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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Georges Hyvernaud : 30 ans déjà

Georges Hyvernaud : 30 ans déjà

Georges Hyvernaud est mort il y a 30 ans. Il s'est effacé comme ça, sans que personne n'y prête réellement attention. Pourtant, son œuvre aussi magistrale que fulgurante est toujours d'actualité, puisqu'au delà de l'enfermement, l'écrivain dresse un portrait froid et réaliste d'une société de plus en plus absurde.

 

“C’est quand tout est fini qu’on comprend. Quand il est trop tard, qu’il n’y a plus rien à faire, qu’on ne peut plus rien pour personne.”

 

Georges Hyvernaud est mort le 24 mars 1983, dans une indifférence quasi-générale. Il faut dire qu’il avait cessé d’écrire peu après la publication en 1953 de son second roman, Le Wagon à Vaches. Celui-ci, sorti dans une décennie plus encline à effacer les séquelles d’une guerre qu’à affronter son horreur, avait été relativement ignoré des critiques littéraires de l’époque.
Plus tôt, en 1949, Georges Hyvernaud avait publié un roman, La Peau et Les Os, inspiré de sa captivité dans les camps de prisonniers en Allemagne pendant presque 5 ans.

 

Ce livre, d’une honnêteté viscérale, plonge le lecteur dans la misère d’une humanité qui se meurt et qui s’ennuie, au beau milieu de rien.

De ces lignes, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec notre temps. Que dirait Hyvernaud de ce nouveau siècle ? Lui qui était si peu à l’aise avec la vie des années 50, quand les télévisions commençaient à cracher “du noir et du blanc sur 10000 écrans”.

 

Dans les oflags

 

“Ils nous laissaient croire aux morales, aux musées, aux frigidaires, aux droits de l’Homme. Et la vérité, c’est l’homme humilié, l’homme qui ne compte pas. Fini, le temps des phrases. La vérité, c’est la faim, la servitude, la peur, la merde. Comme aux pires époques. On n’en est pas sorti, des pires époques. Elle est jolie, leur Europe.”

Sous-titré “Les souffrances de la captivité”, La Peau et Les Os évoque, au delà de l’enfermement, tout l’absurdité qui émane dans ces camps de prisonniers. Tous ces hommes qui se battent avec eux-mêmes pour garder un semblant d’humanité, qui se fixent des codes, des morales, des principes, mais qui se volent, dès qu’un bout de pain traîne sur une planche de la baraque. C’est dans la plus grande des misères que chacun se découvre, finalement.

“On en veut aux autres d’être toujours là. On leur en veut des gueules qu’ils ont, de leurs voix, de leurs goûts et de leurs dégoûts, de la place qu’ils tiennent, de dire ce qu’ils disent, de chanter ce qu’ils chantent, de Nietzsche, de la p’tite Amélie, de renifler, de roter, d’exister.”

Ça exacerbe, la captivité. Cette chanson, La P’tite Amélie, revient sans cesse au cours du livre, symbole de l’ennui qui touche toutes ces âmes, au fur et à mesure que les mois passent (et que la température change). Quand il est enfermé, Georges Hyvernaud n’a aucune idée de l’année de son retour, ni même s’il sortira un jour vivant de là bas. Cette incertitude en poussa beaucoup à la mort, se croyant définitivement condamnés. Il n’y avait plus d’espoir dans tout ça, encore moins de but.

“Mais j’en ai assez des philosophies. L’absurdité, ça ne se démontre pas, ça ne se raisonne pas, ça ne sert pas à faire des conférences ou des articles dans les revues. On l’éprouve dans tout son être. C’est une révélation vivante qui, à de certains moments intenses, emporte tout.”

 

Au milieu des autres

 

À son retour en France, après avoir été libéré par les Américains (qui avaient d’abord bombardés le camp où il était prisonnier), Georges Hyvernaud retourne à la vie civile.

Dans Le Wagon à Vaches, c’est cette société bourrée d'hypocrisie à laquelle il s’attaque. Cette société qui l’écoeure, avec sa consommation, son patriotisme ridicule et sa mythomanie résistante. Et cette petite bourgeoisie qui s’invente une culture en lisant le Figaro Littéraire. C’est tous ces gars qui se disent héros de la résistance, parce qu’ils ont (paraît-il) transmis une lettre et que “c’est pas passé loin”. Et ceux qui rentrent dans le “comité d'érection” pour le monument aux morts, alors que, au cours la guerre, ils n’ont pensé qu’à leurs petites vies.

“C’était la guerre. Quand, au lieu de penser des hommes on ne pense plus que des mètres cubes de viande ou de déchets humains, c’est que la guerre est là.”

