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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Houellebecq, le Goncourt à tout prix - acte III

Houellebecq, le Goncourt à tout prix - acte III

Tout avait commencé lundi matin par des conciliabules au petit-déjeuner du Paris qui s’étaient poursuivis par un déjeuner complice chez Lipp avec aparté entre le gigot aux haricots et le millefeuilles. Dans le même temps, Philippe Sollers gobait ses oeufs mayo à la Closerie des Lilas d’un air entendu. Tout ce qui avait, ou pensait avoir, une influence dans le monde feutré de l’édition ne se préoccupait que d’une question : et pour le Renaudot  ?
Ce jour-là, particulièrement, le sujet était hautement sensible. Ces messieurs, et dame, du prix étaient en conclave à l’hôtel de Massa, siège de la société des gens de lettres, avec, en tête, un cas épineux à résoudre : Houellebecq ! André Bourin, doyen du jury n’avait-il pas confessé « j’ai l’impression qu’il va être très soutenu » propos rapportés par Le Figaro, quotidien dans lequel, justement, le très influent François Nourissier avait donné le la à toute une profession en pâmoison : l’icône des clones ressortissait des seuls académiciens ?
Certes, du côté des émules de Théophraste Renaudot, Michel Houellebecq faisait bien partie de leur sélection. Normal, dans un sens, qu’il figure au palmarès des deux premiers grands prix littéraires français, cela ne pouvait que renforcer son aura de « plus grand auteur contemporain. » et permettait de faire un peu durer le suspense. Au bout du compte, aucun risque, nous sommes en famille. Le code de bonne conduite, adopté entre les deux prix remis le même jour chez Drouant, impose qu’au cas où les suffrages des deux jurys se reporteraient sur le même candidat, celui du Renaudot s’efface au profit du Goncourt.
Or, un grain de sable est venu troubler cette mécanique bien huilée. Personne ne l’attendait plus. François Weyergans s’est invité dans la danse en remettant à son éditeur Grasset, qui en fut le premier surpris, le texte du roman tant annoncé et reporté d’année en année « Trois jours chez ma mère  »
Chez Grasset, on connaît la musique. Aussitôt reçu, le manuscrit atterrit chez nos académiciens fins gourmets et sème le trouble parmi ceux peu convaincus par le génie du poulain de Fayard. En un mot, il y avait de quoi mettre en péril l’investissement de cette très honorable maison d’éditions, car Weyergans est un auteur de très grand talent et son opus a tout de la fibre d’un grand Goncourt. Ne cherchez pas d’autre explication à la charge de François Nourissier cet été.
L’horrible configuration qui se dessinait dans quelques pensées académiques « dissidentes » était de laisser Houellebecq « aux autres » et de couronner Weyergans, ancien lauréat du Renaudot. Les pro-Houellebecq ont eu beau jeu de rappeler qu’il existait une ancienne coutume selon laquelle les voix des Goncourt ne peuvent se porter sur un ancien Renaudot (les moeurs éditoriales ont certaines subtilités). Mais cette règle n’ayant été respectée qu’une seule fois, les Houellebecquiens ont eu la sagesse de ne pas trop compter dessus pour gagner le ralliement de leurs effrontés collègues. Car les choses sont entendues : pour Houellebecq, c’est le Goncourt ou rien ! Couronner le chantre du nihilisme d’un prix de second choix serait un crime de lèse-édition.
En fin connaisseur de la polémologie, « on » a donc décidé de contourner l’obstacle. Le jury Renaudot semblait-il malléable ? Quoi qu’il en soit, il devenait urgent d’éliminer Houellebecq de leur compétition, afin de mettre les Goncourt devant leurs responsabilités. Ce qui fut fait sans désemparer !
Stratégies hautement littéraires.
Le débat est, ainsi, posé en ces termes : les Goncourt vont-ils faire preuve d’indépendance (et d’insurrection) en déniant à Houellebecq, l’un des auteurs français les plus lus à l’étranger, leurs suffrages ou bien, en acculant leur nom à sa célébrité mondiale, entendront-ils donner un peu plus de renommée internationale à un prix dont la connaissance hors de l’hexagone est très superficielle ? Selon les fins stratèges éditoriaux, le prestige planétaire que l’Académie Goncourt en tirerait ne pourrait que rejaillir sur les futurs lauréats. CQFD !
Le prochain déjeuner des académiciens, le 4 octobre, risque donc d’être très animé et on craint pour les couverts en vermeil. D’autant qu’un malheur n’arrivant jamais seul, un troisième larron entend jouer les trouble-fête et c’est, de surcroît, un très bon écrivain : Pierre Assouline, pour son très beau roman Lutetia (Gallimard), soutenu bec et ongles par Michel Tournier.
Pourtant, au travers des intérêts financiers en jeu, le choix définitif des Goncourt sera d’une précieuse indication sur l’offre éditoriale qui nous attend. Depuis quelques années, nous assistons à une déperdition de la fiction française au profit des documents et des livres confessions. L’écrivain s’efface devant le témoin et le journaliste de soi-même. Le style, l’exigence littéraire, cèdent le pas à l’anecdote et à la facilité conceptuelle.
En choisissant « La possibilité d’une île » les Goncourt consacrent la littérature évènementielle lisible aux quatre coins de la planète, facilement adaptable à l’écran, en prise avec l’air du temps.
En revanche, en portant leurs suffrages sur François Weyergans, voire sur Pierre Assouline, ils montreront leur attachement au travail de la langue, à l’exigence du style. En un mot, ils redonneront à la littérature française ses lettres de noblesse.
Mais Michel Houellebecq, prix Goncourt, cela nous laissera toujours la possibilité d’en rire !


