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Hommage à Jacqueline de Romilly : L’esprit hellénique et la lettre grecque en deuil

C’est l’un des plus beaux esprits de la France contemporaine, mais aussi l’une des plus grandes spécialistes au monde de la Grèce antique, qui viennent de s’éteindre avec la disparition, à l’âge de 97 ans, de l’académicienne Jacqueline de Romilly. Hommage !
 
Jacqueline de Romilly, née le 26 mars 1913 à Chartres et morte ce 18 décembre 2010 à Paris, fut sans conteste l’un des esprits les plus brillants, alliant charme et érudition, de la France du XXe siècle.
 
Quel esprit un tant soit peu cultivé n’a jamais entendu parler en effet, en matière de lettres anciennes et de culture grecque en particulier, de cette grande dame pour qui l’antique siècle de Périclès, les tragédies d’Euripide ou les comédies d’Aristophane, l’idéalisme de Platon ou le réalisme d’Aristote, n’avaient rien à envier, bien au contraire, aux très philosophiques lumières d’un Voltaire ou des plus doctes des Encyclopédistes puisque c’était de leurs illustres aînés athéniens que ceux-ci s’étaient directement inspirés, soulignait-elle à juste titre, pour forger leur très moderne concept de « démocratie » ?
 
Et de fait : « une société qui néglige Homère finira par oublier Voltaire », commentait souvent celle qui apparaissait ainsi, dans les lycées et les collèges aussi bien que dans les universités et les académies, comme l’une des plus ardentes partisanes, quoique toujours pondérée et remarquablement informée, de l’enseignement, en ce qui concerne l’éducation des jeunes générations, de cette irremplaçable leçon de vie qu’est, à l’intarissable source de toute authentique connaissance, l’humanisme hellénique.
 
Ce maître-professeur, première femme élue, en 1973, au très prestigieux Collège de France, et qui dédia toute sa vie à la transmission du savoir, n’eut pourtant pas d’enfants, ni, regretta-t-elle parfois, de véritable famille. De même son existence d’intellectuelle passionnée par son métier d’historienne tout autant que ses inlassables recherches philologiques ne lui permit-elle pas d’entretenir de relation durable avec un homme, hormis son mari, d’origine juive tout comme elle, duquel elle divorça cependant très tôt. Et pour cause : « le seul homme de (sa) vie fut Thucydide », par-delà même la grandeur d’un Sophocle ou d’un Eschyle, se plaisait-elle encore à dire, non sans une certaine dose d’humour puisque cette insatiable amoureuse des grands hommes aimait aussi - c’est là l’un des rares privilèges des vrais lettrés - rire, le regard pétillant et le geste séducteur comme une éternelle jeune fille.
 
L’éternité précisément, à défaut d’immortalité… même si, deuxième femme élue, après la non moins éblouissante Marguerite Yourcenar, à l’Académie Française, en 1989, elle est désormais considérée, par ses glorieux pairs aussi bien que par le commun des mortels, comme une « immortelle » justement ! Aussi est-ce Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel de cette vénérable institution, qui, après avoir annoncé sa disparition sur les antennes de la radio française, lui a peut-être rendu, en redisant tout l’amour qu’elle portait à la civilisation athénienne, le plus beau et juste, quoique teinté de regrets face à l’effacement des matières classiques dans les écoles, des hommages : « Elle a souffert énormément depuis quelques dizaines d’années de voir l’étude de cette langue grecque décliner, et cela a été pour elle un immense chagrin », a-t-elle déclaré. Et d’ajouter, non moins opportunément, que la meilleure marque de respect que l’on pourrait témoigner à sa mémoire « serait d’attacher plus d’importance désormais à la langue grecque dont elle a été le plus grand défenseur dans notre pays ». 
 
C’est précisément dans un livre ayant pour très emblématique titre « L’enseignement en détresse », paru en 1984 déjà, que Jacqueline de Romilly se fit connaître, à l’occasion de son passage télévisé dans cette émission culte que fut « Apostrophes », au grand public. Là, assise avec élégance tout autant que dignité, elle lança alors, face à un Bernard Pivot émerveillé par cette dame dont l’érudition n’avait d’égale que son énergie, son premier cri d’alarme quant à la perte, désastreuse pour la formation de l’esprit, de la culture hellénique, fondement, selon elle, de tout véritable humanisme.
 
D’où, pour remédier à ce déplorable état de fait, sa création, quasi simultanée, de deux associations, appelées, respectivement, « Sauvegarde des Enseignements Littéraires » et « Elan Nouveau des Citoyens » : tout un programme, aussi éloquent qu’efficace, où, dotée également d’un incroyable sens pratique, et non seulement théorique, elle entendait ainsi, insistait-elle, « réveiller les valeurs de la démocratie » et les « remettre au cœur du débat citoyen ». C’est dire si Jacqueline de Romilly, qui « n’aimait l’histoire que dans la mesure où elle explique la littérature » - et même la philosophie, aurait-elle pu spécifier -, fut aussi, durant toute cette longue et brillante carrière, une femme engagée !
 
