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Jean Tabary et l’obsession présidentielle de la classe politique

« J’aime autant être empalé que de ne pas m’asseoir sur le trône ! » ("Iznogoud, le Tapis magique", Tabary et Goscinny).



Lorsqu’il est mort à 81 ans, le 18 août 2011, il y a exactement cinq ans, l’auteur de bandes dessinées Jean Tabary avait laissé, avec son compère René Goscinny, l’une des phrases préférées de la classe politique française depuis une trentaine d’années.

À l’époque, d’ailleurs, nous étions en plein dans la précampagne présidentielle, primaire au PS après l’éviction de Dominique Strauss-Kahn, avant l’échéance de 2012. Cinq ans plus tard, nous sommes exactement dans la même situation avec une inconnue pour l’autre camp. Tous se disent : « Je veux devenir calife à la place du calife ! ».

Cette phrase est le leitmotiv du grand vizir Iznogoud qui cherche par tous les moyens à prendre la place du calife Haroun El Poussah. Goscinny et Tabary avaient inventé cet inquiétant personnage pour se "lâcher" dans les années 1960 et 1970. Goscinny était chargé de faire une série avec Tabary pour le journal"Record" puis "Pilote" et ils se sont fait plaisir.

Goscinny a vu dans ce contexte assez exotique un moyen à la fois de pratiquer les joies du calembours, et de peindre une société politique avec ses travers. Si Plantu a trouvé le 14 janvier 2005 que Nicolas Sarkozy pouvait s’apparenter à Iznogoud dans sa volonté de prendre la place de Jacques Chirac, cette volonté de montrer une ambition dévorante et dévastatrice avait plutôt eu pour cible Jacques Chirac lui-même.

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Jacques Chirac, passant d’ailleurs (inconsciemment dans l’esprit des auteurs) d’Iznogoud à Haroun el-Poussah lui-même : « Le calife ne fait rien, et il le fait bien. Il sort rarement de son palais, où il se distrait paisiblement en jouant aux échecs. Il ne perd jamais, car son adversaire, en bon courtisan, lui signale les coups. » ("Le Tapis magique").

Je me souviens d’un album très politique (lu dans la collection 16/22 chez Dargaud mais publié plus tard sous le titre "Les Cauchemars d’Iznogoud"), dont les planches ont été publiées dans le "Journal du dimanche" du 21 octobre 1974 au 17 juin 1979 (avec un journaliste, Alain Buhler, après la mort de Goscinny), et qui se résumait à : "Si j’étais ministre de…".

Le 8 décembre 1974, Goscinny et Tabary mettaient ainsi en scène la venue de Jacques Chirac, alors Premier Ministre, en Irak dans le but de vendre une centrale nucléaire à Saddam Hussein, alors remplacé par Iznogoud. Goscinny et Tabary s’étaient "débridés" à cette occasion avec de très nombreuses références à l’actualité internationale du moment. Le personnage d’Iznogoud, qui ordonne habituellement d’empaler ses ennemis, se proposait alors de les "ensécamer", en référence à la norme française de télévision Sécam face à la norme Pal.

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Tabary expliquait qu’il s’était refusé à lire de la documentation sur l’environnement du grand vizir et que les décors, costumes, etc. très exotiques étaient sortis tout droit de son imagination (et n’avaient donc rien de réaliste).

Iznogoud est un anti-héros peu sympathique, une sorte de Louis de Funès de la bande dessinée française, qui veut toujours prendre la place du calife Haroun el-Poussah. Il est secondé par Dilat Laraht qui lui est fidèle et prend le rôle de confident, de complice, de retour à la raison, de voix off. Par naïveté, Haroun el-Poussah est le seul à croire en la loyauté d’Iznogoud, ce qui l’amène à l’appeler régulièrement, en guise d’oxymore franco-britannique, « mon bon Iznogoud ».

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Jeux de mots et allusions culturelles foisonnent dans ces albums grâce au génie de Goscinny. Quelques exemples.

Iznogoud qui dit, comme pour parler des présidentiables du PS : « Un éléphant ! Le règne du calife pour un éléphant ! » ("Le Tapis magique") à rapprocher bien sûr de Shakespeare : « A horse ! A horse ! My Kingdom for a horse ! » ("Richard III").

