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Impressions mitigées sur le nouveau musée

Plusieurs personnes ont déjà écrit ici, ici et ici sur le nouveau Musée du Quai Branly qui a ouvert ses portes le 23 juin dernier à Paris. Après onze ans de travaux, le musée expose 3500 oeuvres de ce que les conservateurs ont décidé d’appeler « les arts premiers ». Le Quai Branly comprend 267 417 objets, dont 236 509 proviennent du laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme et 22 740 de l’ancien Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie. Depuis 1998, le musée a acquis 8168 objets. Le visiteur peut voir plus 3600 objets exposés dans les salles du nouveau musée. Le musée se divise en quatre « unités patrimoniales » : Amériques (97 372 objets), Afrique (70 205 objets), Asie (54 041 objets) et Océanie (28 911 objets).

Malgré le cirque médiatique et l’usage politique associés à l’ouverture d’un musée de telle envergure, juste au moment où la France essaie d’éteindre le feu allumé par des décennies d’exclusion des populations des départements d’Outre-mer et des anciennes colonies, les retombées scientifiques pour l’étude des collections d’art africain, océanien, américain et asiatiques sont, en principe, indéniables. Bien que je puisse faire une longue dissertation sur les discours à propos du Quai Branly tenus par le président Jacques Chirac, le directeur Stéphane Martin et l’architecte Jean Nouvel, qui a conçu le bâtiment, je me contenterai d’exposer mes impressions sur le nouveau musée.

Pour commencer, le visage géométrique du bâtiment combinant des formes carrées et rectangulaires aux lignes courbes me semble ne pas être en syntonie avec l’esprit des oeuvres qui sont montrées à l’intérieur du musée. Le mur végétal à l’extérieur rappelle supposément l’« exotisme » des objets que le visiteur retrouvera à l’intérieur des murs et la couleur rouge nous renvoie à la terre. Pour arriver à l’entrée, le visiteur doit passer par la grande cour intérieure s’ouvrant sur la tour Eiffel. Avant même que le contact avec l’Autre ne s’établisse, la tour est là pour nous rappeler que nous sommes bien à Paris et que c’est le regard français sur les autres cultures qui s’impose. Derrière les collections exposées, le passé colonial demeure silencieux, mais quand même visible.

Le musée est un grand labyrinthe, métaphore de cette altérité, parfois étouffant, où le visiteur aura de la difficulté à s’orienter. Il faut d’abord monter plusieurs rampes avant d’arriver au premier étage où sont situées les collections. En cours de chemin, on voit des textes et des images projetés sur les murs et sur le plancher. Le mot d’ordre est « L’Autre ». La clarté des rampes donne alors place à une certaine obscurité. Aux murs blancs se substituent des structures courbes aux formes organiques et de couleur ocre, qui nous rappellent le sable et la terre, aidant ainsi à former le labyrinthe proposé. Jusqu’ici rien de nouveau. On sort de la civilisation et de la modernité pour entrer dans un monde « primitif », « sauvage » et sombre.

Même si la collection océanienne est la plus petite en nombre d’objets, elle occupe la place d’honneur au musée. L’approche utilisée est esthétisante. Les objets se trouvent dans des vitrines où le spectateur voit constamment son image reflétée. Les fiches informatives, quand elles existent, sont difficiles à repérer. N’essayez surtout pas de trouver des informations précises sur les objets exposés et sur leur contexte originel. L’idée première est de montrer combien ces objets sont tout simplement « beaux », peu importent l’époque et le lieu où ils ont été produits et leur utilisation originelle. Les dimensions sacrée et symbolique des objets sont évacuées. L’approche ethnographique est abandonnée au détriment de la libre association, comme dans les illustrations des premières relations de voyage européennes aux Amériques. Ainsi la fameuse massue en bois, utilisée par les Amérindiens tupinambas de la Baie de Guanabara pour assommer leurs ennemis (rapportée du Brésil par André Thevet au XVIe siècle) se retrouve dans une vitrine avec d’autres massues et pagaies, dont l’usage n’était pas du tout le même. Mais peu importe tout cela, car ce sont tous des objets qui ont une certaine verticalité...