PS:

Cet article est le troisième acte : vous pouvez aussi lire la première partie et la seconde partie.

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5 réactions à cet article    


  • pol anodin (---.---.218.176) 28 septembre 2005 19:09

    pauvre petit lallement, commence par lire correctement « la possibilité d’une ile », et revient faire ton mea culpa ! Comme les autres, ce dernier roman de Houellebecq rafraichit la tête et fait du bien ; il met le doigt sur ce qui fait mal dans nos vies et il appuie ; il rend net ce qui restait flou dans nos débats ; en un mot comme en deux : enfin une distraction intelligente !


    • connard (---.---.76.125) 29 septembre 2005 00:39

      J’ignorais qu’un ex-Renaudot ne pouvait obtenir le Goncourt. Pourtant Patrick Besson est bien sur la première liste Goncourt. Et lui, non seulement c’est un ancien prix Renaudot, mais il siège aujourd’hui au jury Renaudot !


      • José Luis (---.---.163.101) 29 septembre 2005 06:41

        je n’ai pas apprécié toute l’énorme campagne de lancement du dernier Houellebecq. et pourtant je l’ai lu ( du début à la fin : en prenant mon temps , et en le savourant,,, à chaque page un peu plus )) d’ou ma stupeur :: cela n’a rien à voir avec ce qu’en disent la plupart des critiques, qui ont dû le feuilleter, sans vraiment rentrer dedans .. C’est sur qu’il faut avoir le temps , et ne pas avoir des dizaines d’autres livres en attente .... Il y a des fulgurances, à toutes les pages : on est à peine secoué, scandalisé, ébloui, estomaqué, pété de rire etc par un passage,, qu’il y en a déja un autre encore plus fort , et sur les sujets les plus variés . je pourrais en recopier des dizaines et des dizaines de pages plus étonnantes, originales , odieuses parfois, mais toujours à mille lieux au dessus de ce qu’on lit d’habitude . L’impression évidente d’être deavnt quelque chose de différent,,, de trés fort en tout cas : et dieu sait que je ne partage pas les idées de ce monsieur. n’importe de qui de bonne foi ( qui ait pris le temps de lire VRAIMENT le livre, ET IL FAUT DU TEMPS POUR CELA ) avec un minimum de culture littéraire , réalise qu’il est face à OLNI ( objet littéraire non identifié ) Malheureusement, tout le cirque fait autour de « l’affaire Houellebecq » est désastreux : c’est un sale cadeau qu’ils ont fait à l’auteur . Je met ma main à couper que si le livre était sorti modestement, sans campagne de presse,,,, toute la critique, comme un seul homme aurait crié au génie .

        COMME D HABITUDE LES MEILLEURS LECTEURS et ceux qui parlent le mieux du livre sont des bloggers, et non des professionnels :: pour preuve ce texte remarquable trouvé sur le net ... LUI AU MOINS a pris le temps de lire le livre, et ça a vraiment remué quelque chose en lui :: :

        VOICI LE TEXTE :: ::

        Non boulimique de lecture je lis bien, je lis au calme, je lis lentement et je retiens ce que j’ai lu. La cohérence d’une pensée, sa logique interne est pour moi une chose plus importante que la beauté du style, sans doute, bien que celle-ci m’importe d’une certaine manière. Je dois être rigoriste, formaliste et classiciste dans mes goûts, je ne considère pas que la beauté d’une pensée puisse se concevoir indépendamment de la beauté d’un style et presque toujours une vilaine forme ira avec la laideur des idées. Je me retrouve donc presque toujours d’accord avec l’auteur que je lis. Il me convainc, je partage ses idées, fussent-elles à l’opposé de celles de l’auteur précédemment lu. Mais je me crée une métalecture où tous les auteurs sont d’accord. Il n’y a pas de contradiction dans l’univers des lettres et des idées, seulement entre les gens quand ils se parlent, là est l’ennemie...