Ou encore Dilat Laraht qui dit à son patron (sorte de prémonition de la victoire présidentielle de François Hollande) : « Ne prenez pas les choses du mauvais côté. Peut-être qu’un événement fortuit viendra bientôt aider vos nobles desseins. » et plus tard de souffler : « Patron ! ça y est ! Un événement vient de fortuiter ! » ("Le Tapis magique").

Tout Goscinny était dans cette réflexion : « Laissons là le mandarin Litchi occupant ses paisibles loisirs à observer le vol des canards laqués au-dessus des champs de riz cantonnais ! » ("Le Tapis magique").

Ou alors, dans ce savoureux dialogue…
« Iznogoug : Comment es-tu arrivé ici, occidental ?
L’homme de science : C’est accidentel.
Iznogoud : Mais pourquoi es-tu venu en Orient ?
L’homme de science : J’étais désorienté.
Iznogoud : Homme de science occidental, je suis assez amateur de mots. Il m’arrive moi-même d’en rire. Ha ha. Cependant, si tu ne t’expliques pas plus clairement… je te fais empaler !!!
L’homme de science : Je pourrais faire pas mal de calembours avec ça, mais quelque chose me dit que ce n’est pal moment. ».
("Les complots d’Iznogoud").

Iznogoud est apparu la première fois publiquement le 25 janvier 1962 : « La série Iznogoud est née d’une façon spéciale : elle est curieusement issue du "Petit Nicolas" que je faisais avec Sempé. J’avais écrit une histoire où Nicolas était en vacances dans une colonie, avec un moniteur qui racontait des histoires aux enfants. Et il leur avait raconté l’histoire d’un méchant grand vizir qui voulait toujours devenir calife à la place du calife. » (Goscinny dans le "Journal du dimanche" du 20 octobre 1974 avant de démarrer la série politique dans l’hebdomadaire).

Iznogoud fut nourri surtout par Goscinny. Comme avec Astérix ou Lucky Luke, la mort de Goscinny a rendu la série un peu plus fade, sans l’épaisseur tant de l’histoire que de l’humour que savait apporter Goscinny.

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Après la mort de Goscinny, Tabary a quand même poursuivi la série jusqu’à un ennui de santé en 2004 (paralysie du bras droit après un AVC) et il demanda à son fils Nicolas Tabary de continuer, ce qu’il fit pour le dessin en collaboration avec divers scénaristes (Muriel Tabary-Dumas et Stéphane Tabary, et aussi Nicolas Canteloup et Laurent Vassilian). Après la mort de Goscinny, comme Uderzo, Tabary a quitté les éditions Dargaud pour fonder sa propre société d’édition (les Éditions de la Séguinière, du nom de sa propriété à Pont-l’Abbé-d’Arnoult, devenues ensuite les éditions Tabary reprises par les trois enfants de Tabary).

La série se poursuit donc encore maintenant et des "produits dérivés" ont été réalisés, comme le film (décevant malgré les 3 millions d’entrées) de Patrick Braoudé sorti le 9 février 2005 mettant en scène Iznogoud joué par Mickaël Youn, Haroun el-Poussah joué par Jacques Villeret (mort le 28 janvier 2005 juste avant sa sortie), avec aussi la participation de Kad Merad et de Franck Dubosc (en 1982, Louis de Funès avait été pressenti par Pierre Tchernia dans le rôle principal mais le projet avait capoté avec la mort de l’acteur).

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L’œuvre de Jean Tabary, né le 5 mars 1930 à Stockholm, ne peut pas cependant se résumer à Iznogoud. Au contraire, le monde de Tabary se ressent beaucoup plus dans ses créations personnelles et en particulier, à partir de 1958, dans Totoche et sa bande copains. Il a aussi créé en 1960 le personnage de Valentin le vagabond (avec au début Goscinny pour le scénario) qui est aussi du même monde. Ces séries ont été initialement publiées dans "Pif-Gadget" (auparavant "Vaillant") et "Pilote".

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Valentin est un anti-héros romantique, très naïf et écologiste avant l’heure, végétant dans la campagne, qui affronte des "méchants" (les gendarmes notamment).

