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Il faut beaucoup d’amour face à la biométrie...

De la biométrie à l’amour, La Villette présente cet été deux expositions bien inégales. Un ton partial et propagandiste pour la première, contre une exceptionnelle exposition réconciliant l’amour et la lutte, et dénonçant avec force la précarisation de notre société.

Il faut beaucoup d’amour face à la biométrie...

Une exposition proposée par la Cité des sciences et de l’industrie a attiré notre attention, elle s’intitule Biométrie, le corps identité. Petite et ramassée sur elle-même, cette exposition se veut une introduction et une réflexion sur ce phénomène technique né dans l’après 11 septembre (du moins dans sa concrétisation politique).

Tout d’abord, en forme de mise en bouche, le spectateur est invité à participer à l’élaboration d’une carte biométrique, il peut se faire photographier, laisser son empreinte, et sera ainsi reconnu tout au long de l’exposition : lorsqu’il passera son doigt sur des récepteurs prévus à cet effet, la machine pourra avec bienveillance lui répondre “X identifié” ou, dans le cas d’une identification loupée, “X non reconnu”, que c’est amusant...

Notons que de nombreux gadgets de ce type se présentent au citoyen-spectateur, visant à lui montrer ce que sont les applications de la biométrie, on y croirait presque. Pour parfaire cette atmosphère ludique, il suffit de lire le bonheur du jeu sur le visage des enfants auxquels même des dessins animés sur la biométrie sont consacrés. De plus, pour tous les grincheux non convaincus par cette présentation claire de la biométrie, il y a des explications plus intéressantes : des extraits d’extraits de textes de lois, des interventions audio de sociologues et autres chercheurs (la plus longue intervention n’excède pas cinq minutes) et même une certaine considération pour les dangers de la biométrie, et c’est bien là le problème.

Quand il s’agit de parler des dangers potentiels du phénomène, ceux-ci paraissent inconsistants : il s’agit bien en réalité de montrer que ces dangers n’en sont pas, ceux-ci étant réduits à l’impossibilité -dans certains cas- à reconnaître la personne ou à la possibilité de la fraude. Où sont passées les applications militaires, les problèmes de libertés individuelles (ce qui est d’autant plus étonnant qu’on sait que la CNIL (Commission nationale informatique et libertés) soutient l’exposition, il est vrai, avec un partenaire beaucoup plus intéressant qu’est Sagem Morpho, première entreprise mondiale dans le domaine de l’identification biométrique, dont on imagine les intentions...) ?

Biométrie, le corps identité n’approfondit rien, et là où l’on s’attend à entendre des propos dignes d’interêt -dans les interventions audio de chercheurs- on ne trouve que des propos consensuels (l’anthropologue Jean-Dominique Michel s’attache à une défense pauvre et peu argumentée de l’intimité face à la biométrie, Jean-Claude Kaufmann fait un exposé plutôt clair, mais sans grand intérêt, de la notion d’identité, et Franck Paul, qui appartient à la Direction générale justice, liberté et sécurité de la Commission européenne, fait un éloge presque parfait de la biométrie, insistant sur la diminution du risque terroriste et sur l’avènement d’une vie plus simple !...). Notons une exception, l’ intervention de Meryem Marzouki, dont la critique de la biométrie pourrait très bien s’appliquer à cette exposition ; elle insiste sur le danger d’une banalisation de la biométrie, à l’image de cette exposition qui, par sa taille et son propos, laisse penser que la biométrie n’est rien d’autre qu’un phénomène technique, une idée de chercheur, plutôt bonne, qui viserait -on en rit presque- à rendre la vie plus simple...