Georges Hyvernaud a laissé derrière lui deux romans, en réalité beaucoup plus autobiographiques qu’ils n’y paraissent. Et sa femme, Andrée Hyvernaud, a fait éditer les carnets que l’écrivain a tenus au cours de sa captivité. À l’intérieur, entre les citations des livres qu’il lisait pour combler le vide de l’existence en camp, et les descriptions de ses compagnons, se trouvent des bribes de poèmes, de textes, de réflexions.

Avons-nous assez divagué
Décembre neige de lumière
Dans tes jardins d’or et de verre
La belle aventure ô gué.

Les fleurs n’ont plus fleuri et ne...
Chante depuis la voix aimée
J’entends pleurer les pluies anciennes
Dans la fumée de nos soirées.

Avons-nous assez navigué
Parmi le rayon des soieries
Notre-Dame des Galeries
Lafayette ou des Trois-Quartiers.

Mais il en faut croire l’augure
La femme teinte aux seins tremblants
Qui nous proposait pour deux francs
La bonne aventure.

Passent les pipes et les cartes
Et mon château de Tournenron
Il n’est destin qu’amour n’écarte
Toutes nos fleurs fleuriront.

Georges Hyvernaud (Septième Carnet, novembre 1943)

 

Remplaçant les noms des hommes qui l’entourent par des initiales, Hyvernaud fait passer au travers de ses carnets plein de petits détails insignifiants, remplis par son écriture d’une véritable poésie. On partage tout. Les disputes, les coups de gueules des uns, les déprimes des autres. Les petites phrases, les repas, les nuits, les punaises.

"B. sculpte un christ : « Ça me fait mal de lui percer ses pauvres mains. »"

 

Lettre à une petite fille

 

Au milieu de toutes ces phrases, Georges Hyvernaud s’adresse aussi à ceux qui ne sont pas présent, en particulier à sa fille. Dans les carnets, l’écrivain écrit quelques poèmes pour elle, du fond de son baraquement. En décembre 1943, c’est L'imagerie de Noël que l’auteur rédige au crayon de papier dans ses feuillets. Elle est toute petite encore, Marie-Claude, elle n’a même pas 7 ans.

Pour lui témoigner tout ce qu’il a vécu, alors qu’il ne l’a pas vue depuis presque 5 années, il lui écrira une longue lettre, qui sera publiée en 1945 sous le nom de Lettre à une petite fille. Un courrier à la résonance bien plus grande, qui traite de la condition de l’homme au milieu du grand drame qu’est la guerre. 


“Je te donne ces pages écrites au crayon, sur un carnet sale, au soir d’une dure journée. Ce ne sont pas, je sais, des choses de ton âge. Les tragédies de notre époque ont beau violenter toutes les âmes, elles sont sans pouvoir contre les rêves de l’enfance. Tu n’as pas tout à fait huit ans. Tu es une petite écolière avec un ruban dans ses cheveux. Des dialogues de bêtes et de fleurs se nouent encore dans ta conscience éblouie. Les animaux de tes fables te protègent de nos drames. Et c’est pourquoi j’ai voulu recueillir pour toi ces leçons d’une expérience amère. Parce que l’inflexible ignorance d’un enfant glace le mensonge sur les lèvres d’un homme. Parce que toute tentation d’arranger, de truquer ce que nous connaissons de la réalité, se trouve déconcertée par l’idée seulement du regard qui éclaire de visage d’une petite fille de huit ans.”

 

Cela fait 30 ans qu’est mort l’homme. Son oeuvre, elle, vit encore, au milieu des bibliothèques, et dans l’esprit de quelques amoureux de la littérature. Et cette vérité, écrite noir sur blanc dans ses ouvrages, vaut bien plus que tous les écrans du monde.

 

 

“Je ne sais même pas pourquoi j’écris tout ça. Mettons que j’écris comme les autres jouent au bridge ou font des mots croisés. Pour tuer le temps. Mais il a la vie dure, le salaud.”

 

J.D


Toutes les citations de cet article sont issues de La Peau Et les Os (1949), Le Wagon à Vaches (1953), Carnets d’oflags et Lettre à une petite fille (1999), de Georges Hyvernaud, édités chez Pocket et Le Dilletante.


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3 réactions à cet article    


  • Ariane Walter Ariane Walter 16 avril 2013 15:05

    Merci vraiment pour cette découverte. Écriture magnifique. Je vais acheter et lire.


    • In Bruges In Bruges 16 avril 2013 17:27

      « le wagon à vaches », j’avais lu.
      Parcouru. Puis oublié.
      Je sais, on ne devrait pas oublier. Merci de nous le dire.


      • JADR 17 avril 2013 12:15

        Merci à vous, je pense que vous ne perdrez pas votre temps dans ces ouvrages.

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