"I'm only me"- rappelant les limites de tout homme quelque soit les batailles, c'est Garland Jeffreys qui le dit, auteur-compositeur interprête et musicien, qui sort son nouvel album "The king of in between", engagé depuis toujours contre le racisme et la marginalisation, un artiste au coeur noble et au talent immense, l'incontournable de New-York ! Une interview citoyenne du "matador" que je suis parti recueillir les yeux dans les yeux, rien que pour vous, ma bonne plèbe ! ^^
Quand ma pote Martine m’a dit que Garland Jeffreys était son « ami Facebook » depuis 2008 et qu’elle m’a demandé si je voulais bien faire une interview de lui pour le Aurel & Roll à l‘occasion de la sortie de son nouvel album "The King Of In Between" et de son retour sur scène à Paris, au Divan du Monde le 2 juin… comment te dire ça ? Cela m’a fait un peu l’effet qu’aurait pu ressentir n’importe quel petit guitariste minable si on lui disait tout à coup « hey mec, Jimi Hendrix revient sur terre pour un concert à Paris, tu veux des places ? »
Garland Jeffreys, mec, rends toi compte : 68 balais, plus de 40 piges de carrière à mettre en musique et à l’honneur le métissage culturel, la compréhension interculturelle… 40 piges à parler des plus marginalisés… ami sur scène et dans la vie de Bob Marley, Bob Dylan, Paul Simon, Bruce Springsteen…
Faut dire qu’on l’aura attendu le prince de l’urban poetry new yorkaise dont certains de ses tubes comme New York Skyline sont devenus de véritables hymnes à la grande pomme ! Enfin, c’est pas à toi que je vais faire l’article… quel mélomane averti ne connait pas Wild In The Streets, Color Line… ?
Bref, le « matador » était de retour après plus de 13 ans qu‘il ne nous avait pas concocté un de ses album studio dont lui seul a le secret, et il allait en plus pouvoir m’accorder une interview… je ne sais pas si tu te rends compte de l’aspect grandiose de l’évènement… Ajoutons à cela que son album est une véritable tuerie et a été acclamé aux states comme l’un de ses meilleurs depuis son album « Ghost Writer » sorti en 1977. Du Jeffreys pur jus. A sa sortie il avait déclaré « ces morceaux là ont vu le jour au cours de ces dernières années et ce n’est que lorsque l’album fut enfin terminé que j’ai remarqué que presque tous les morceaux parlaient du sentiment d’être marginalisé et de ne pas avoir de droits… » Même son pote Antoine de Caunes ici n’en a dit que des louanges. Du haut vol, je te dis ! Garland en funambule fait fusionner ses racines musicales afro-latino-cherokee… En un mot, c’est du lourd ! Plus qu’un album, une pure merveille, comme on dit chez moi, faite avec amour…
Garland nous avait donné RDV à Martine et moi, dans le hall de l’hôtel Triangle d’Or sur le quartier de la Madeleine. Un hôtel d’ailleurs assez singulier, dont les chambres ont été dessinées selon les goûts de musiciens célèbres tels que Jacques Higelin ou Archie Schepp, c’est te dire si la musique était déjà au rendez-vous…
Et puis ce qui est cool, c’est que Martine a enfin pu voir que son « ami facebook » n’était pas un « fake » et que c’était vraiment lui qui administrait son compte !
Ce lundi, nous sommes accueillis par Yazid, son manager qui nous présente à Garland quelques minutes plus tard, visiblement après avoir fini un premier RDV…
C’est un Garland décontracté, souriant, qui nous apparait. Il est d’assez petite taille. Et l’homme que je vais découvrir et qui va répondre à mes questions va se révéler être plein d’humour, cultivé, fin, patient (je rappelle que je parle anglais sous la torture comme aurait dit Coluche), et ses yeux s’allument de plus belle à la simple évocation du prénom de sa fille dont il parle tout de suite avec une infinie tendresse, Savannah…
Salut Garland, et tout d’abord merci de nous avoir rencontré pour le Aurel & Roll…
Ma première question portera sur tes riches origines culturelles qui m’ont beaucoup intéressées, j’ai lu que tu avais des origines cherokee et afro américaines, peux-tu nous en dire un peu plus sur l’enfant qui a grandit dans le Bronx ?