Plutôt que de perdre votre temps à aller voir l’exposition dont il vient d’être question, dirigez-vous plutôt vers La maison de la Villette, à l’entrée le la cité, car là l’ambition n’est pas la même, le résultat non plus.
L’amour, comment ça va ? est l’intitulé très accrocheur de cette exposition un peu en marge de la Cité, repoussée hors des frontières du grand et luxuriant bâtiment de la cité, elle est à peine indiquée, gratuite, etc. Dans cette exposition un peu atypique, des “médiateurs” vous accueillent à l’entrée et sont à votre disposition tout au long de l’exposition, pour répondre à vos questions. Et ce n’est pas idiot, car cette exposition en pose, des questions. Dès l’entrée, le ton est donné : il n’est pas question de romantisme, d’amour à l’eau de rose ou de thèmes de magazines féminins. Ici il est question de précarité, de rupture du lien social, de licenciement économique, de féminisme et de luttes en général. Entre une vidéo sur une crise économique chez Peugeot à Sochaux et une extrait de Tout sur ma mère (Pedro Almodovàr), on trouve pêle-mêle une toile de Picasso, des photographies de Depardon ou d’Erwin Olaf, l’intervention au Sénat de Simone Weil lorsqu’il s’agissait de dénoncer l’iniquité de la loi contre l’avortement et la discrimination qu’elle opérait, des vidéos d’un fameux mois de mai, etc.

Il est question dans cette exposition d’une société en crise, et toute la première partie de l’exposition est consacrée à cartographier cette crise, à en suivre les fils conducteurs (la déshumanisation du travail, la crise de l’identité, la gêne quant aux figures traditionnelles de l’amour, du couple, le rôle du temps, la montée des précarités (un documentaire tournée chez des salariés de Metaleurop est fascinant, cru au point de mettre mal à l’aise). Toujours, dans cette exposition, la lutte est proche, et l’appel à la lutte criant : la précarité s’oppose à l’amour, constatation simple, truisme, mais clarification nécessaire. Toutefois, dans la lutte et dans l’espoir, l’amour se révèle, se lève et devient un moteur, comme lorsque des femmes décidèrent de refuser les lois liberticides qui depuis des siècles bridaient leur sexualité. C’est à ce sujet que s’intéresse la seconde partie de l’exposition.

Dans cette suite de l’exposition, à la fois en rupture et en continuité avec la première, le propos se radicalise tout en se rapportant à des événements moins récents (il est question des années 1970). C’est comme si ces luttes n’avaient pas suffi (excusez ce malheureux “comme si”), on dirait qu’aux luttes violentes et révolutionnaires ont succédé morosité et crise, fatalisme et acceptation.

En tant que jeune spectateur (de ceux qui n’ont pas connu Simone Weil), certains propos, pourtant bien connus, me paraissaient choquer notre morale contemporaine, au point que je me suis dit que si des femmes prenaient aujourd’hui la parole en exprimant ces propos (je pense notamment à ce qui est dit de l’homosexualité, des transgenres, de l’expression d’une sexualité élective et libérée, etc.), elles seraient considérées comme dépravées, immorales et dangereuses pour la moralité publique, à l’heure d’un retour du religieux et de la moralisation politique. Comme si rien n’avait changé, pire, comme si ces propos semblaient plus hérétiques aujourd’hui qu’à l’époque où il furent tenus...

Alors que l’exposition sur la biométrie pousse la prétention jusqu’à utiliser dans son intitulé le terme identité, évoquant à peine cette notion, l’appauvrissant autant qu’il est possible, L’amour, comment ça va ? pose dans toute sa complexité et sa richesse le problème de l’identité, de la reconnaissance sociale et de l’amour. Le propos se veut ouvert, photographes, ouvriers, handicapés, peintres, etc. ; tous sont conviés à s’exprimer sur ce qui fait une société, sur ce qu’est l’amour (impossible, au sortir de cette exposition, de définir le terme tant il y apparaît riche et complexe), sur le sexe ou encore sur le bonheur de vivre ensemble. L’exposition est ainsi faite que l’on repasse par la première partie après la seconde : le sentiment est véritablement celui d’un échec, d’une régression, d’une désillusion quant à la possibilité du bonheur dans une société qui semble avoir abandonné l’idéologie autant que l’amour. L’amour est le moteur de la lutte, laissent entendre plusieurs documents de cette exposition, alors, peut-être, il faudrait songer à lutter.

Informations :
Biométrie, le corps identité  : tout l’été à la Cité des sciences et de l’industrie
L’amour, comment ça va ? est visible jusqu’au 13 août à la Maison de la Villette.


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