        Onfray n’aime pas Houellebecq, il le dit dans le dernier numéro de Lire, il en dit pis que pendre, avec sa manière inimitable, cruelle mais stylée. Onfray du côté de la vie, du côté de Nietzsche et Houellebecq tout entier confit dans la « petite santé » et ce qu’on appelle « l’homme de ressentiment ». Pourtant, je reste persuadé que leurs livres sont compatibles, que Houellebecq écrivain n’est pas un homme de ressentiment, contrairement aux apparences, que son moteur n’est pas la haine, comme le dit Onfray mais - éventuellement - la déception. Tout cela serait à creuser.

        J’ai achevé La possibilité d’une Île il y a déjà quelques semaines. Houellebecq n’est pas un génie, non, peut-être pas mais c’est indubitablement un bon écrivain, un très bon écrivain, quoi qu’on en dise, si ce n’est même un grand écrivain. Mais je n’en discuterai pas aujourd’hui, comme j’aime ce qu’il écrit et qu’aimer Houellebecq ne peut se faire sans être critique de la critique.

        Ce qui est certain, c’est que je lis un livre qui m’ennuie aujourd’hui et c’est « Le Mausolée des amants » d’Hervé Guibert. Tout comme j’ai beaucoup de mal avec le Journal de Léon Bloy (dans lequel je finis par entrer, tout de même, mais je m’ennuie) je m’ennuie à la lecture du Mausolée. Je n’y peux rien. J’espérais la grâce, j’espérais autre chose, j’espérais je ne sais quoi mais, pour l’heure, cette écriture ignore trop qui le lit, n’en a que trop rien à faire de son lecteur. Et j’avoue que si c’est toutefois l’ambition finale et très haute de toute littérature, sans aucun doute, il n’est pas agréable de se sentir écarté de la sorte. On aimerait que dans la pièce où l’on fut entré et où une conversation avait lieu entre les convives déjà présents (y aurait-il au milieu d’eux un convive plus important que les autres) on vous accordât au moins l’obole d’un regard pour que vous puissiez lancer votre bonjour. Or ce n’est pas le cas, le narrateur, l’auteur, Hervé Guibert perhaps se fiche éperdument de qui vient d’entrer dans la pièce et pour lequel il ne laissera même pas la possibilité de se présenter. C’est à moi de me présenter, c’est à moi, nouveau venu, d’interrompre brièvement la conversation et de dire qui je suis : « pardonnez-moi, excusez mon irruption, j’ai vu votre couverture et je vous ai ouvert, je me présente, je suis un nouveau lecteur, veuillez m’excuser encore de vous avoir interrompu, reprenez où vous en étiez, je vous en prie... ». Mais pour se faire faudrait-il au moins qu’on ne se montre pas aussi revêche et aussi peut réceptif que possible à mon arrivée, au point que je ne puisse même pas me présenter en tant que lecteur. J’ose espérer que la suite me reconnaîtra davantage digne d’entrer dans le sérail mais au bout de cent pages le mal semble déjà fait ; difficile de récupérer ce qu’une maltraitance aussi patentée aura provoqué comme dégât dès l’entrée. Bref, Hervé Guibert ne me passionne guère pour l’heure.

        J’ai des rêves tout aussi pathétiques, moi aussi je recherche un hypothétique amant idéal . Le magnifique rugbyman encore un peu planqué et qui découvrirait l’amour à mon contact n’existe pas. Pire, il n’existe plus. Car il a existé. Mais la reconnaissance gay l’a sorti de son placard à grande vitesse en lui donnant conscience de sa valeur en termes de compétitivité sur le marché sexuel et amoureux. Je suis arrivé trop tard, quelques années trop tard. Il est trop tard. La seule différence que je me reconnais au sein de ce bourdonnement de ruche, c’est d’avoir pleine conscience d’être arrivé trop tard, doublé d’une conscience aiguë d’être en dessous de la moyenne dans les mêmes termes et sur le même marché. Nous devrions être frères d’infortunes, identiques animaux blessés venus vérifier sur la toile tendue de cet immense filet de pêche leur identique humiliation mais je n’arrive pas à me pardonner que nous soyons si proches et je ne leur pardonne pas.

