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« Haute Pègre » : pour une poignée de dollars…

On ne dira jamais assez à quel point Charlie Chaplin a influencé Ernst Lubitsch. Au parallélisme évident entre Le Dictateur (1940) et Jeux dangereux (1942) s’ajoutent une même approche douce-amère, une compréhension instinctive du langage filmique, la ronde de personnages hauts en couleurs ou la coexistence du burlesque et du dramatique. À l’instar de John Ford, René Clair ou encore Howard Hawks, tous deux appartiennent à une génération de cinéastes ayant grandi dans le sillage du Cinématographe (1895), coutumière du muet comme du parlant. Une fois expatriés, s’attachant à renverser les normes puritaines, ils ont marqué Hollywood de leur empreinte singulière, se haussant au rang de maîtres de la comédie sophistiquée et du détail caché.

Si Chaplin s’affirme dans le comique tout-terrain, Lubitsch, inspiré par l’opérette viennoise, préfère railler la bourgeoisie et l’aristocratie, mettant à l’œuvre un art consommé pour le dialogue et le récit. Ironie mordante, légèreté exquise, sens du rythme, subtilité : la « Lubitsch Touch » fait des émules et suscite l’émoi. Le Berlinois cultive l’ellipse, la sensibilité, la surprise. Il jette l’ombre ici pour mettre en lumière ailleurs. Un art qui trouve une résonance particulière dans l’imaginatif et virtuoseHaute Pègre (1932), adaptation d’une pièce d’Aladar Laszlo, pépite mésestimée à extirper de toute urgence des oubliettes de l’Histoire.

Phase préparatoire

Venise, la nuit. Après un travelling le long des façades de la cité des Doges, la caméra se poste à la hauteur du balcon d’un élégant aristocrate, désireux de voir la lune se refléter dans une coupe de champagne. Pour charmer la jeune et séduisante comtesse qu’il convoite ardemment, il en appelle au faste d’un dîner sans fausse note. Mais il y a anguille sous roche. La belle Lily, promesse d’une soirée enivrante, n’est en réalité qu’une vulgaire voleuse, tandis que son hôte, Gaston Monescu, cache une vie d’escroqueries sous les oripeaux de l’opulence et de la respectabilité. Les masques ne tardent pas à tomber, et les deux héros en arrivent à dévoiler les objets qu’ils se sont mutuellement dérobés. Une mystification en guise de parade amoureuse. S’ensuivra, contre toute attente, une fascination réciproque, symbolisée par un écriteau subtilement posé sur la porte d’une chambre à coucher. C’est précisément ici que le spectateur est amené à se remémorer le plan d’ouverture, un lit désert et démuni plutôt suggestif. La jonction des non-dits opère alors comme par magie, sans jamais pérorer.

Le film à peine amorcé, Lubitsch s’en donne déjà à cœur joie. Au luxe des palais vénitiens (plans intérieurs) succède une touche d’ironie matérialisée par une gondole peuplée d’ordures, glissant tranquillement sur l’eau des canaux (plans extérieurs). La tentation, sans doute, de déjouer des clichés hollywoodiens à la peau dure. Plus tard, c’est l’entrée en scène de Madame Colet, riche héritière, qui fait dériver l’intrigue. À coups d’achats démesurés et d’un montage-séquence balayé par les volets de transition, le réalisateur berlinois introduit narquoisement la nouvelle patronne des deux escrocs, parvenus à se faire engager au moyen d’une ruse fallacieuse. Sensibles au lucre, perdus dans les tréfonds de la cupidité, Lily et Gaston, rebaptisés pour la cause, vont alors s’échiner à mettre la main sur la fortune de la maîtresse des lieux.

Entre-temps, à mi-chemin entre Jeux dangereux et La Huitième femme de Barbe Bleue, Lubitsch, dépositaire d’un cinéma en mouvement permanent, aura mis son sens monumental du dialogue et du burlesque au service d’une peinture vitriolée à gros traits, égratignant sans ménagement la bourgeoisie au travers d’une séquence piquante que ne renierait pas… Charlie Chaplin – l’imitation, hilarante, du faux médecin.