Puis ce fut, à l’apogée de cet admirable combat pour la protection de notre patrimoine historique tout autant que l’épanouissement de l’individu, la consécration internationale : l’obtention, en 1995, en guise de reconnaissance pour ses services rendus à la survie de la civilisation athénienne, de la nationalité grecque - un rêve enfin réalisé ! - puis, en 2000, son élection, non moins méritée, au titre honorifique d’ambassadrice universelle de l’hellénisme.
Ainsi, son œuvre aussi magnifiquement accomplie, Jacqueline de Romilly pouvait-elle effectivement s’éteindre en toute sérénité.
 
Quant à la cécité, son seul handicap physique, qui l’avait désormais atteinte, dans ses dernières années, elle ne fut, très paradoxalement, que comme une lumière intérieure, quasi infinie s’il n’y avait eu cette mort pour venir l’éteindre définitivement, continuant à alimenter encore et toujours, malgré l’adversité de la vieillesse, une prodigieuse lucidité intellectuelle.
 
Puisse donc la grande Jacqueline de Romilly reposer maintenant en paix, pour l’éternité, dans les bras de ses chers aèdes !
 
DANIEL SALVATORE SCHIFFER*
 
* Philosophe, écrivain, professeur invité au Collège Belgique, sous l’égide de l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique et le parrainage du Collège de France.

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8 réactions à cet article    


  • ZEN ZEN 21 décembre 2010 10:19

    Elle est partie aux Champs Elysées
    Hommage à elle !
    « une société qui néglige Homère finira par oublier Voltaire »
    Elle voyait juste...


    • Epiménide 21 décembre 2010 11:29

      Oui, hommage a Jacqueline de Romilly, à ce qu’elle a été et à ce qu’elle a fait.
      Et que vive son esprit !


      • rocla (haddock) rocla (haddock) 21 décembre 2010 12:51

        En voilà une qui a pas oublié de savoir que la vie n’ est pas ce que

         l’ on voit dans la rue , la télé , les journaux et les radios  en dehors de
         ces artifices il y a une autre vie , celle de la connaissance , de la
         recherche et  l’ acquisition du savoir  des anciens et très anciens .

        De plus quelle élégance , une vraie Madame cette  Jacqueline qui même
         aveugle son oeil pétille encore . 

        Merci l’ auteur .

        • iaito68 21 décembre 2010 12:52

          "Jacqueline de Romilly est venue me rencontrer dans un Salon du livre de Paris. “J’emporte avec moi Socrate, Platon et vos livres !” m’a-t-elle dit. J’étais abasourdi. Par la suite, nous nous sommes revus, nous sommes devenus amis. Un jour, je lui ai demandé : “Madame, je vais vous poser une question embarrassante : où en êtes-vous dans votre foi ? Excusez-moi pour cette question, je sais qu’un prêtre français n’agirait pas de la sorte… mais je suis libanais.” Elle m’a répondu : “Mon père, je suis au seuil. – N’y a t il pas moyen de franchir ce seuil ? – Cela va être difficile. Je me suis fait baptiser en 1940… et puis c’est tout.” Plus tard, elle m’a téléphoné pour me dire : “Père, pouvez-vous passer chez moi, je voudrais que vous me parliez du christianisme.” Nos échanges étaient très libres et pleins d’humour. Elle s’est confessée. Le jour de sa première communion, son regard était celui d’une enfant de 10 ans. Elle m’a appelé plus tard pour me dire, avec malice : “Père, vous êtes chargé de mon âme, désormais. Or, vous savez que je ne suis pas confirmée.” Nous avons donc poursuivi ce cheminement ensemble. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de lui donner la communion. Après sa confirmation [à 95 ans, NDMJ], elle disait volontiers : “Je suis maronite, maintenant.” C’était une femme d’une éthique imperturbable. Elle ne trichait pas. » Père Mansour Labaky


          • Montagnais Montagnais 21 décembre 2010 17:29

            Excellent article. « L’esprit hellénique et la lettre grecque en deuil ».. Dommage qu’il n’y ait à peu près qu’eux. Ce qui fait peu de monde.


            A moins que BHV ne nous livre un de ses excellents poulets, dont il a le secret, et qu’il intitulera « Hommage à Jean-Baptiste de Romilly ». 

            Mais.. pas certain.. A cette heure, « BHL Romilly » dans Google Actualités, rien de rien.

            (Mais BHL Dombasle, dans l’actualité.. bien..).

            Tout de même, ça n’aurait pas été hors-sujet d’entendre notre BHV national, Philosophe de la République, aimé des puissants et des manants, omniprésent.. dire quelque chose d’intelligent pour la disparition de la Grande Dame. 



            • juluch 21 décembre 2010 22:38

              Oui, une grande dame nous a quitté


              Hommage à cette immortelle.

              • antonio 22 décembre 2010 07:57

                Intelligence extrême, sensibilité, travail et indépendance : une femme remarquable est partie.
                Et aucune « féministe »ne s’est exprimée pour parler de cette irréparable perte...
                Et malgré son combat avec d’autres, le grec ancien n’en finit pas d’agoniser dans l’enseignement.


                • Arunah Arunah 22 décembre 2010 08:27

                  Merci pour cet hommage ô combien mérité ! à Jacqueline de Romilly.
                  Une société qui ne transmet plus les humanités est une société qui s’auto-détruit. Et nous le savons tous !

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