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Je vote « Milk » !

Je pense qu’on reconnaît un grand cinéaste à sa façon de brasser large sans en avoir l’air. C’est cela qui m’a épaté avec le biopic politique, Harvey Milk, signé Gus Van Sant (GVS). Vu l’ampleur du sujet et l’époque (les 70’s à San Francisco), on aurait pu s’attendre à un traitement kaléidoscopique de la chose via moult effets de puzzle, manche, flash-back et flash-forward en veux-tu en voilà, façon les habiles storytellers que sont des Ridley Scott (American Gangster) et autres Stone (JFK, Nixon, The Doors)*. Or, ici, tout en réalisant un film foisonnant, tant au niveau sociétal que formel, GVS ne s’embarrasse pas de multiplier à profusion un travail d’archiviste plan-plan ou de copiste lambda.

Cependant, avec une grande subtilité artistique, ce cinéaste parvient à fusionner ses deux cinémas - l’un à veine plus auteuriste, c’est sa trilogie lancinante de l’errance (Gerry, Elephant, Last Days) et l’autre, à caractère plus commercial, voire plus didactique, style A la rencontre de Forrester – afin de nous donner un film gigogne qui, pourtant, sur le papier ainsi qu’à l’écran, a l’air tout simple comme ça. Dans ce parcours retracé du 1ier homme politique ouvertement homosexuel, le parfum des années 70 et le souffle libertaire sont là mais sans jamais en rajouter dans le trop-plein genre film-dossier, fiction Canada Dry « comme si on y était » ou film à thèse.

GVS fait ressentir plus qu’il ne dé-montre ici, la suggestion l’emportant sur la saturation. Dans les quelques photos à grain – images gelées - qu’Harvey réalise de son amoureux Scott Smith/James Franco, on peut y voir des clins d’œil aux clichés photographiques labellisés David Hamilton, Duane Michals et Larry Clark ; d’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’une partie de l’histoire se passe à Castro Camera, une boutique d’appareils photo. Lorsque l’un des protagonistes du film (je ne sais plus si c’est Scott ou Cleve Jones/Emile Hirsch) passe un coup de fil, l’écran coloré devient composite et cite ouvertement, mais sans rien marquer au fer rouge, les portraits sérigraphiques démultipliés de Warhol - fil rouge incontournable de l’art des seventies et de l’émancipation de la communauté homosexuelle. Autre exemple, au cours d’une joute verbale théâtralisée, on découvre que l’une des personnes proprettes, bien sous tous rapports semble-t-il, qui s’adresse à Milk n’est autre que le plasticien contemporain bling bling Jeff Koons. Ainsi, le passage entre les époques, et les générations, coule de source, tel un flux naturel. GVS, en artiste tangent (à cheval entre cinéma et arts plastiques), parvient à boucler la boucle et à créer des connexions : le mouvement queer et le « gay savoir », d’aujourd’hui et d’hier, se sont aussi distingués via des passeurs hauts en couleur que sont drag queens, hippies, Warhol, Koons et autres David LaChapelle. Ainsi, avec Harvey Milk, on brasse large – et encore ici, je ne parle que de citations esthétiques – tout en pratiquant une grande économie de moyens et le fameux less is more des minimalistes américains.


