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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Holy Motors », un film poil à gratter

« Holy Motors », un film poil à gratter

Tour à tour grand patron, meurtrier, mendiante, monstre, père de famille respectable, etc., Monsieur Oscar (Denis Lavant en roue libre) voyage de l’aube à la nuit, de vie en vie, de rôle en rôle, de gage en gage. A ses côtés, une longue dame blonde, Céline (interprété par Edith Scob, l’inoubliable femme masquée des Yeux sans visage, 1959, de Georges Franju), le transporte dans Paris et autour, au sein d’une immense machine appelée limousine. Que veut ce Fregoli des temps modernes ? En recherchant la beauté du geste, le moteur de l’action, les femmes de son passé et les fantômes de sa vie, n’est-il à la poursuite que de chimères ? Et, au fait, où donc se trouvent son foyer et sa famille ? Mystère et boule de gomme…

Holy Motors* de Leos Carax est un segment de film constitué de bouts. Il pourrait être encore plus long ou plus court. C'est un work in progress à décoder comme on l'entend : on est prévenu dans le film, « La beauté est dans l'œil de celui qui regarde », entend-on, phrase à raccorder avec le fameux précepte duchampien – « C’est le regardeur qui fait le tableau. » Holy Motors, film de cinéma poétique, punk, surréaliste, marabout-de-ficelle, foutraque, oui, il est tout cela à la fois ; on y rencontre, via le trajet fantôme d’une limousine-corbillard, les vestiges du cinéma de Marey, Murnau, Cocteau, Franju, Godard et autres Lynch. Et c'est à nous, en tant que regardeur du film, de venir l'habiter, l'alimenter. Ce n'est pas un cinéma prémâché, de professionnel de la profession qui aurait construit son film pour lui donner le maximum d'efficacité scénaristique, histoire de répondre scolairement aux normes des calibrages hollywoodiens qui ont actuellement pignon sur rue. Les films préfabriqués, élaborés avec de vieilles recettes de faiseurs ou de petits malins rois du box-office, ils sont légion de nos jours, comme on le sait. Holy Motors est autre. Comme certaines toiles de peintres modernes, il se donne le droit aux mauvaises herbes, aux terrains vagues, au vagabondage de l’imagination, à l'ébauche, au ratage, à l'inachèvement. En soi, bien des chapitres du film sont inégaux : le segment Merde est bien en dessous de la puissance visuelle du court métrage éponyme calé dans le film à sketches Tokyo !** Et, par exemple, la scène dans la voiture avec l'ado revenue d’une fête, n'a rien de transcendant non plus. Elles sont là, font partie du tableau composite, mais ne sont pas particulièrement abouties. A l’inverse, d'autres scènes, comme celles du coït numérique ou de la Samaritaine fantôme sont bien plus fulgurantes et emportent le morceau, définitivement.

Et le message du mystérieux Holy Motors nous poursuit longtemps également : nous qui nous gavons d'images, qui vivons des vies par procuration à travers le visionnage sans fin des productions audiovisuelles en tout genre (séries TV, films à l’UGC), qui sommes-nous vraiment ? La vie n’est-elle pas que du cinéma ? Ce Monsieur Oscar, mixte de leOS et de CARax endossant une dizaine de rôles au point d'être complètement vidé de son âme, n'est-il pas un miroir que le cinéaste nous tend ? Certes, selon un principe rimbaldien (le cultissime « Je est un autre »), il est bon d'être multiple, de pratiquer le pas de côté, pour faire face à la cruauté de la vie et échapper à la monotonie de nos existences. Mais, en même temps qu'il célèbre ce goût pour les genres multiples, les grands écarts et la réversibilité des contraires, Holy Motors nous avertit : gare aux écrans d'écrans, aux mirages des avatars, aux existences démultipliées, virtuelles, voire confuses, que nous offrent les possibilités high-tech semble-t-il infinies du temps présent. Le virtuel pourrait nous leurrer. Carax s’interroge : où sont donc les grosses caméras d’antan et que vont devenir les « machines matérielles » telles les limousines classieuses qui vont bientôt finir au cimetière ? Le tangible avait du bon. Car un trop-plein, d'images d'images et de prêt-à-consommer décérébré, pourrait nous vider de notre substance, lobotomiser nos esprits, aveugler notre regard, nous insensibiliser et nous réduire à n'être que des voyeurs froids, perdus à jamais dans les limbes et les mises en abyme d'une vie factice ; à l'instar du personnage-masque de L'Emploi du temps (2001) de Laurent Cantet.

« Que devient la beauté s'il n'y a plus personne pour la regarder ? » s’interroge le film, qui cite aussi le chanteur Manset : « On voudrait revivre ». Apprenons de nouveau à contempler, avec un regard neuf, et à se faire voyant... en s’implantant des verrues sur le visage, façon Rimbaud, semble nous dire ce film-songe monstre célébrant la beauté du geste. Et c'est de son imperfection même [casting improbable (Bertrand Cantat est aussi de la partie), jointures apparentes, collages bruts, inégalité des scènes, histoire à vau-l'eau, esprit d'escalier, coq-à-l'âne] qu'il tire toute sa puissance d'évocation et, parfois, de sidération. Du 4 sur 5 pour moi. Ah oui, il aurait pu aussi citer Georges Brassens : « Je suis de la mauvaise herbe. Braves gens, braves gens. C’est pas moi qu’on rumine. Et c’est pas moi qu’on met en gerbe. »

* En salle depuis le 4 juillet 2012. Holy Motors, 2011, 1h55. Drame franco-allemand en couleurs de Leos Carax avec Denis Lavant, Kylie Minogue, Edith Scob, Eva Mendes.

** Une critique de… Merde ! Ici : http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/tokyo-et-merde-46127

 


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2 réactions à cet article    


  • philouie 14 juillet 2012 19:32

    Bonjour,

    Je ne suis pas d’accord sur la scène avec l’ado dans la voiture.

    C’est une scène centrale du film, une clef de première importance et même si elle n’a pas la force d’autres scène, c’est pour moi une scène où le film bascule : les personnages précédant étaient des personnages hors normes et on pouvait croire, en ce point du film, qu’il s’agit d’un film de cinéma sur le cinéma .

    Mais avec cette scène, dans laquelle on rentre dans la vie ordinaire de l’être humain, on comprends que monsieur Oscar n’est pas un acteur et qu’il ne joue pas la comédie : il est réellement le père de cette fille, il n’est pas dans un rôle, il est dans la vie , il est dans l’humanité.

    deux points essentiels : « pourquoi m’as-tu menti ? » et la question du double qui revient plusieurs fois dans le film - ici à travers la copine -.
    Il y a celle qui s’amuse et celle qui reste dans la salle de bain, mais il s’agit, en fait, c’est du moins ce que l’on comprend, de la même personne.

    le « pourquoi m’as tu menti ? » est essentiel dans la compréhension du film, dans la vie perçu comme une comédie, la personne compris comme un personnage, l’être humain qui endosse le costume d’arlequin. On comprend ici qu’on n’est pas face à un acteur qui joue des rôles, mais face à des humains qui vivent une vaste comédie où chacun est en représentation. La représentation du rôle qui lui est assigné par le grand bal de la vie.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 15 juillet 2012 10:18

      philouie : « On comprend ici qu’on n’est pas face à un acteur qui joue des rôles, mais face à des humains qui vivent une vaste comédie où chacun est en représentation. La représentation du rôle qui lui est assigné par le grand bal de la vie. »

      On est d’accord ; merci pour votre intervention.

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