Même s’il s’agit de l’une des plus grandes collections du musée, la partie africaine est très décevante. Encore une fois, on a l’impression de se retrouver dans un monde d’obscurité, où la noirceur prédomine. Les fenêtres sont peintes avec des motifs végétaux rappelant la forêt tropicale. Bon nombre de statues se retrouvent dans des niches très petites et sombres, semblables à des grottes, où on a de la difficulté à pénétrer. Nul besoin de se répéter à propos de la difficulté à trouver des informations sur les objets venant de certaines aires géographiques, comme l’ancien Dahomey. Le trône du roi Glélé (1858-1889) a été placé dans une niche entre deux murs où personne peut le voir. Un visiteur moins averti ne peut jamais savoir que deux statues en bois, représentant un lion et un requin, symbolisent le roi dahoméen Glélé (1858-1889) et son fils Béhanzin (1889-1894), car aucune fiche informative n’apparaît. Pour compenser l’impression détouffement de la collection africaine, il vaut la peine de visiter l’exposition thématique Ciwara. Même si le nombre d’objets présentés est assez réduit et si la scénographie est pratiquement absente, conduisant le visiteur dans une ligne droite, l’approche esthétisante est laissée de côté pour mettre l’accent sur les usages des masques et la symbolique associée. La visite est complétée par un film de Jean-Paul Colleyn où le visiteur peut découvrir toute la dimension rituelle des masques.

Si le bâtiment du musée, la présentation des collections et l’approche excessivement esthétisante déçoivent le visiteur plus averti, la mise en exposition des objets, principalement ceux des collections africaines, suscite un débat positif sur le passé colonial et le pillage dont les nations américaines, africaines, asiatiques et océaniennes ont été victimes. En me promenant dans les allées du musée, j’ai pu témoigner de nombreux échanges entre des Afro-Français originaires des pays auxquels plusieurs pièces ont appartenu dans le passé et des Français « de souche », au cours desquels on discutait chaleureusement de toutes ces questions. Heureusement, les lacunes des expositions pourront être comblées par une visite du site Web du musée où les amateurs, les chercheurs et le public en général peuvent consulter 267 434 notices et photographies de l’ensemble des objets américains, africains, asiatiques et océaniens appartenant à la collection, sans avoir besoin d’attendre pendant deux heures dans la file.

(photos : Ana Lucia Araujo, Paris, 24 juin 2006)

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14 réactions à cet article    


  • (---.---.1.212) 29 juin 2006 11:01

    Pour ceux qui ne connaitrais pas l’énergumène. Suivez ce lien avant de perdre votre temps à répondre à Demian.

    http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=10960#commentaire88653

    ça en dit long sur ses compétences


  • Ana Lucia Araujo 29 juin 2006 13:59

    Bonjou Demian,

    Je ne pense pas que les commentaires que je fais à propos du musée sont juste une affaire de goût, sans entrer dans une discussion philosophique, il y a bien des éléments que je soulève que relèvent des choses bien concrètes, dont l’espace, l’éclairage, les informations associées aux oeuvres exposées. Si c’était une question de goût je serais plutôt en train de discuter de la pertinence du choix des pièces exposées, qu’on aurait dû y exposer telle oeuvre au lieu d’une autre, tel artiste au lieu d’un autre...

    Quant au projet architectural de Jean Nouvel, je ne vois pas le lien entre le projet et les oeuvres exposées, contrairement à ce qu’on voit dans le projet de l’Institut du monde arabe aussi réalisé par Nouvel. L’édifice pourrait bien montrer de l’art contemporain allemand et français et ça serait parfaitement convenable...

    Bien cordialement


  • Ana Lucia Araujo 29 juin 2006 14:30

    Oui Demian, le rapport est là, c’est que cette insistence en associer les arts dits primitifs à Picasso, Gauguin et autres, me semble dépassée et prouve que même en créant un musée de cette envergure on oriente trop le regard du spectateur. Si Picasso utilisait des masques océaniens pour faire ses travaux, les océaniens n’utilisait pas de peintures de Picasso pour faire les leurs... Le fait que le travail de Nouvel a passé par un jury de experts ne m’enlève pas le droit de le critiquer, d’autant plus que les conditions pour se faire approuver un projet de telle envergure dépassent bien les questions esthétiques... De reste, son projet architectural pose beaucoup de contraintes dans la présentation des collections (vitrines, niches, etc.), ce qui ne me plaît pas du tout. Il me semble que la vision de Nouvel sur les arts premiers se résume à sa connaissance de l’art moderne et contemporain européen...