Ma grand-mère est de Porto Rico, mon grand père est un noir et amérindien, mon père est mulâtre, noir et blanc. Et c’est ça tu sais…. Je viens seulement de 4 endroits différents… j’ai grandi dans un milieu familial multiculturel mais les gens autour de moi étaient majoritairement blancs… j’ai reçu une éducation catholique et nous étions la seule famille de couleur à l’église…
Dans quelles valeurs as-tu grandi, Garland, et est-ce que ces valeurs ont grandement influencé l’artiste que tu es aujourd’hui ?
Je pense que mes valeurs ont été formées par ma mère, mon père et ma grand-mère je pense… par exemple, je suis intéressé par les gens, je suis intéressé par la découverte des autres cultures… je suis intéressé par aider les autres… je suis de gauche, je ne suis pas à droite, je ne suis pas un Sarkozy vous savez ! Hahaha ! Alors… j’aime le monde multiculturel…. Je n’aime pas le monde uniquement blanc… j’aime la mixture, je suis une mixture !
Je le suis aussi, mais tu ne le vois pas tellement… Mon grand-père était guadeloupéen…
Je ne vois pas ça… je vois un homme blanc…. Hahaha !
Hahaha ! Donc tu est né dans les années 40…
Oui, je suis né en 1943...
Alors quelle était la musique que l’on écoutait à la maison chez les Jeffreys ?
Le Jazz ! Count Basie, Duke Ellington, Stan Kenton… et les chanteurs comme Dinah Washington, Billie Holliday, Nat King Cole, Miles Davis… Charlie Parker…
Donc en majorité des artistes afro-américains…
Oui, tu peux le dire, des afro américains…
Et qui mettait de la musique à la maison ?
C’était juste ma mère, mon père, et mes oncles… ils écoutaient la musique en stéréo, avec la hifi…
Quel a été ton premier instrument ?
La guitare ! J’ai commencé à jouer de la guitare quand j’avais… mmm… pas avant mes 20 ans… oui, à mes 20 ans, c’est ça !
C’est tard…
Yeah !
Mais avant tu n’avais rien essayé ?
Un peu le piano mais je n’avais pas la discipline… tu vois ce que je veux dire… je ne voulais pas bosser tous les jours sur le piano… ma fille, elle joue tous les jours…
J‘ai vu ça, j’avais une question pour Savannah plus tard…
Tu as vu ses vidéos ? Elle est mignonne, hein ?
Oui, beaucoup ! Donc ça a été ton premier instrument…
Oui, une guitare, je l’ai acheté moi-même…
Et quel type de guitare était-ce ?
Je ne me souviens pas, probablement un jouet…
Une guitare classique ou électrique ?
Une guitare acoustique…
Ensuite, c’est très intéressant, tu es parti étudier les Beaux Arts à l’Université…
Oui, c’était une situation étrange… je suis parti à l’université de Syracuse… j’ai été le seul dans la famille à partir étudier à l’université jusqu’à ce moment là. Personne dans mon voisinage n’était jamais parti à l’université. Juste deux gosses. Moi et un autre gars. Alors, personne n’était jamais parti en Europe. En tout cas personne que je ne connaissais n’était jamais parti en Europe. Sauf moi. J’ai eu la possibilité d’entrer dans ce programme pour aller étudier à Florence… parce que j’avais de l’intérêt pour la peinture…. (Je dois te dire, noble lecteur, qu’à ce moment de l’interview, Garland, l’air rêveur n’est plus avec nous, mais 40 ans en arrière. Il semble être redevenu pour quelques instants un petit étudiant noir américain à Rome…) La garlerie Ufizzy, tu connais ?
