce aux routes commerciales très fréquentées reliant le nord au sud, des influences de part et d'autre se rencontrent et se partagent : le gothique international, avec sa délicatesse, son raffinement et ses figures élégantes dénuées d'émotion, dominent Milan à cette époque. Des oeuvres flamandes sont recherchées par les collectionneurs milanais, vénitiens, véronais et des artistes du Nord, comme Rogier Van der Weyden (1399-1464) établit, dès 1450, une solide connexion avec la culture italienne en travaillant pour les duchés de Ferrare et de Modène. Les apports transalpins s'ajoutent à ceux de Florence (Giotto avait travaillé à Milan en 1335 en laissant sur place un certain nombre de suiveurs) et circulent largement dans la région par le biais de gravures, offrant ainsi aux artistes du nord de l'Italie un vaste répertoire protéiforme dans lequel puiser. L'absorption des éléments renaissants sert souvent de garniture à une ordonnance gothique du fait d'une plus grande proximité géographique et marchande avec les pays du Nord, les échanges qu'entretient la Lombardie avec ces derniers étant plus nombreux et plus évidents qu'avec le centre de l'Italie. Si les peintres flamands et germaniques orientent leurs recherches, comme leurs pairs italiens, vers les espaces en perspective, les paysages naturalistes et les volumes des personnages, il semblerait qu'Albrecht Dürer (1471-1528) ait favorisé une continuité d'échanges forts et durables par ses séjours à Venise, promouvant ainsi une véritable interactivité entre les différents centres culturels européens. L'influence nordique exercée en Lombardie, plutôt suisse-allemande (Dürer, Altdorfer, Cranach, Huber, Schaüfelein, etc.) pénètre les éléments plastiques, les paysages, les contextes psychologiques et entraîne un mouvement formel de couleur et de lumière avec des répercussions dans tout le nord de l'Italie.

L'influence de Vincenzo Foppa

  Vincenzo Foppa (1427-1515) est formé dans un cadre gothique mais tire parti du rayonnement de Padoue (G. Bellini et Mantegna) pour se concentrer sur la perspective qu'il affectionne particulièrement et pour laquelle sa compétence est reconnue. Sa conception naturaliste des effets lumineux, innovante à l'époque, dont il adoucit la découpe sévère des perspectives, et son attachement à des repères concrets deviennent après lui les caractéristiques essentielles de la peinture lombarde. Bernardino Butinone (v.1450-apr.1507), influencé lui aussi au début par les courants padouan et ferrarais, émousse progressivement ses traits pour leur donner ensuite, sous l'influence de Foppa et de Zenale, davantage de monumentalité. Bernardo Zenale (1450-1526), quant à lui, assouplit et élargit ses formes pour s'inspirer ensuite de Léonard et de Bramantino. Gianmartino Spanzotti (1455-1528) garde la manière ancienne tout en appliquant les innovations de Foppa. Enfin, Ambrogio Borgognone (1472-1523), très proche de Foppa et de Zenale, peint des oeuvres dans un style relevant davantage de la pré-Renaissance.

L'influence de Léonard de Vinci

 Appelé pour diriger l'académie de dessin et de peinture de Milan, Léonard (1452-1519) forme un certain nombre d'élèves qui suivront son style de manière directe ou indirecte. Ses disciples, appelés les leonardeschi, se spécialisent surtout dans la réactualisation de modèles iconographiques comme ceux de la Cène et de la Vierge aux Rochers.

  Cesare da Sesto (1447-1523), très influencé par Léonard part à Rome pour travailler avec Raphaël puis en Italie du Sud où ses oeuvres ont un certain impact classicisant sur l'Ecole napolitaine. Gianantonio Boltraffio (1466-1516) affermit ses modèles et redéfinit plus précisément ses volumes. Formé au départ dans le cercle de Foppa, il est vite conquis par l'enseignement de Léonard dont il reprend les schémas de madones. Attaché à une représentation psychologique des personnages, il exploite davantage les données concrètes de la réalité. Andrea Solario (1460-1524) s'aventure plutôt vers Venise et s'inspire par la suite des frères Bellini, du passage de Dürer en Italie et d'Antonello de Messine. Bernardino Luini (1481-1532), d'abord apprenti chez Borgognone et influencé par Foppa, Zenale et Bramantino (lumière naturaliste), s'inspire ensuite de Léonard à qui il reprend le goût du sfumato et peint des oeuvres très expressives avec un sens de la narration assez subtil. Enfin, Francesco Melzi (1493-1570) garde un goût naturaliste assez fort ; il suivra Léonard en France et deviendra son héritier.

 Gaudenzio Ferrari apparaît dans ce contexte comme un artiste relativement indépendant dont les nombreuses influences de part et d'autre lui donnent un statut particulier. Il n'appartient ni au courant suivant Foppa car sa gamme colorée est beaucoup plus habile et vivante, ni complètement aux leonardeschi dont la répétition passive des modèles du maître ne l'intéresse pas outre mesure.

 Un peu à part et ne s'insérant pas dans l'Ecole lombarde, Bramante (1444-1514) laisse toutefois une empreinte indélébile dans la région. Il travaille d'abord comme peintre de perspective dans le cercle de Piero della Francesca, puis à Bergame, et il entre à la cour des Sforza où il rencontre Léonard. Ses premiers travaux d'architecture auraient été réalisés pour des églises milanaises. Bramantino (1465-1530) est l'un de ses élèves, plus connu pour son activité de peintre, et influencé aussi par les travaux de Butinone tout en conservant un goût architectural et illusionniste très fort, perpétuant ainsi à sa manière la suite lombarde de Bramante. Ses oeuvres, baignées dans une atmosphère irréaliste et mystérieuse, ont un style très soigné.

 L'atmosphère artistique milanaise conserve une certaine continuité malgré les aléas politiques qu'elle subit. En effet, en 1499, le duc de Milan, Ludovic le More, est chassé de la ville par les troupes françaises de Louis XII conduites par Jacques de Trivulce, Milanais rallié au roi de France. Trivulce commande à Bramantino un cycle monumental de tapisseries illustrant les récents faits historiques. Durant la domination française, Bramantino est un artiste de premier plan à Milan et bénéficie de multiples appuis des autorités. Le nouveau gouverneur, Charles d'Amboise, tentera de faire revenir Léonard - qui avait suivi, avec Bramante, le duc de Milan dans son exil - et d'autres artistes réputés afin d'entretenir une certaine permanence culturelle à Milan. Plus tard, en 1525, les troupes espagnoles de Charles Quint mettant en échec celles de François Ier à la bataille de Pavie, la couronne d'Espagne rendra le duché de Milan aux Sforza qui, sans descendance, le lègueront à leur tour à l'Empereur. Le Milanais passe donc sous domination espagnole jusqu'en 1713 (traité d'Utrecht offrant la ville à l'Autriche).

 L'Ecole lombarde continue sa production picturale encore empreinte du naturalisme de Foppa et des innovations de Léonard jusqu'au XVIIe siècle où une nouvelle académie des Beaux-Arts (Accademia Ambrosiana), fondée en 1609 par le cardinal Frédéric Borromée (le cousin du saint), est dirigée par les frères Procaccini, très influencés par la manière du Corrège. Le peintre le plus célèbre de cette dernière période lombarde est Daniele Crespi (1597-1630), faisant partie des artistes "encouragés" par la Contre-Réforme à la représentation de saints et de miracles appuyant le dogme catholique.

par Sandrine Lagorce (son site) lundi 14 février 2011 - 2 réactions
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