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Jean Delannoy et le cinéma littéraire

Jean Delannoy, mort le 18 juin à l’âge de 100 ans, se considérait comme le dernier survivant d’une partie de l’histoire du cinéma français et laisse derrière lui plus d’une cinquantaine de films d’une facture classique, le plus souvent inspirés de l’Histoire ou de la littérature.

René Chateau René Chateau

Né le 12 janvier 1908, Jean Delannoy, après des études de lettres à la Sorbonne, travaille comme journaliste et critique d’art, avant de débuter au cinéma avec le court métrage. Il sera ensuite l’assistant de Jacques Deval et de Félix Gandéra, puis réalisera pour son propre compte en 1942 Pontcarral, colonel d’empire. En 1943, L’Eternel retour, sur un scénario de Jean Cocteau, inspiré de la légende de Tristan et Iseult, le révèle au grand public. Ce film sera même l’un des rares succès cinématographiques sous l’Occupation. Par la suite, Jean Delannoy va s’attacher à porter à l’écran des œuvres littéraires, dont trois grandes réalisations : La Symphonie pastorale, d’après le roman d’André Gide qui remporta le Grand Prix du Festival de Cannes 1946 ; Dieu a besoin des hommes (1949) d’après le roman d’Henri Queffélec avec Pierre Fresnay et Madeleine Robinson et Maigret et l’affaire Saint-Fiacre (1959) d’après Simenon. Au total, ce ne sera pas moins de 47 films, auquel s’ajoutera son travail d’adaptateur, de scénariste et de dialoguiste. Citons parmi ses films les plus populaires : Le Bossu (1944), Notre-Dame de Paris (1956) avec Gina Lollobrigida, Le Baron de l’écluse (1959), La Princesse de Clèves (1960) et Les Amitiés particulières (1964), tous inspirés de romans, si bien que l’on peut parler chez Delannoy d’un cinéma littéraire.

Il est vrai que sous l’Occupation le recours à ces ouvrages présentait deux avantages : d’une part, ne pas susciter de tracasseries avec la censure allemande ; d’autre part, promouvoir auprès des Français - et au nez des Allemands - un patrimoine littéraire, dont ils avaient toutes raisons d’être fiers. C’est dans ce souci que Jean Giroudoux écrivit l’adaptation de La Duchesse de Langeais de Balzac pour Jacques de Baroncelli, puis les dialogues des Anges du péché, le premier film de Robert Bresson. Pour le même Bresson, Jean Cocteau modernisa un argument emprunté à Diderot. Enfin, aussitôt après la guerre, grâce à l’essor des ciné-clubs, le cinéma devint un tel phénomène culturel, auquel la Cinémathèque d’Henri Langlois ne fut pas étranger, que l’on jugea utile de joindre à cet engouement naissant celui de la littérature et que les cinéastes ne se privèrent pas de puiser dans les bibliothèques, et parmi nos plus grands classiques, les thèmes de leurs films. Delannoy pensait qu’un long métrage tiré d’un roman d’André Gide, auteur reconnu d’une certaine élite et gratifié d’un parfum de scandale, inciterait un plus large public à se familiariser avec son œuvre. D’autant que l’affrontement entre le devoir religieux et l’amour terrestre ne pouvait en aucune façon lui attirer les foudres de la censure. Et puis Michèle Morgan, star adulée des Français, venait de rentrer des Etats-Unis. Cette inoubliable partenaire de Jean Gabin - " t’as d’beaux yeux, tu sais - n’avait pas été remplacée pendant ses années d’absence. A n’en pas douter, Jean Delannoy tenait là les ingrédients d’un film à succès et celui-ci jouissait, avant même d’être programmé en salles, d’un a priori favorable.

Pierre Blanchar et Michèle Morgan. StudioCanal

 

En voici l’histoire : un pasteur découvre dans une chaumière isolée, perdue dans les neiges, une fillette aveugle qu’il décide aussitôt de recueillir et d’élever avec ses propres enfants, malgré les réserves de sa femme. Au fil du temps, l’enfant sauvage va se métamorphoser en une jeune fille belle et sensible, au point d’inspirer à son protecteur des sentiments très vifs. Egalement vifs et passionnés sont ceux ressentis par le fils aîné, revenu au bercail après une longue absence. Par honnêteté, il s’en ouvre à son père. Celui-ci, probablement inspiré par la jalousie, l’enjoint de renoncer à cette inclination, lui conseillant d’épouser Piette Castéran, une amie d’enfance. Finalement le drame va se nouer et Gertrude, qui vient de recouvrer la vue à la suite d’une opération, découvre la réalité des choses et préfère se donner la mort que de causer la destruction d’une famille qui l’a accueillie et élevée.
Le film, qui ne dessert nullement le roman de Gide, reçut un accueil triomphal. D’une facture classique, il compte parmi les plus grandes réussites de Delannoy et offrit à Michèle Morgan un rôle émouvant qui lui permit de renouer avantageusement avec le public français. Elle est une Gertrude touchante et délicate auprès de Pierre Blanchar et Jean Desailly, deux grands acteurs qui insufflent à leurs personnages la densité et l’acuité souhaitées.