Heu… non… (Je sais j’ai l’air con, heureusement, Garland qui a non seulement une grande culture, a aussi beaucoup d’humour !)
La garlerie Ufizzy (me répète-t-il), tu dois y aller ! On ne peut pas finir cette interview avant que tu n’en sois revenu ! Hahaha ! La galerie Ufizzy est l’un des plus grands musées de l’histoire du monde… fantastique ! Giotto, Benvenutto Cellini… des scultures… Michellange, fantastique ! Boticelli… toutes ces peintures…
C’est la Renaissance (lançais-je, essayant de me redresser sur mon siège afin de tenter de regagner un peu d‘amour propre…)
Yeah, les débuts de la Renaissance vers 1250... XIIIème, XIVème, Xvème… Michellange et De Vinci, tous ces grands peintres fantastiques, incroyables ! Alors ça m’a intéressé… et j’y suis allé… j’ai eu cette bourse pour aller en Italie… je suis resté en Italie pour un semestre… et ça a changé ma vie ! Je parle toujours italien ! (Nota : là j’essaie de te retourner ce qu’il a dit, mais rien n’est moins sûr, ne parlant pas italien…) Yeah… Parlo italiano bene… Firenze… la lingua, la gente, la mangare…. Fantastic, fondamente WOW !
Un semestre seulement et ça a changé ta vie ?
Je suis parti dans deux familles italiennes… tout le temps où j’y étais… je n’ai rien fait que de rester avec eux… cela a vraiment affecté ma vie…
Garland, tu dis toi-même que tu as été influencé par les Beaux Arts… il y a un artiste, Serge Gainsbourg, peut-être le connais-tu…
Bien sûr, je l’ai rencontré ! On avait échangé quelques mots, mais pas plus…
La légende raconte que Serge Gainsbourg a étudié comme toi les Beaux Arts et qu’il a ensuite viré totalement vers la musiqué après avoir brûlé une nuit toutes ses peintures… comment ça s’est passé pour toi ce changement des Beaux Arts à la musique ?
J’étais intéressé par les Beaux Arts, mais uniquement à un niveau académique… J’ai toujours été intéressé par la musique depuis que j’étais gamin… à chanter en classe, devant les élèves, des chansonnettes… j’avais 5 ans… je chantais devant une audience à l’âge de 7 ans… chanter et jouer et des trucs comme ça… donc j’avais déjà quelques intérêts dans la musique, aucun doute là-dessus ! Mais mes parents voulaient que j’ai une éducation académique et ça a été comme cela jusqu’au moment où j’ai décidé d’arrêter l’école et de vivre à New York, à l’East village… j’ai commencé à vire à l’East village dans les années 60’ et en venant y habiter je m’y suis vraiment senti renaitre…
Quand tu dis que ça a changé ta vie d’être parti en Italie, de quelle façon cela l’a-t-elle changée ?
Parce que tu sais je venais d’une famille qui n’était pas très instruite. Ils n’étaient jamais allés nulle part. Ils n’avaient jamais voyagé. Mon père avait deux boulots pour que je puisse aller à l’Université…
Quelle sorte de travail ?
C’était juste un manœuvre, il devait juste faire attention que le boulot soit fait et n’avait pas de connaissances particulières… il bossait très dur, chaque jour de la semaine… 2 boulots simplement pour que j’aille à l’école, tu te rends compte, c’était impressionnant ! Alors il m’a aidé de façon à ce que ma vie par la suite puisse être spéciale… tu vois…
Lorsque tu as dis à tes parents que tu voulais étudier les Beaux-Arts, que t’ont-ils répondu ?
