« Ce qu'il faut, c'est écrire une seule phrase vraie.
Écris la phrase la plus vraie que tu connaisses. »
extrait de "Paris est une fête"
image ci-dessous (Hemingway à gauche sur la photo) empruntée à ce blog
« Paris est une fête » vient de ressortir chez Gallimard en édition complète, Ernest Hemingway y raconte ses souvenirs personnels et littéraires de sa vie d'exilé à Paris dans les années 20, oscillant sans cesse entre la pauvreté et la richesse, la faim et les banquets. Paris était vraiment une fête à l'époque, et non une ville en voie de provincialisation rapide, une ville où l'on pouvait rencontrer deux ou trois des faunes dans le style « années folles » comme Jean Cocteau papillonnant d'un groupe à l'autre, Diaghilev dansant Debussy, ou Maurice Sachs courant les bonnes fortunes féminines, et quelques génies extravagants, tels Picasso ou Erik Satie, et un géant massif et vulnérable comme l'était Hemingway.
Il essaie de partir combattre en France en 1917 mais est refusé à l'incorporation à cause d'un œil défaillant, il parvient néanmoins à intégrer la Croix Rouge italienne. Il s'embarque sur le « Chicago ».. En essayant de sauver des camarades pendant des combats en Italie, il est blessé grièvement. Sa convalescence à Milan lui permet de rencontrer Agnes Von Kurowsky dont il s'éprend. Il racontera tout cela dans « l'Adieu aux armes ».
Il est correspondant de guerre en Grèce et témoigne de la violence des affrontements en Anatolie au cours de la guerre gréco-turque. Il reprendra cette activité pendant la guerre d'Espagne du côté des Républicains, la violence sanguinaire des affrontements l'y convainquant de la vacuité absolue du langage idéologique et de son abstraction mortifère, lui inspirant également « Pour qui sonne le glas ». Il partira plus tard couvrir la Révolution cubaine aux côtés des partisans de Fidel Castro.
Il habite rue du Cardinal-Lemoine à Paris de Janvier 1922 à août 1923 avec sa femme Hadley, et leur premier enfant. C'est la période qu'il raconte dans « Paris est une fête ».
A l'époque, Montparnasse ou le quartier latin, ou Saint Germain des prés, n'étaient pas des réserves de bourgeois-bohèmes ou de touristes américains trouvant « so romantic » de se faire photographier en face de la « Closerie des lilas » qui n'accueille plus des génies des lettres mais des « people » sans aucun talent particulier, excepté celui de flatter le pékin moyen dans sa banalité.
Pour les esprits chagrins, c'était une « génération perdue », ces jeunes d'après la première guerre Mondiale, désespérés par toutes les conséquences de la haine absurde induite par ce conflit, gratuite, qui les poussait à croire que rien n'avait de sens, à rechercher l'acte gratuit, à vivre leur vie en esthètes complets, et non simplement à survivre en espérant se ranger du mieux qu'ils peuvent au sein d'une petite existence misérable mais confortable noyé dans le flot du troupeau des gens qui sont nés quelque part et qui n'ont que des rêves étriqués.
Hemingway rejette cette appellation de « génération perdue », pour lui la génération qui s'est perdue, c'est celle qui les a poussé à la première boucherie généralisée, et moderne, de 1914/1918, au matérialisme tout puissant, aux fins qui justifient les moyens quel que soit le prix humain à payer. Il serait effrayé par la société actuelle qui n'a fait qu'exacerber encore un peu plus si c'était possible tout cela.
Il abandonne un temps ses activités de journaliste, il écrivait pour un journal de Toronto, pour se consacrer très vite seulement à l'écriture encouragé en cela par Gertrude Stein et son amie de cœur, Alice B. Toklas chez qui l'écrivain va souvent avec sa femme afin de ne pas perdre confiance en lui et en ses dons.
« Miss Stein » comme l'appelle Hemingway était insupportable, cancanière, et la plupart du temps mal lunée. De plus, elle se permettait de donner des conseils d'écriture à l'auteur de « les neiges du Kilimandjaro » qui n'en avait pas besoin. Tout comme elle faisait à Sherwood Anderson, Thornton Wilder ou Scott Fitzgerald, d'autres compatriotes d'Heminway également réfugiés à Paris.
