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Hommage à Albert Camus : Caligula, pièce en quatre actes, 1945

Le 7 novembre 2013 marquait le centenaire de la naissance de Camus. Une lecture commentée de Caligula, l'une des quatre pièces de son oeuvre théâtrale, est une belle occasion de rendre hommage à l'un des écrivains les plus populaires du XXe siècle.

Le centenaire de la naissance de Camus est l’occasion de présenter Caligula, tragédie atypique, écrite dès 1938 et remaniée par l’auteur jusqu’en 1958. Lors de sa création en 1945, la pièce connut un franc succès, qui ne s’est pas démenti depuis : aujourd’hui encore, elle est la plus jouée à travers le monde. L’œuvre théâtrale de Camus compte trois autres pièces, qui ont reçu un accueil plus mitigé, de la semi-réussite pour Le Malentendu, en 1944, à l’échec cuisant pour L’Etat de siège, en 1948. En revanche, en 1949, le public réserva un accueil chaleureux à la pièce Les Justes, une œuvre à l’esthétique épurée contrairement à Caligula.

 

Dans le Discours de Stockholm, prononcé à l’occasion de la remise du Prix Nobel (1957), Camus expliquait :

« J’avais un plan précis quand j’ai commencé mon œuvre : je voulais d’abord exprimer la négation. Sous trois formes. Romanesque : ce fut L’Etranger. Dramatique : Caligula, Le Malentendu. Idéologique : Le Mythe de Sisyphe. Je prévoyais le positif sous trois formes encore. Romanesque : La Peste. Dramatique : L’Etat de siège et Les Justes. Idéologique : L’Homme révolté. J’entrevoyais déjà une troisième couche autour du thème de l’amour. »

De fait, Caligula est une œuvre d’inspiration antique, très noire : Camus a lu la Vie des Douze Césars de Suétone et repris le portrait archétypal de l’empereur fou, successeur de Tibère, au pouvoir de 37 à 41 après JC. Dans un foisonnement baroque, que l'on peut voir comme une allégorie de l’arbitraire, se mêlent la violence froide de la gestuelle et du langage corporel - les meurtres, dont celui du vieux Mereia, se déroulent de façon abrupte, sur scène -, l’application désespérée d’une politique tyrannique avec une insensibilité de surface, quoique clairement revendiquée par le personnage et des idées philosophiques, qui ont toute l’apparence de l’absurde, tant elles semblent émaner d’un esprit confus, mu par un cynisme désopilant, impossible à comprendre, à justifier.

La portée philosophique des idées du personnage – « Gouverner, c’est voler, tout le monde sait ça. » (34) ; « Vivre, Caesonia, vivre, c’est le contraire d’aimer. » (42) ; « L’insécurité, voilà ce qui fait penser. » (analyse de Cherea, acte IV, scène IV) –, n’enlève pas l’échec : Caligula reconnaît avoir voulu la lune. Or, s’il lui est possible d’assassiner sur un ordre, le plus arbitraire soit-il, il ne peut et ne pourra jamais, autrement que de manière illusoire, « mêler le ciel à la mer, confondre laideur et beauté, faire jaillir le rire de la souffrance. » (acte I, scène XI)

Répondant à Scipion, qui vient d’évoquer « l’immonde solitude » qui doit être la sienne, Caligula ne peut échapper à sa conscience. Exaspéré, il s’écrie :

« La solitude ! Tu la connais, toi, la solitude ? Celle des poètes et des impuissants. La solitude ? Mais laquelle ? Ah ! Tu ne sais pas que seul, on ne l’est jamais ! Et que partout le même poids d’avenir et de passé nous accompagne ! Les êtres qu’on a tués sont avec nous. Mais ceux qu’on a aimés, ceux qu’on n’a pas aimés et qui vous ont aimé, les regrets, le désir, l’amertume et la douceur, les putains et la clique des dieux. […] Seul ! Ah ! si du moins, au lieu de cette solitude empoisonnée de présences qui est la mienne, je pouvais goûter la vraie, le silence et le tremblement d’un arbre ! » 

(Acte II, scène XIV)