Ils étaient d’accord avec ça… tu sais ils n’auraient pas été contents que je parte de l’école, ils voulaient que je sois diplômé… mais je ne voulais pas être un universitaire… je suis allé à la bibliothèque, j’ai payé mon entrée et quand j’ai regardé les gens autour de moi, j’ai pensé : « waw ! C’est pas moi, ça ! » Alors j’ai recontacté l’école et ils m’ont rendu 90% des frais de mon inscription… ensuite j’ai commencé à vivre dans l’East Village, c’était en 1965...
Et c’est donc à partir de ce moment là que tu as commencé à jouer à NYC ?
Oui, j’ai commencé à jouer dans les années 60’… tu sais Lou Reed était un de mes amis… on s’était rencontré à l’Université à Syracuse… et les autres artistes que j’ai connu…. Des écrivains… je suis donc devenu amis avec tous ces gens… et c’est donc à ce moment là qu’on s’est retrouvés avec Lou Reed… il commençait à jouer et je l’ai donc rejoins pour quelques shows… on jouait ici et là… ensuite j’ai eu mon propre groupe à la fin des années 60... Je jouais dans des clubs et… tu sais… on se faisait la main, quoi !
Tu veux dire que vous cherchiez votre propre style…
Oui, c‘est à peu près cela, on cherchait notre style…
Et quels souvenirs as-tu gardé de cette époque où tu jouais dans les pubs ?
Et bien, je réalise que c’était le début, tu sais… je jouais aussi sur les scènes folk… toute la question était de démarrer… c’était le tout début et tout le monde démarrait autour de moi… certaines nuits nous faisions 3 shows, une première fois dans le centre du village, une deuxième dans le sud, une troisième fois dans le nord… et cela sans même être payés…
Vous n’étiez pas payés ? Alors c’était juste pour faire vos armes ?
Voilà, c’est ça…
Et à partir de ce moment où tu as commencé à ne plus vivre que pour la musique, tes parents étaient d’accord avec ça ?
Je vivais par moi-même, j’avais un job, je travaillais dans le sociale dans une école pour enfants en difficulté de la ville de New York… alors j’avais vraiment trouvé ma voie… une fois que j’ai eu quitté l’école en 1965, je me suis retrouvé à devoir me débrouiller par moi-même… j’avais mon propre appartement et je continue toujours à faire la même chose…
Parfois tu fais du rock, parfois du reggae, parfois du Rythm & Blues… est-ce à partir de ce moment là que tu as commencé à apporter des valeurs antiracistes dans ta musique ? Etais-tu confronté toi-même au racisme ?
Absolument ! De nombreuses fois ! De très très très nombreuses fois… j’ai grandi dans un monde, du temps où j’étais gosse, où le racisme était naturel, normal…
Normal ? Tu veux dire que le racisme était une chose commune dans la société américaine ?
Bien sûr ! Et pas seulement dans la société américaine mais dans toutes les sociétés. C’est toujours une société raciste malheureusement, même s’il y a eu certaines améliorations… il y a eu beaucoup de changements mais pas assez. C’est un sujet énorme. Et depuis le début j’ai combattu cela. Alors quand je suis devenu musicien j’ai commencé à écrire des chansons à propos des « races »… d’une manière intéressante… parfois avec le sens de l’humour, et parfois juste en y mettant mes idées. C’est là tout le sujet. La liberté, l’amour, l’amour pour les autres sans regard pour la couleur ou la religion… Etreindre les autres, défier les gens qui disent des choses, écrire des chansons qui en parlent, en faire des albums…
Parfois lorsque l’on doit faire face au racisme, on peut réagir violemment, de façon agressive. Mais il semble que ce ne soit pas ton style. Tu me parais, dans ton approche artistique, être plus positif, et penser que lorsque l’on envoie de bonnes choses, on en récolte de bonnes en retour…
Bien ce n’est pas aussi simple que cela… j’essaie d’éduquer les gens comme je l’ai été moi-même… je suis un type qui aime… je suis le genre de personnes dont les gens aiment généralement s’entourer… je suis capable de donner une certaine attitude positive… et lorsque j’ai une chance de m’asseoir avec des personnes alors je peux leurs dire quelques trucs… j’ai écris des chansons depuis des années sur ce genre de problématiques… et je me suis levé pour l’égalité des droits, l’amour et tout cela… être un ami pour les autres, aider les autres…
Ton premier album a été enregistré avec le mythique label Atltantic Records fondé par Ahmet Ertegün que l’on a appelé « l’oreille turque de la musique noire », et qui a découvert Otis Redding, Aretha Franklin… comment cela t’est arrivé ?