    Bien cordialement,


  • minijack minijack 30 juin 2006 04:03

    Les artistes premiers n’avaient pas Picasso sous les yeux... Effectivement, il fallait oser le dire...

    Ne pas se laisser aveugler par le savoir ultérieur est de fait une réflexion d’une profondeur vertigineuse, qui appelle à la méditation sur la relativité du temps... Serait-ce là le secret des montres molles de Dali ?

    Je ne suis personnellement qu’un primaire en matière d’Art, mais n’est-ce pas précisément la condition nécessaire et suffisante pour découvrir et apprécier les Arts Premiers ?

    Ce que j’en ai vu me paraît aussi de premier ordre.

    .


  • Internaute (---.---.73.142) 29 juin 2006 12:28

    Article intéressant qui met en avant une tendance actuelle dans la présentation des pièces. On devrait sortir d’un musée en ayant découvert quelque chose d’exotique et appris quelque chose sur l’Autre, sa vie et son environnement. Au lieu de cela le musée devient un simple spectacle, une espèce de brocante où dans un fatras hétéroclite sont rassemblés des objets d’époques et d’usages différents.

    L’obscurité dont vous parlez empêche de voir les pièces et maintient bien l’ambiance salle de cinéma. J’ai eu le même sentiment en visitant des collections égyptiennes éclairées par des petits projecteurs roses dans une pièce totalement obscure. On n’a qu’une envie, celle d’emporter la pièce dans le jardin pour voir de quoi il s’agit.

    Je passe sur le paragraphe moralisateur obligatoire : « suscite un débat positif sur le passé colonial et le pillage dont les nations américaines, africaines, asiatiques et océaniennes ont été victimes. »

    Pour ne prendre que l’exemple de l’Egypte, le pillage des pièces historiques a été organisé par les conquérants arabes et il a fallu attendre Napoléon pour que se crée enfin l’Institut d’Egypte chargé d’identifier et de protéger les pièces les plus intéressantes. Qaund on voit le peu de choses qu’ils reste dans les pays africains on se dit qu’heureusement que le « pillage » est passé par là. C’est grâce à lui que vous avez eu la joie admirer ces objets.


    • (---.---.90.1) 29 juin 2006 12:33

      ben voyons ! blanc y en a gentil ! y en venu voler des pièces millénaires, parfaitement conservées pour leur éviter d’être piller !

      Mouafff !


    • Jojo2 (---.---.158.64) 29 juin 2006 12:57

      Je pense que c’est impossible de donner des informations pertinentes sur les pièces exposées dans un musée sur une affichette de quelques cm. Il vaut mieux y aller en esthète, avoir une émotion, et si on veut approfondir, lire une étude, aller à une conférence, et retourner au musée où l’objet apparaîtra alors dans sa vraie dimension.

      Comment doit-on voir un tableau de Jérome Bosch ? ou de Gauguin ? Voir à ce sujet la remarquable série « Palettes ».


    • Ana Lucia Araujo 29 juin 2006 14:04

      Pas nécessaire d’avoir des informations exhaustives sur une fiche, mais dans certains cas mentionnés on ne donne pas du tout d’information...


    • Ana Lucia Araujo 29 juin 2006 14:08

      Vous dites : « C’est grâce à lui que vous avez eu la joie admirer ces objets »... il y a un côté vrai, mais j’ai vu des choses beaucoup plus de pièces intéressantes en Afrique. Un musée comme celui d’Abomey, restauré dans les années 90, conserve une panoplie d’objets en toute sécurité. Il vaudrait la peine d’investir aussi dans les musées africains, là où c’est possible de garantir la sécurité des oeuvres, bien sûr.


