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Germanopratisme : le triomphe du vide

Dans un ouvrage au vitriol, Pascal Boniface, directeur de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), s'en prenait à ceux qu'il qualifiait d'"intellectuels faussaires", ou encore d'"experts en mensonge". La charge était lourde. Elle visait cette coterie de penseurs de télévision, spécialistes en rien, si ce n'est l'enfumage, plus particulièrement dans le domaine des relations internationales. Autant dire que Bernard-Henri Lévy en prenait pour son grade. A bien y regarder, il semblerait cependant que le secteur de spécialisation de Boniface ne soit pas le seul contaminé.

Il y a, bien sûr, le champ politique. On s'y reproduit depuis des lustres entre soi. On y exclut avec un soin tout particulier ceux qui n'ont pas l'heur d'être de haute extraction. Ceux là n'habiteront pas les mêmes quartiers, ne fréquenteront pas les mêmes écoles, pas les mêmes magasins, pas les mêmes restaurants, n'iront pas chez le tailleur et se feront ainsi, invariablement, refoulés des petites sauteries dans lesquelles les grandes décisions se prennent. L'ascenseur social n'y existe pas. Tout juste peut-on parler de catapulte capricieuse. Elle porte parfois aux nues un pauvre bougre, pour mieux l'en faire chuter. Qu'on se souvienne ici de la fin tragique de Pierre Bérégovoy, fil d'épicier d'origine ukrainienne propulsé au sommet de l'exécutif, pour le meilleur et surtout pour le pire.

Les plus vifs défenseurs de la démocratie ne sont jamais que des oligarques. Il y aurait donc un moyen de faire croire qu'on se bat pour l'intérêt commun tout en faisant exactement l'inverse, c'est à dire préserver ses intérêts personnels avant tout ? Oui, ça s'appelle la Ve République, et ça fonctionne très bien. Parfois le peuple gueule, parfois il manifeste, parfois il fait part de son mécontentement dans les sondages, mais c'est de bonne guerre. Globalement, RAS. Le capitalisme, mieux qu'aucun système avant lui, a réussi à faire de sa critique une composante essentielle de son identité. Nos dirigeants sont des pourris, tout le monde sait que ce sont des pourris, personne ne se prive de le dire, génial non ? C'est le gage d'une société vive où le sang bat à plein régime, où les choses sont dites, où l'on ose se remettre en question. Pourquoi en changer ? L'Etat, que Nietzsche se plaisait à affubler du sobriquet de "monstre froid", digère tout. Ses détracteurs en constituent la colonne vertébrale.

Et puis il y a les arts. En matière littéraire, le microcosme atteint une taille ridiculement petite. On ne parle pas d'une ville, pas même d'un arrondissement, d'un quartier ou d'un boulevard, mais d'un triangle d'or délimité par trois établissements se jouxtant presque : la brasserie Lipp, le café de Flore et les Deux Magots. Tout s'y joue. Qu'on refuse de s'y montrer et l'on sera relégué au rang d'entité négligeable.

Centre névralgique de la philosophie existentialiste, Saint-Germain-des-Prés est devenu le temple du courant contraire : si l'on n'est pas né du bon côté de la barrière, on n'a presque aucune chance de s'y illustrer. Une situation d'autant plus bloquée que la faune du quartier, possédant un fort écho dans la presse, s'est improvisée prescriptrice d'opinion et tend à accréditer l'idée selon laquelle rien ne se passe dans le domaine de l'intellect en dehors de ce petit coin de Paris flanqué sur la rive gauche de la Seine. Chacun défend son pré carré. Certains concentrent toutes les armes.

Mais cette cooptation par l'essence n'est pas l'apanage des gens de lettres. Elle concerne globalement tout les milieux artistiques : peinture, photographie, sculpture... Allez parler d'un artiste né et vivant en Charente ou dans le Larzac au sérail parisien. Tout juste y verra-t-on un charmant exotisme provincial.