Derrière ce personnage, qui subit de plein fouet la violence d’un monde absurde et qui en souffre au point de ne pouvoir y répondre que par la cruauté, derrière cette incapacité à vivre le bonheur et la tendresse auxquels Caligula aspire pourtant, Camus analyse l’humaine condition, que l’on peut examiner à la lumière des thèses nihilistes. En effet, quel sens donner à l’existence dans un monde sans dieux ? « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. »

Après la mort de sa soeur et amante Drusilla, cette conscience de l'absurde incite Caligula à se jeter corps et âme dans un projet fou, blasphématoire. A l’instar de Prométhée, autre figure philosophique chère à Camus, il se veut l’égal des dieux :

« Cette mort n’est rien, je te le jure ; elle est seulement le signe d’une vérité qui me rend la lune nécessaire. » 

(Acte I, scène IV)

« […] de quoi me sert ce pouvoir si étonnant si je ne puis changer l’ordre des choses, si je ne puis faire que le soleil se couche à l’est, que la souffrance décroisse et que les êtres ne meurent plus ? »

(Acte I, scène XI).

Refusant de souffrir, il éprouve le "bonheur" dans le fait d'être "libéré [...] du souvenir et de l'illusion", dans le savoir "libérateur" que "rien ne dure !" Et Caesonia de lui répondre "avec effroi" : "Est-ce donc du bonheur, cette liberté épouvantable ?"(Acte IV, scène XIII)

 

Dans son essai L’Ordre libertaire. La Vie philosophique d’Albert Camus, Michel Onfray voit dans Caligula le « premier texte libertaire » de l’écrivain. Mais le personnage libertaire par excellence, ce n’est pas Caligula qui l’incarne ; c’est son "antidote" (M.O.), Cherea, l’un des conjurés, qui fomentera l’assassinat de l’empereur, parce que celui-ci « met son pouvoir au service d’une passion plus haute », ce qui le rend invulnérable, totalement impossible à raisonner.

A Scipion, ce jeune poète empathique, qui se demande qui peut bien avoir raison dans la souffrance et sur lequel Caligula cristallise tous ses élans de tendresse alors même qu’il a froidement assassiné son père, Cherea oppose la question cruciale du choix :

« Il est des heures où il faut choisir. Moi j’ai fait taire en moi ce qui pouvait lui ressembler. » (119)

Pourtant, il n’est ni de haine, ni d’esprit de vengeance dans la décision de Cherea :

« Ici, tu te trompes, Caïus. Je ne te hais pas. Je te juge nuisible et cruel, égoïste et vaniteux. Mais je ne puis pas te haïr puisque je ne te crois pas heureux. Et je ne puis pas te mépriser puisque je sais que tu n’es pas lâche. »

Acte III, scène 6

Ainsi, Michel Onfray explique comment l’oeuvre « démonte les rouages du pouvoir  », - un pouvoir tyrannique, exercé sans éthique, en réponse à une souffrance aigue devant l’absurde - et il « présente les mécanismes de la sujétion, de la soumission », « une analyse de la servitude volontaire » (citations de M.Onfray, L'Ordre libertaire, page 305). Car, comme le constate Caligula, lorsqu’il abandonne ses discours aux accents lyriques, et se remet à justifier de manière éhontée son cynisme : « tout disparaît devant la peur. » 

Finalement, dans le bruit des armes, avec l’amertume d’avoir raison, avec la lâcheté et la peur, Caligula s’apprête lui-même à « retrouver ce grand vide où le cœur s’apaise »

Belle lecture camusienne !

Article publié le 7 novembre 2013 sur le blog A Fleur de mots.

Bibliographie : Michel Onfray, L'Ordre libertaire. La Vie philosophique d'Albert Camus, © J'AI LU, Michel Onfray et Flammarion, 2012


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1 réactions à cet article    


  • Constant danslayreur 9 novembre 2013 12:30

    Marrant, enfin marrant, 54 ans jour pour jour après lui, je naissais un 07 Novembre aussi.
    A 44 ans il recevait le Nobel, à 46 je végète encore sur AV à me faire insulter par Ranta, Démosthène et d’autres. Une preuve de plus si besoin était que les signes zodiacaux sont une arnaque de première... ben quoi, oui en effet, entre autres raisons oui smiley

    Pardon à l’auteur pour le hors-sujet narcisso-ego-centré, pour essayer de me racheter, Ce que disait Mouloud Feraoun de Camus 

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Heide


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