Juste un mot à propos de cela, aucunes de ces personnes ne furent « découvertes ». Elles furent signées. C’est une grande différence. Parce qu’elles existaient auparavant. Elles étaient déjà géantes auparavant… cela dit, quelqu’un d’Atlantic est descendu me voir lors d’un show et l’a beaucoup aimé…
Qui était-ce ?
Michael Cuscuna… il est descendu me voir, il a passé le mot à Atlantic Records, et c’est comme cela que j’ai signé mon premier album… enfin, mon premier album solo car j’avais déjà fais un album de groupe avant cela mais l’histoire est la même. Peu d’artistes de couleurs faisaient des disques rock&roll… mais je l’ai fais… je suis plus intéressé par le rock en tant qu’artiste… j’adore la soul, le rock, j’aime toutes les musiques… mais pour moi le rock était vraiment quelque chose que je pouvais faire !
Et donc tu as rencontré Ahmet Ertegün ?
Oui, j’ai rencontré Ahmet, Jerry Wexler et le frère d’Ahmet Nesuhi Ertegün…
Quelle sorte d’homme était Ahmet ?
J’aimais Ahmet, il adorait la musique… et une fois il est descendu me voir à Philadelphie en limousine et j’étais vraiment très heureux qu’il vienne me voir. Je l’aimais, rien qu’à sa façon de voir l’Amérique tu sais… il était vraiment éclairé… tous les trois l’étaient, mais Ahmet était spécial.
Garland, peut-être aurais-je tord, mais tu me sembles vivre une histoire d’amour avec New York…
Tu le penses vraiment ? (me demande-t-il d’un regard taquin)
Oui, je le pense vraiment ! Hahaha !
HAHAHAHA !
Alors en tant qu’artiste new yorkais, comment as-tu vécu le 11 septembre ?
J’ai été très bouleversé ce jour là… j’ai conduis ma fille à l’école pour la première fois ce matin là avant que tout n’arrive. C’était son premier jour d’école. Et sur le retour j’ai vu la fumée que l’on pouvait voir de là où j’habitais… en fait on pouvait la voir de partout… je suis rentré à la maison, j’ai allumé la télévision… et j’ai regardé en silence, j’étais très nerveux, anxieux, parce que ton cerveau voyage tu sais… tu penses qu’une chose de vraiment très très très affreux a dû arriver… objectivement quelque chose de vraiment affreux était arrivé mais tu penses que cela doit être quelque chose de vraiment pire… c’était vraiment très très inquiétant. Beaucoup de gens ont eu des amis en train de mourir, des membres de leurs familles, c’était vraiment très intense…
Est-ce que la vie a changé pour toi après le 11 septembre ?
Pour moi non, la vie n’a pas changée. Mais je me suis rendu compte de certaines probabilités… des personnes ont été vraiment très effrayés, certaines ont fait des dépressions… cela a définitivement fait rentrer la peur dans le champ de vision… objectivement c’était quelque chose d’horrible… il y avait beaucoup de rumeurs sur le pourquoi cela est arrivé et qui avait bien pu faire cela…
Garland, lorsque tu regardes derrière toi les 40 années passées à combattre le racisme et à lutter pour des valeurs humanistes, et au regard de ce que le monde te semble être devenu, quelles constatations en fais-tu ? Es-tu plutôt pessimiste ou positif sur l’avenir ?