Phase de maturation

Mozart de la représentation humaine, Lubitsch n’est pas du genre à s’encanailler. De Venise à Paris, il tisse une trame romanesque imaginative, sans faux-fuyant, dévoilant avec talent ambiguïtés et demi-teintes. En images évocatrices ou suggestives, choyées par l’excellent Victor Milner, il livre une vision évanescente et feuilletonesque du rapprochement de deux êtres que tout oppose, la nantie et le truand, la crédule Madame Colet et le cynique Gaston Monescu. D’usurpation d’identité en badinage amoureux, Haute Pègre abat tranquillement ses cartes : l’escroquerie d’un côté, la triangulation sentimentale de l’autre. Servis par une inclinaison affirmée pour les dialogues bien troussés, les regards croisés triomphent des replis intérieurs et des flux fugitifs. Une enjambée poétique à laquelle Howard Hawks et Billy Wilder – pour ne citer qu’eux – n’étaient pas insensibles.

Certains touchent le fond ; d’autres, la quintessence de leur cinéma. Lubitsch monte en épingle l’agacement d’un bourgeois lors d’une réception mondaine, brode sur le thème du triangle amoureux et décoche les allusions visuelles, mettant en saillie des objets anodins devenus, le temps d’un plan, symboliques – l’horloge, la bouteille, le collier, etc. Au détour d’une risible augmentation salariale, Grover Jones et Samson Raphaelson, les deux scénaristes, invoquent avec finesse le décalage persistant entre deux réalités parallèles, celle d’une maîtresse de maison soucieuse du petit personnel et celle d’une voleuse insensible aux égards, mais irrésistiblement fascinée par le gain. Le ballet des situations incite tantôt à la réflexion, tantôt à la rêverie. Du coup de semonce aux douleurs anesthésiées, de roucoulade en reculade, Haute Pègre échappe aux caricatures paranoïaques, désamorce les lieux communs, coudoie ce supplément d’âme tant convoité, le tout galvanisé par une mise en scène au cordeau, rythmée, légère et envoûtante, coulée dans le moule des portes dérobées, des coulisses, des trappes béantes et des issues de secours.

Phase d’implosion

Quand les pulsions tapies dans l’ombre se réveillent, elles se portent de place en place à la recherche du désir inavouable, de l’effervescence réfrénée, du plaisir bridé. Le plan des deux escrocs a beau être réglé comme du papier à musique, on sent poindre le coup fourré, l’arrangement ignominieux qui tourne irrémédiablement en eau de boudin, torpillé par une rupture consommée. Faudrait-il dès lors ranger Haute Pègreaux côtés d’Assurance sur la mort ou Les Diaboliques ? Rien n’est moins sûr.

Dans l’immense creuset sentimental, les renoncements affluent et le bon sens se dilue. Madame Colet et Gaston Monescu, liés par une relation naissante, se plient plus ou moins volontairement aux oukases du cœur. Il n’en fallait évidemment pas plus pour que la jalousie de Lily fasse son nid, témoin de rapports orageux et amoraux, davantage dictés par la vénalité que par l’affection. Ainsi, très vite, les répliques amères fusent et le vol se voit relégué au second plan. Les trois protagonistes, campés avec maestria, se retrouvent alors dans un final éclatant, confrontés à leurs contradictions et à une nature propre plus dévoyée que vénéneuse. Un bric-à-brac amoureux qui se soldera par une étrange renaissance sur des cendres encore embrasées.

Entre-temps, mine de rien, le vernis mondain aura définitivement craqué, révélant au passage une autre figure truande, celle d’Adolph, mercenaire de la haute société, un faux fidèle qui jouait mesquinement, dans son coin, sa propre partition. Et Lubitsch assène un dernier coup, mordant et incisif : neutralisant les considérations de classes sociales, il soulève avec finesse la trappe pesante des apparences trompeuses.

 

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