Avec Dieu a besoin des hommes, le cinéaste s’attaque à un sujet différent. L’action se situe au cœur de la Bretagne, à l’île de Sein, où le curé, découragé par le comportement de ses ouailles que la misère incite à devenir des pilleurs d’épaves, quitte l’île brusquement et se voit remplacé par son sacristain, Thomas. Celui-ci va peu à peu se croire investi de ce ministère, écouter les îliens en confession, jusqu’au moment où un certain Joseph, qui vient de tuer sa mère par pitié, le supplie de lui donner l’absolution. Mais voilà qu’arrive un nouveau curé, en même temps que des gendarmes en charge d’éclaircir la sombre affaire du meurtre. Joseph, affolé à l’idée d’être arrêté et jeté en prison, se pend et le prêtre refuse de lui accorder des obsèques religieuses, ce qui provoque la colère de Thomas et des îliens. Ceux-ci vont passer outre et immerger au large le corps de leur camarade, parmi les chants et les prières.
Ce film, comme le précédent, bénéficia d’un accueil enthousiaste. Le thème, l’interprétation de Pierre Fresnay, un des plus grands acteurs de l’époque, et de Madeleine Robinson, dont le jeu fut toujours sobre et juste, avaient toutes les raisons de séduire, d’autant que Delannoy était un technicien habile et que le décor de cette Bretagne sauvage ne pouvait qu’enchanter le public. Ce film reste d’ailleurs dans les annales du 7e art comme une œuvre méritoire qui, si elle n’ouvre pas de perspectives personnelles, jouit d’un scénario solide de Bost et Aurenche et d’une belle mise en scène.

Jean Gabin. René Chateau

 

 

Le troisième long métrage qui, selon moi, figure au palmarès de la filmographie de Delannoy est Maigret et l’affaire Saint-Fiacre, dont le thème est le suivant : à Moulins, le commissaire répond à l’appel de la comtesse de Saint-Fiacre qui a reçu une lettre anonyme lui prédisant sa mort prochaine. Et le lendemain, au cours de l’office des Cendres, elle succombe à une crise cardiaque. Maigret , arrivé sur place, se met aussitôt en relation avec les personnes qui gravitaient habituellement autour d’elle. D’abord son secrétaire et amant qui a fait vendre à la comtesse la plupart de ses biens, ensuite son régisseur qui raconte au commissaire comment et pourquoi la majorité des terres a dû être cédée pour satisfaire les goûts dispendieux du fils aîné Maurice. Survient alors Maurice, scandalisé que son suicide ait été annoncé par erreur dans les pages d’un journal local. En réalité, cette fausse nouvelle a été téléphonée au journal qui l’a publiée sans s’assurer de sa véracité. Par la suite, quelqu’un a eu l’idée machiavélique de découper l’annonce et de la glisser dans le missel de la châtelaine à la page de l’office des Cendres, ce qui a provoqué sa mort. Aussi, le soir même, Maigret réunit-il l’ensemble des suspects et n’a guère de peine à démasque l’assassin qui n’est autre qu’Emile Gautier, le fils du régisseur. En agissant ainsi, il espérait récupérer ce qui restait encore des biens immobiliers, tout en faisant retomber les soupçons sur les héritiers : Maurice et Lucien.
Ce film de Delannoy, qui fait suite à un précédent Maigret - Maigret tend un piège (1957) - est certainement la meilleure adaptation qui fut faite du roman de Georges Simenon. Jean Gabin, endossant le personnage du commissaire à la pipe, est resté dans toutes les mémoires, tant son jeu est convaincant et me paraît insurpassable. D’ailleurs Simenon le reconnaissait lui-même : "Gabin a fait un travail hallucinant. Ca me gêne d’ailleurs un peu, parce que je ne vais plus pouvoir voir Maigret que sous les traits de Gabin". Quel compliment à l’intention du comédien ! D’ailleurs Gabin entrera dans la peau de ce personnage une troisième fois : après les deux Delannoy, il sera le Maigret de Gilles Grangier dans Maigret voit rouge (1963).

Jean Gabin. René Chateau

De nos jours, le cinéma de Delannoy est passé de mode. La raison en est que cet auteur n’a pas su ou voulu innover et s’est contenté d’initier un cinéma commercial de qualité, mais insuffisamment original pour figurer parmi les initiateurs du 7e art. Classons-le néanmoins parmi les réalisateurs estimables de par un cinéma, certes académique, mais élégant, une technique parfaite, une habileté indéniable à bien conduire ses acteurs et à s’entourer de collaborateurs compétents. Parfois, une force dramatique et psychologique laisse entrevoir ce qu’aurait pu être cet artiste s’il avait osé lâcher la bride à son imagination et s’aventurer hors d’un cadre trop conventionnel qui l’a limité et contraint. Malgré le regret que l’on ne peut manquer de formuler à cet égard, ses films se laissent revoir sans déplaisir et Delannoy tient une place respectable dans l’histoire du cinéma français.


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3 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 24 juin 2008 10:38

    Voila un grand cinéaste qui pourrait servir de modèle à suivre dans la réalisation de films ,car en France,il n’y a que des navets qui sortent depuis des mois et des mois à l’exception des chti

    Un grand réalisateur disparait,une page de l’histoire du cinéma français s’étteint

     


    • Michel Frontère Michel Frontere 25 juin 2008 08:30

      Jean Desailly qui vient de nous quitter est aussi extraordinaire dans Maigret tend un piège où il campe un fils de famille névrosé. Signalons aussi le travail de Michel Auclair, “Maurice”, dans L’Affaire saint-Fiacre.

      Je pense que la nouvelle vague s’est contruite contre ce type de cinéma “de Papa” dont on ne peut nier toutefois une certaine qualité française.

      C’est très bien d’avoir fait cette relation entre Jean Delannoy et le cinéma inspiré d’œuvres littéraires.

       


      • lamorille 25 juin 2008 23:30

        une fois de plus, je suis partagé...votre érudition est certaine, votre point de vue, votre opinion nettement moins...j’aurais aimé un avis plus tranché...croyez-moi, je ne suis pas un tenant de ceux qui crachaient sur delannoy comme exemple du ciné de papa...

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