J’ai une approche différente par rapport à cela… je sais que j’ai des limites… je ne suis que moi… j’essaie juste de tirer le meilleur des situations que je rencontre… comme je l’ai dit tout à l’heure, j’apporte mon aide aux gens autant que faire se peut lorsqu’ils requièrent ma présence, mon support, qu’ils veulent connaitre mes opinions… je suis assez disponible…
Donc tu nous reviens avec un nouvel album studio…
Oui et toutes les chansons sont des nouveautés…
Que veux-tu nous faire partager avec cet album ?
Je veux te dire que c’est un album fantastique, et que tout le monde devrait aller l’acheter illico ! Hahaha ! Sincèrement, je suis vraiment très heureux de cet album, j’ai beaucoup travaillé dessus… et il en est vraiment sorti un truc super tu sais… c’est vraiment super, excellent, je m’éclate avec tous les musiciens comme Junior Marvin des Wailers… je pense vraiment que j’ai fais un album particulier…
Oui, on dit même que c’est un des meilleurs que tu n’aie jamais fais, un des plus accomplis…
Oui, certains disent que c’est le meilleur…
Mais quel est ton avis là-dessus ?
Je pense que c’est ça ! Hahaha ! Que veux-tu que je te dise ? Comment veux-tu que je te réponde ? C’est super ! Hahaha !
Martine demande quelle est ta chanson préférée ?
Toutes ! Nan, je vais te dire, j’adore le piano c’est vraiment très bon, et aussi les musiciens qui jouent mes chansons tu sais…
J’ai été surpris par un titre comme « I’m still alive » (je suis toujours en vie). Que voulais-tu dire par là ?
Et bien je pense que tu dois te servir de ton imagination, tu sais… je suis en vie, je suis en vie, je suis en vie… pas mort mais en vie… cela signifie beaucoup de choses. Cela signifie que je ne suis pas de ces personnes dont on parlait tout à l’heure et qui ont dû se jeter par la fenêtre… cela signifie que je suis de retour, et que j’ai toujours ma vitalité, ma force, mon énergie, et de l’intérêt pour la création… je peux encore rire et vous faire rire… je peux toujours me lever en forme, tu devrais venir à mon spectacle pour le comprendre…
Peux-tu nous expliquer « The King of In Between » ?
La signification est que je suis le Roi du milieu… de cette façon… j’ai toujours été entre les « races »… c’est lorsque tu n’es ni complètement noir, ni complètement blanc, alors tu es le roi au milieu… j’ai grandis ainsi dans ma ville en tant que jeune garçon, en tant que jeune homme… The King Of In Between est le titre que j’ai donné à l’album parce qu’il est justement en rapport avec mon expérience personnelle d’être toujours entre les « races ». Tu vois c’est aussi simple que cela. Et pour parler de cette expérience, ce sentiment de gène lorsque tu es un jeune garçon et que tu es très triste de ne pas pouvoir te mêler aux autres parce que les gens disent « Non, nous n’aimons pas ta couleur. Ma mère ne veut pas de toi. » C’était cela l’expérience. Toute personne de couleur fait l’expérience de cette chanson, tu sais… dans mon cas, parce que je suis métis, entre les deux… ni complètement blanc, ni complètement noir… parfois les noirs n’aiment pas les noirs dont la peau est trop claire eux non plus…
Martine qui est là est d’origine turque, mais née en France. Les franco-turcs comme elle peuvent parfois vivre la même chose, les français leur disant qu’ils ne sont pas français, et les turcs leurs disant qu’ils ne sont pas turcs…
Oui, c’est similaire ! Mais quand cela en vient à la couleur de peau c’est plus fort encore… ils commencent par m’appeler « le nègre »…
Oui, tu as une chanson à propos de ça ! (Et là cher public, Martine et moi vivons un pur moment de bonheur, car Garland commence à chanter son célèbre tube à capella…)
Don’t call me buckwead ! (Ne m’appelez pas bamboula !)
Don't call me eightball ! (Ne m’appelez pas la boule n° 8 !)