Cette confiscation de la légitimité artistique à l'échelle de la capitale aboutit à la création d'une sphère incestueuse ou toute velléité novatrice est condamnée au desséchement sénile.

Il est heureux et assez étrange que ce chauvinisme régional ne s'applique pas à l'international. Paris a ainsi célébré - à juste titre - les arts plastiques ukrainiens il y a peu, dans le cadre du concours UART, organisé de concert entre France et Ukraine. Les finalistes de ce concours avaient tous un style certain et on ne peut que se féliciter de leur reconnaissance par-delà leurs frontières, reste qu'il est étonnant que ce "goût des autres" ne s'applique pas à l'ensemble des créateurs de talent. Les voies de Saint-Germain sont impénétrables. 

 


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3 réactions à cet article    


  • Emmanuel Aguéra Emmanuel Aguéra 30 octobre 2013 19:24

    Bonjour,

    L’un de mes cousins était brillant et intégra l’ENA dans les années 70. Il me raconta qu’il compris tout-de-suite qu’il n’y aurait aucune chance par rapport à ceux de ses camarades qui entraient en première année et qui parlaient déjà en langue de bois.

    On peut toujours faire tomber les barrières de classes, derrière il n’y a qu’un mur. Celui de la marche de la différence socio-culturelle entre les « uns » et les « autres ».
    Mais il y a des exceptions : des surprises, des gens incontrôlables, des fous, des situations, des crises... la vie reste marrante, merci, ne désespérons pas.
    Bon article, merci (encore) et surtout de m’avoir amené à me remémorer cette phrase de Pascal Boniface que j’avais pourtant déjà lue en son temps :

    "Ce à quoi on a affaire là, avec ces intellectuels faussaires, c’est (...) une nouvelle « trahison des clercs », où l’intérêt personnel prime, moyennant une série de mensonges les uns plus énormes que les autres, sur l’intérêt général. C’est là une menace qui pèse aujourd’hui, non seulement sur l’information, mais sur la démocratie elle-même. Il est donc impératif, à l’heure actuelle, de se montrer vigilant : c’est là, face à ce danger qui nous guette, une nouvelle forme de résistance intellectuelle, alliée à une exigence sociale en même temps qu’à un devoir moral  !"

    C’est un peu le pourquoi de ma présence sur ce site. Chien de garde de chien de garde, en quelques sortes...


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 30 octobre 2013 23:17

      Il n’y a plus d’après ,à Saint Germain dès Prés ...

      Laissont imploser la bulle vide .


      • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 7 novembre 2013 11:18

        Chapeau et merci Dragan : je venais baguenauder un peu sans me douter du réquisitoire de fond sur la marche de notre démocratie. Je partage tout à fait par exemple lorsque j’écris (article sur les rythmes scolaires / Agora) :
        D’un point de vue plus général, en tant qu’« éleccicon » (électeur-citoyen-contribuable), et s’il nous faut nous garder de la synergie néfaste d’une oligarchie farouchement jacobine (hauts fonctionnaires - politiques - décideurs) ainsi que du package fourgué par le ministre, nous sommes en droit, alors que les élections locales approchent, de faire dire aux candidats quelles répercussions la « loi-décret-circulaire » sur les finances locales augure-t-elle et quelle hausse d’impôts en découlera suite à la petite carotte mise en avant par le gouvernement pour un temps limité. C’est bien la plus petite parcelle de pouvoir qui nous reste dans notre monarchie si peu républicaine et très centralisatrice pour ne pas dire centripète à propos des apparatchiks qui avancent le PET tout en n’osant que l’acronyme PEDT !Originaire de l’Aude et habitant à Mayotte, je suis bien placé pour évaluer l’ignorance méprisante, la ségrégation que la ploutocratie démontre. Et ce qui me sidère c’est la façon dont les nouveaux éléments allogènes sont vite dans le moule et assimilés à ce jacobinisme lamentable ! Sidéré, oui et non quand on sait les privilèges et avantages personnels qu’ils y trouvent.

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Dragan


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