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Guerre électronique contre technofascisme par Richard Pinhas

Revoilà Richard Pinhas sur les radars de l’électroprog avec un album paru fin 2013 et qui annonce les deux prochains d’une trilogie dont le thème est le monde contemporain avec ses dérives inquiétantes et son fascisme ambiant composé des technologies, de la surveillance, de la police et autres dispositifs utilisés pour encadrer la vie humaine, la sonder, la scruter, la contrôler. Ceux qui connaissent cet artiste ne seront pas étonnés de le voir composer en ayant une intention de délivrer un message politique. Paru sur le label alternatif américain Cuneiform Records, l’album « Desolation Row » propose quelques 80 minutes de musique intense déclinée en six opus. De quoi célébrer les quarante ans d’une carrière musicale commencée dans les seventies en pleines années de poudre, lorsque les étudiants hirsutes et chevelus se pressaient dans les séminaires de Deleuze à Vincennes tandis qu’outre-Rhin, les agités de la bande à Baader semaient la terreur. Pinhas faisait partie de ces étudiants et finira par soutenir une thèse de philosophie sur les rapports entre schizo-analyse et science-fiction. Entre-temps, Pinhas a mené deux vies musicales, l’une au sein de Heldon, groupe à la line-up évolutive qu’il fonda avec des musicos gravitant dans la sphère de la fusion émanée de Magma et Zao. En 1980, déjà une bonne dizaine d’albums enregistrés en solo ou avec ses formations.

Puis, silence radio. Pinhas décide de se consacrer à l’écriture, la philosophie et bien évidemment à son penseur de prédilection, Nietzsche. Puis, encouragé par le succès à retardement des rééditions de ses albums, il reprend les affaires et se remet aux synthés, guitares et à la composition. C’est grâce aux Américains et aux Japonais qu’il a trouvé une audience certaine, alors que la France avait quelque peu boudé ce musicien hors catégorie. Mais la France n’est pas connue pour être un pays de mélomanes. Un pays qui croit que Téléphone et Indochine sont des pointures du rock ne peut pas être considéré comme sérieux en matière de goûts musicaux. Magma est plus connu aux States qu’en France. Pinhas fut comme nombre de « fils rebelles » de bonne famille un sympathisant des gauchistes rouges qui posaient des bombes. C’était d’époque. Il eut été sept ans plus vieux, sans doute aurait-il penché pour les maos. Années très politisées, plus comme maintenant. Mais quand on a des convictions bien trempées, on les garde quitte à les aménager pour correspondre aux nouveaux défis contemporains. Et donc, cette musique de combat anti-système que représenta le premier opus d’Heldon, « Electronic guerilla », vient de resurgir 40 ans après dans une époque qui a radicalement changé. Le philosophe Deleuze, qui avait été invité pour réciter un texte sur cet album emblématique des seventies européennes, n’aurait sans doute plus reconnu le monde d’après 2000.

Quelques déclarations de Pinhas datées d’avril 2013 confirment l’intention politique de l’artiste. La musique est une Arme contre le néolibéralisme. La musique est un instruments pour permettre aux gens d’affirmer leur émancipation et d’offrir quelques instants de joie, ne serait-ce qu’une minute au milieu de cette atmosphère de désastre entretenue par le système. Ce nouveau disque est la première étape d’une trilogie qui évoque la fin d’un certain type de monde, celui que nous avons connu entre 1960 et 2000. La grande crise arrive en Europe. Elle annonce la transition du capitalisme qui avec le néo-libéralisme se transforme en néo-capitalisme pour aboutir vers une sorte de solution final, le technofascisme dont le guide suprême n’est pas un chef mais un principe, le Big Brother, sorte de Léviathan qui fonctionne non plus avec les hommes comme le voulait Hobbes mais avec les machines. (J’ajoute pour ma part que ce nouvel âge se traduit par une langue faussée. On ne manifeste plus mais on marche. Plus de syndicats mais des partenaires sociaux. La vidéosurveillance devient vidéoprotection. Le programme devient un pacte). Pour Richard Pinhas, la nouvelle donne c’est l’opposition entre les 2 % d’ultrariches et le reste du monde. Cette désolation est mise en musique avec une brochette d’excellents musiciens, tous actifs sur la scène alternative entre rock et noïse. De l’électronique mais aucune concession à la facilité comme chez nos deux zozos casqués et french-touchés qui récoltent les awards dans cette Amérique qui est celle du marché et de l’industrie culturelle.

Et la musique alors, est-elle bonne ? Oh que oui, six pièces musicales conçues comme des fresques électroniques livrant différentes ambiances. C’est de l’électro concept bien ficelé et dans la droite ligne des tendances explorées par Pinhas avec ou sans Heldon. Un premier morceau livre une atmosphère envoûtante, rappelant les explorations présentes dans Rhizosphère, les ambiances métalliques et oppressantes d’un rêve sans conséquence spéciales ainsi que quelques mouvances électro proposées au début des eighties. Les parties de guitare semblent se couler dans la trame rythmique bien trempée qui ne faiblit pas et marque certainement la dureté de ce technofascisme qui telle une machine nihiliste, lamine les âmes et asservit les corps. Par la suite, l’ambiance se fait plus calme mais sans abandonner ce côté électro et rock rappelant alors les expérimentations données par Fripp et Eno il y a plus de trente ans. La conjonction de la guitare frippienne de Pinhas et du mellotron nous reconduit vers des atmosphères éthérées imprégnées de facéties crimsoniennes. Ces effluves musicales évoquent admirablement ce sentiment de désolation, de dévastation morale et industrielle consécutive aux excès de ce capitalisme devenu fou et incontrôlable. Ambiance de fin du monde, de territoires dévastés par un improbable chaos irradiant les sociétés humaines.

Une fin certes, mais transfigurée par on ne sait quelle rédemption musicale permettant de transfigurer la désolation en mystère électronique et ses ambiances revigorantes comme dans la seconde pièce jouée subtilement avec des synthés feutrés. La troisième pièce nous ramène aux années Heldon, assez près des effluves planantes qu’on croise en écoutant « Aletheia ». cette impression se confirme avec la quatrième pièce à la durée respectable. Puis l’album enchaîne vers une atmosphère plus appuyée et inquiétante, avec des touches de synthé stridentes et intenses, pour bien rappeler qu’il ne faut pas s’endormir à l’ère technofasciste. L’occasion de souligner l’excellent travail des musiciens officiant sur les pièces successives. Ce disque ne révèle pas toutes ses subtilités à la première écoute. On se perd parfois mais pour mieux se trouver. Pas de repères mélodiques. Et pour finir, des superpositions de lignes crimsoniennes avec la touche de Pinhas aisément reconnaissable. Un anti-disque d’anti-musique pour rêver de luttes anti-système. Si vous adhérez à cette sollicitation, alors courez vite vous procurer cet album qui régénère le souffle des résistances esthétiques contre la médiocrité ambiante.

 


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2 réactions à cet article    


  • Bernard Pinon Bernard Pinon 24 avril 2014 11:56

    Pinhas, comme Fripp ou Eno, produit des albums intéressant, inspirant, mais qui finissent sur l’étagère après une ou deux écoutes... Le genre d’album qu’on achète pour soutenir l’artiste ou pour glaner quelques samples (échantillons) à replacer ailleurs. Mais ça fait plaisir de suivre ces têtes chercheuses, c’est si rare.

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