Plutôt que de s’enfermer dans un cinéma arty qui pourrait tendre vers sa propre imitation (et faire école), il se pourrait bien qu’avec ce film millefeuille, GVS, selon moi, tente un état des lieux du cinéma contemporain et de son propre cinéma. Et en allant dans cette trajectoire-là, je trouve qu’il relève magnifiquement le défi. Non seulement dans l’exercice de style de la copie vintage d’une époque (cf. les stock-shots du générique du début), il s’affiche tel quel (en tant que copiste fétichiste, voire faussaire, travaillant l’image dérivée d’image), ainsi on peut penser qu’il ironise au sujet de la geste reproductible de tous ses compères hollywoodiens qui tentent de faire vrai en faisant du faux (Spielberg, Scott, Stone, Soderbergh…) et, d’autre part, tout en parlant d’Harvey Milk (1930-1978), il réalise un autoportrait à peine masqué - quête d’un nirvana tout en ayant « la mort aux trousses » - et un film aux tiroirs, ou placards, grands ouverts : à travers le coming out de Milk, conseiller municipal courageux qui a milité pour les droits civiques des homosexuels, on se penche sur la course frénétique au pouvoir et sa starisation (d’ailleurs, l’entrée en matière du militant passionné (« Je m’appelle Harvey Milk et je suis là pour vous mobiliser ») peut faire penser au cash « Hello, I’m Johnny Cash » de l’homme en noir, icône du rock), ou encore sur l’acceptation de soi, des préférences sexuelles, l’amour raté et la quête d’identité via cette idée que l’existence précède toujours l’essence.

Bref, GVS pense et voit grand sans en faire étalage, et c’est là tout à son honneur. Je suis prêt à boire son « petit » Milk existentialiste encore longtemps car sa manière très sensible, voire sensitive, de mettre les pieds dans le plat de notre société complexe et de l’art d’aujourd’hui (cultiver les différences et références sans jamais faire de révérence), est tout sauf du... Milky Way. En outre, précisons que le citizen Penn, alias Harvey Milk, y est très bon car ne tombant jamais dans la soupe à la grimace, manifestement il a amplement mérité son Oscar du Meilleur acteur et, le film, celui du Meilleur Scénario.

Dernier point, on reconnaît également un grand metteur en scène à sa capacité à mettre en branle une certaine puissance d’accélération quant à l’avènement de certaines séquences, c’est le cas lors du finale : alors que le film (du 4 sur 5 pour moi) baigne dans une ambiance érotique à l’apparence aimable, le double meurtre du héros et du maire de la ville (George Moscone) par Dan White, grand rival de Milk, est amené d’une manière tranchante et froide comme la mort, via toute une science du décadrage, du hors-champ et de l’ellipse, alors aux confins de l’abstraction géométrique. Ca vire soudain au noir opératique. Ces deux morts subites faisant froid dans le dos font aussitôt penser à la violence souterraine et à la sauvagerie latente déjà à l’œuvre dans l’imparable Elephant (Palme d’or 2003) et, preuve par l’image, on se dit illico presto qu’on a bien un cinéaste à bord et pas n’importe lequel.


* Ce qui n’enlève rien à certaines qualités narratives de ces biopics-là.

 

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2 réactions à cet article    


  • Fergus fergus 12 mars 2009 10:38

    No Milk today for me. Probably tomorrow !
    Pour Sean Penn, pour le décoiffant Gus Van Sant et pour l’histoire édifiante de ce pionnier politique.


    • morice morice 12 mars 2009 12:55

       Je pense qu’on reconnaît un grand cinéaste à sa façon de brasser large sans en avoir l’air ... et les grands critiques de cinéma à quoi alors ? A leurs tics de langage...

      biopic politique
      kaléidoscopique
       flash-back et flash-forward
      storytellers
      ’archiviste plan-plan
      copiste lambda.
      fiction Canada Dry 
      portraits sérigraphiques
      l’art des seventies 
      plasticien contemporain bling bling Jeff Koons
      le mouvement queer et le « gay savoir »
      drag queens, hippies, Warhol, Koons et autres David LaChapelle
      film millefeuille
      la copie vintage
      lesstock-shots du générique du début
      quête d’un nirvana
      l’existence précède toujours l’essence
      aux confins de l’abstraction géométrique
      noir opératique
      illico presto

      Bref, j’ai déjà lu des textes "à la mode", mais les votres sont des pompons : même Bayon sur Libération n’a pas réussi à faire pareil. Votre langage est CREUX, il utilise un verbiage à la MODE et c’est tout. Un sabir, un métalangage pour faux initiés qui n’apporte rien à la critique. C’est un suite de tiroirs à expression ouvert, et au final on se retrouve avec une commode vide. Dommage pour ce formidable film !!!

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