        Que disait Onfray dans Lire au sujet de Houellebecq ? « Haine de soi tout d’abord puis haine du reste fatalement. » La petite santé. Mais que devons-nous faire ? Nous taire ? Reconnaître notre échec en grand seigneur et nous retirer définitivement du jeu ? Il serait tellement louable que la nature, si elle était bienveillante, nous aie doté d’une soupape de sécurité et que nous puissions nous éteindre rapidement sitôt passé le cap de la certitude de n’être plus valable en rien. Mais elle ne s’est pas fendue d’une telle sophistication au regard des faibles ; tel est le monde réel, il n’a aucune compassion pour les losers. Je ne serais pas contre une sélection naturelle efficace, cependant ; l’eugénisme curatif ne me paraît pas tant cruel tant il est cruel de vivre lorsque la vie n’apporte plus aucune joie. Le sexe ne serait-il que le moteur de l’humanité ? Ou seulement le mien ? Que le mien, sans aucun doute. Je serais donc un pur jouet de mes sens, de mes pulsions, de mes désirs ? Entièrement l’esclave de mes frustrations ? Inféodé à eux ? Et le spectre de Nietzsche sur l’épaule pour culpabiliser la souffrance. Quelque temps j’ai cru en la sublimation, en l’amour de l’art, au livre. J’espérais que la nature m’aurait accordé l’illusion d’y croire assez longtemps pour bâtir une œuvre. Baste ! Elle ne m’a accordé que la lucidité - et je m’en passerai volontiers ! Que ne la donnerais-je pour encore dix ans de foi en l’art ! Or il est trop tard et le terme est proche. J’ignorais que la vie devait s’arrêter à trente-six ans et se prolonger en une lente agonie toutes les années qui suivraient.

        Je pense à cette maxime un peu beauf mais redoutable de sens en la circonstance : « à vingt ans tu choisis, à trente ans tu es choisi et as cinquante tu n’as plus le choix. » Constat prêtant à rire, sans aucun doute, pour ceux que le rire n’étouffe pas. Faudrait-il encore préciser, dans l’ordre de cet aphorisme, que la fourchette qui nous sépare de cette possibilité de choisir à l’absence de choix est bien plus étroite et il faudrait dire : « à vingt ans tu choisis, à vingt-deux ans tu es choisi et à vingt-cinq tu n’as plus le choix » puisque tel est le comportement massif des kids définitifs.

        N’importe quel animal sacrifie sa vie sans hésiter pour un rapport sexuel.

        Qu’est-ce qui fait que je tiens encore ?


        • Adam Pianko (---.---.64.156) 1er octobre 2005 18:35

          Weyergans, Houellebecq ou Assouline, je ne vois bien ce que ça change, tous les trois faisant partie du même bocal. Le problème, c’est qu’en France, les livres ne sont pas faits pour être lus, mais avant tout pour être vendus. C’est un petit peu comme les têtes de gondoles, et les marges arrières. Il se publie autant de livres qu’il y a de produits dans un supermarché. Goncourt ou pas, un certain nombre d’écrivains, paient, par leurs prestations à la télé, ou par renvoi d’ascenseur, la bonne exposition qu’on leur octroie. Les autres, les centaines d’autres ne sont là que pour égarer le candidat lecteur, lequel ne sachant plus à quel roman se vouer, n’a d’autre choix de d’acheter celui, ou ceux dont on lui a parlé. L’ennui, c’est que ceux qui lui parlent de livres sont les mêmes que ceux qui les ont écrits, publiés, et sélectionnés pour les grands prix. J’ai une proposition à faire : Pourquoi Agora Vox ne créerait pas un prix, un vrai prix, dont les jurés changeraient à chaque nouvelle édition, et dont la liste des candidats serait ouverte à priori, sur tous les romans de l’année. http://lapremierefois.net


          • groomy (---.---.102.199) 25 octobre 2005 20:36

            Bonjour à tous la troisième liste est sorti : « Falaises », d’Olivier Adam (Editions de l’Olivier) ; « La possibilité d’une île », de Michel Houellebecq (Fayard) ; « Fuir », de Jean-Philippe Toussaint (Editions de Minuit) ; et « Trois jours chez ma mère », de François Weyergans (Grasset).

            Mon préférée c’est La possibilité d’une île(bien que je préfére Plateforme de tout les livres de Houellebecq), bonne soirée à tous. Rendez vous le 3 Novembre ; )

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