Mais derrière le personnage qu'elle jouait se trouvait beaucoup de générosité. Il raconte d'ailleurs les soins et toute la gentillesse dont elle a entouré Guillaume Appolinaire au moment de sa mort, quand le poète croyait que les « A bas Guillaume » qu'il entendait de sa fenêtre étaient pour lui et non contre le kaiser.
Gertrud Stein était également proche du groupe des surréalistes et des peintres de Montparnasse comme Modigliani.
On le voit aussi régulièrement à la librairie « Shakespeare et compagnie » qui existe encore d'ailleurs, juste au cœur du quartier latin. Les livres en vitrine reflétaient les goûts de la maîtresse des lieux, Sylvia Beach qui mettait en valeur les œuvres des jeunes auteurs de ces années là, tel Hemingway lui-même ou Scott Fitzgerald souvent de passage à Paris avec sa femme Zelda.
Fitzgerald selon son compatriote exilé à Paris s'est mis à vraiment écrire de manière talentueuse quand il a compris que sa femme, figure légendaire elle aussi des « roaring twenties », était complètement folle.
C'est la fêlure originelle du génie de Scott Fitzgerald, personnage peu sympathique à lire « Paris est une fête », hypocondriaque insupportable qui avait l'alcool mauvais, qui était asocial et arrogant et aussi pathétique hyper-sensible persuadé d'avoir le monde entier contre lui, amoureux fou de Zelda qu'il crut pouvoir sauver un temps de ses délires, de l'alcool, de l'étourdissement des mondanités.
« Paris est une fête » parle de ce qui pousse quelqu'un à écrire, à créer des univers avec ses mots, à se chercher un style, toutes choses incompréhensibles dans une société qui déjà à l'époque préfère le quantifiable et le mesurable et ne comprend goutte aux enjeux existentiels de la création, qui n'est pas réductible à quelques formules, quelques slogans, ou de la psychanalyse de bazar considérant que l'écrivain est forcément un individu inadapté qui commet quelques délires pour se défouler et combler ses problèmes personnels.
Ce que Hemingway cherche à atteindre, idée qu'il développe dans « Paris est une fête » c'est d'oublier tous les « trucs » de l'écrivain et atteindre en écriture à une authenticité totale, un dépouillement qui va à l'essentiel. Il veut écrire « comme Cézanne peint », transcrire ses aspirations au courage face à l'adversité, se débarrasser de tout ce qui gêne l'expression véritable de son moi profond. Comme il le raconte dans ce livre, il comprend mieux la peinture en ayant le ventre vide. Ce dépouillement qu'il vit est des plus réels, il en est réduit à jouer ses économies aux courses. Comme tout créateur, comme tout inadapté à une vie bien trop tranquille, il est incapable de s'occuper de la banalité d'un budget domestique et essaie de résoudre ses problèmes par des solutions fantaisistes.
Cela ne l'empêche pas d'avoir des appétits d'ogre, d'aller dépenser tout l'argent gagné avec sa femme en fêtes et festins somptuaires.
image ci-dessous prise ici
Ce que l'on ressent en lisant « Paris est une fête », qui est un journal littéraire de génie, c'est que tous les écrivains sont reliés par ce même besoin existentiel profond d'expression et de création littéraire, que c'est véritablement un enjeu fondamental pour un créateur de formes, un créateur d'univers qu'est, que devrait être, tout écrivain. J'y retrouve le même questionnement que dans la correspondance de Flaubert, que dans le journal de Jean-Patrick Manchette, pour citer ceux dont les journaux littéraires me semble les plus intéressants, et tant d'autres. A savoir : Pourquoi écrire ?
Pourquoi écrire alors que c'est un acte d'une gratuité totale ?
Pourquoi écrire alors que cela sera considéré comme absolument vain car non quantifiable ?
Ceux pour qui ce questionnement ne se pose pas sont ceux qui oublient tout simplement leur humanité et que celle-ci a besoin de la littérature, de l'art, de la musique, pour croître et embellir.

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