      • (---.---.153.60) 29 juin 2006 14:43

        bonjour, mais que penser du musée Chirac euh pardon du quai branly, et bien je trouve inadmissible que l’on puisse dépouiller Paul pour habiller Jacques, le pauvre musée de l’Homme est presque moribond ! pourquoi privilégier le côté artistique d’un objet plutot que son aspect ethnologique, scientifique, beaucoup plus durable dans le temps et surtout beaucoup plus objectif, personnellement je trouve que Lascaux est une vraie merveille, ce n’est pas pour autant qu’il faut l’étudier sous le prisme de l’art (du style etc...)les préhistoriens ne sont plus des historiens de l’art mais de véritables scientifiques !! (à part peut-être J Clottes, mais bon c’est une opinion personnelle) bref de l’art et pas de la science !! voilà ce qu’est ce nouveau musée (très beau et attractif par ailleurs) que dire de la bibliothèque du musée de l’homme qui a été démantelée brutalement privant des milliers d’étudiants de documents intouvables ailleurs ! et que l’on ne ma parle pas des chercheurs du quai branly, à part 3 ou 4 conservateurs qui viennent du musée de l’homme je n’en vois pas

        autre point d’affrontement la gabegie financière pour acheter des pièces appartenant aux responsables des achats du musée !! et oui sous ses paillettes le musée est quelque chose à l’image de son initiateur de très opaque !!!!!


        • (---.---.59.170) 29 juin 2006 15:30

          Mouai, d’aprés les foto du web, pas de quoi se relever la nuit. C’est vraiment démago comme projet. En gros, on dit à la populace, faite n’importe quoi, et vos production finiront dans un musée.. On ferait mieux de bruler ces cochoneries et de fermée ce musé, qui doit couter de l’argent.


          • (---.---.153.60) 29 juin 2006 15:36

            encore un commentaire très progressiste, d’ailleurs si on continue dans le même style pourquoi avoir des musées, de la culture, de la science etc....

            pff il y en a qui devraient vraiment réfléchir avant d’écrire de pareilles conneries !


          • Maelstroem (---.---.6.84) 4 juillet 2006 16:30

            Le roi est nu.

            Les arts premiers n’ont rien à voir avec l’Art.

            Les oeuvres présentées à cette enseigne sont, en général, résolument hideuses.

            Comme ce que Saint-Paulien dit de l’art nègre s’applique à la virgule près aux arts dits premiers, je ne vais pas me casser le tronc en rédigeant un commentaire de mon cru. Je copie-colle et je le dis :

            "...on veut que nous admirions comme oeuvres d’art des objets qui, dans l’esprit de leurs créateurs, ne l’étaient pas. On veut créer un art nègre a posteriori, en jargonner les principes, les lois, et l’imposer à l’Univers comme art supérieur. En face des hideurs évidentes du prétendu art nègre, je dirai simplement que je suis né au Puy-en-Velay et que j’ai eu la chance de vivre à Florence. On prétend nous montrer ce qui n’existe pas. Quand nous regardons une sculpture d’André Pisano, de Ghiberti, de Michel-Ange ou de Rodin, quand nous admirons un tableau de Giotto, de Dürer, de Vélasquez ou de Rembrandt, nous éprouvons une émotion immédiate parce que l’oeuvre est d’abord belle. Puis, nous tirons de la comtemplation de ces objets et de milliers d’autres oeuvres d’art, une foule de sentiments divers, de plaisir, de noblesse, d’enthousiasme. La plastique nègre est généralement repoussante (...) L’art nègre a été inventé vers 1910 en Europe par des gens fermement décidés à mystifier leurs contemporains : certains se révèlent excellents hommes d’affaires. Les arts plastiques n’ont jamais existé et n’existeront jamais en Afrique noire. Les bâtisseurs de cathédrales, les peintres et les sculpteurs d’églises avaient parfaitement conscience d’être des artistes. Tous les efforts des Blancs pour que les Noirs prennent conscience de leurs talents se soldent par de pitoyables échecs. On voit apparaître de nouvelles monstruosités, qualifiées de néo-expressionnistes ou de surréalistes. Cette frénésie de laideur déshonore notre époque*. (La contre-révolution africaine)

            Comme je ne vois pas ce que les cuistres pourront répliquer à ce qui précède, je leur offre, bon zigue, du grain à moudre : de son vrai nom Yves-Maurice Sicard, Saint-Paulien fut un collabo notoire, membre du Directoire du PPF, le parti de Doriot, condamné par contumace aux durs à perpète en 1946, mis au bénéfice d’une grâce amnistiante en 1957.

            Lâchez les chiens ! smiley)

            * Souligné par Maelstroem

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