Don't call me nig nig nig nig ... (Ne m’appelez pas nèg, nèg, nèg…)
Watch that word… (Fais attention à ce mot !)
Don't call me Sambo… (Ne m’appelez pas le nègre indien !)
Don't call me coonskin” (Ne m’appelez pas peau de raton laveur !)
C’est tous les autres mots, tu sais…
Bon, venons-en à Savannah… en cherchant tes clips sur Youtube, c’est là que je l’ai découverte… pour être sincère avec toi, je me méfie un peu des « fils ou filles de… » mais là je dois avouer que j’ai été soufflé ! Elle chante vraiment très bien, avec beaucoup d’émotion dans la voix pour son âge… quel âge a-t-elle ? 13 ans ?
Non, elle en a 16 ! C’est ma fille !
Est-ce ta seule enfant ?
Oui, c’est la seule.
Comment est-ce arrivé qu’elle suive ta voie ? L’aurais-tu forcée ? (Je taquine un peu Garland, et bien sur il se prête au jeu…)
Oui, je l’ai ligotée !
Ah ! Vraiment ?
J’ai attaché ces mains aux touches du piano… nan, je lui ai juste acheté un piano…
Et quel âge avait-elle quand tu lui as acheté ce piano ?
A peu près 10 ans… mais elle chantait déjà… elle venait déjà jouer dans les clubs avec moi… vous vous rappelez d’une chanson qui s’appelait « Both Sides Now » ? (Garland se met à nouveau à chanter…) « I’ve looked at clouds from both sides now tadadadatadada… » (Dorénavent je vois les nuages des deux côtés). Je pense que ça devait s’appeler Clouds (nuages). Une célèbre chanson de Joni Mitchell. (A l’heure où je t’écris cette interview, lectrice mon amour… et tant pis si je me trompe… vérification faite, Both Sides Now de Joni Mitchell,1969, aété classée en 2004 170ème des 500 plus grandes chansons de tous les temps). Et elle est venue chanter cette chanson toute seule sur scène à mon 60ème anniversaire (donc en 2003, Savannah n‘avait alors que 6 ans.) Et c’était vraiment très très impressionnant. Je n’ai jamais essayé d’en faire une musicienne. Si tu veux que ton enfant fasse quelque chose, n’essaye même pas de lui en parler, parle lui d’autre chose… les enfants sont curieux par eux-mêmes…
Savannah montera-t-elle sur scène avec toi au Divan, à Paris le 2 juin ?
Non, pas à Paris mais elle est montée sur scène avec moi dans plein d’endroits… elle monte et joue une partie de quelques chansons… et pour la présenter généralement je commence par dire « j’ai une invitée particulière ce soir… ». Parfois les gens savent déjà qui c’est, d’autres imaginent une star de mes amis… « j’ai une amie spéciale… ladies & gentlemen, s’il vous plait je vous demanderais d’accueillir Miss Jeffreys ! » Alors elle arrive dans une belle robe, elle me donne un baiser, se met au piano et commence à jouer toute seule…
Bon, alors peut-être pour la prochaine fois…
Oui, éventuellement, elle était avec moi en Belgique et elle a chanté avec moi…
J’imagine qu’en ce moment elle doit être à l’école…
Yeah ! J‘espère qu‘elle y est ! J‘ESPERE ! Hahaha !
Ce sera donc ma dernière question… que voudrais-tu dire à des jeunes comme Savannah qui veulent faire de leur passion, la musique, leur métier ? Quel avis voudrais-tu leur donner ?
Je pense que c’est une vie géniale à mener ! Tu joues devant les gens, tu prends du plaisir à faire ce que tu fais… pour tellement de raisons pour moi c’est un métier fantastique ! Tu es amené à être au contact avec les gens, à les rencontrer, leur parler… mais je n’ai pas d’avis à donner… simplement, continuez à travailler ! Il n’y a vraiment pas de secret, bossez votre musique comme des dingues !

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