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Apparu publiquement le 11 janvier 1959, Totoche est le chef d’une bande de gamins du quartier de Belleville dans le 20e arrondissement de Paris. Parmi ses copains, il y a Bouboule (le gourmand) et surtout Corinne et Jeannot. Jeannot est un pauvre naïf un peu maladroit et timide qui aime Corinne qui, elle, en profite, car elle est une petite vipère et fait ainsi de nombreux tours pendables à Jeannot. La série a pris fin en juillet 1982. Quelques thèmes importants y sont abordés comme celui de la mort en 1966.

Corinne et Jeannot sont devenus eux-mêmes les héros d’une autre série de Tabary entre le 19 décembre 1965 et 1972 et en 1979 et 1980, est parue le magazine "Les Vacheries de Corinne à Jeannot" qui faisait participer les lecteurs (les encourageant à écrire ou à dessiner) dans quatorze numéros mensuels (j’ai eu l’occasion d’en lire quelques exemplaires fort sympathiques pour la jeunesse).

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À ces héros, il faut rajouter aussi les loufoques Grabadu et Gabaliouchtou, deux personnages barjeots particulièrement débiles qui ont sévi de 1959 à 1962 dans "Vaillant" et en 1977 dans "Fluide glaciale", anti-héros qui furent encensés par Gotlib.

Un peu délaissé par les médias, toujours fidèle aux festivals, Jean Tabary était un esprit joyeux, tendre, sympathique et fantaisiste, avec ses moustaches optimistes. Sa mort le 18 août 2011 a rendu orphelins les adorateurs de ce petit monde romantique tandis que la plus connue de ses séries, Iznogoud, poursuivait son bonhomme de chemin grâce à ses enfants.

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Je ne sais plus quel écrivain un peu vaniteux faisait remarquer que si vous êtes un écrivain, il ne fallait surtout pas mourir autour du 15 août car on ne parlerait jamais de vous ; tout le monde est encore en vacances. C’est le cas aussi de la romancière Françoise Mallet-Joris (86 ans) et de l’ancien secrétaire général de la CGT Georges Séguy (89 ans), disparus tous les deux le 13 août 2016.

Avec ce modeste hommage, rétablissons donc un peu de justice à Tabary dont le principal personnage ne va pas cesser de parler au travers des nombreux acteurs de la classe politique française dans les mois prochains pour l’unique but de leur ambitieuse carrière : être calife à la place du calife…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 août 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
René Goscinny.
Gotlib.
Tabary.
Hergé.
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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1 réactions à cet article    


  • JP94 18 août 2016 22:19

    Alors il ne faut surtout pas confondre Tabary et Tabari.

    Al Tabari est un auteur arabe du 9-10ème siècle qui rédigea des chroniques mêlant le vrai au faux sur les califes de l’Empire arabe.
    Tabary n’y a jamais fait allusion mais peut-être s’en est-il inspiré ? 
    D’autre part, Jacques Tabary , le propre frère de Jean, a aussi travaillé à Pif-Gadget où il faisait des couvertures et produisait des dessins, dans un style proche de celui de Jean. Il a fait aussi les Totoche Poche.( série de gags en 3 ou 4 dessins ( strips mis en carré ... pour utiliser les chutes de papier !)
    Les liens pour prolonger, c’est bien, mais Hergé est totalement l’opposé de Jean Tabary et justement, Jean Tabary, auteur génial ( même sans Goscinny, lui il est génial), est représentatif du courant majoritaire de la BD française, libre, contestataire, ce qui la distingue de la BD belge : la BD belge étant éditée par des éditeurs catholiques est bien plus conformiste, marquée par un très fort sentiment colonialiste ( Spirou dans le temps Tintin au Congo ) , Hergé ayant éditié des BD dans une revue ultra ( royaliste puis fasciste : voir le Christ -roi ). Les filles y étaient des objets sans initiative, laissée aux garçons : bref une représentation très conservatrice, destinée à éduquer la jeunesse pour qu’elle reste bien sage tout en rêvant d’aventures ...
    Bien sûr ça a évolué depuis mais il reste un conformisme social.

    PIF, et auparavant Vaillant, au contraire, s’inscrivaient dans un projet de transformation de la société, avec des représentations progressistes : la femme n’y est pas objet mais acteur, par rapport à la représentation des peuples colonisés faite ailleurs sous un angle racialiste, et aux questions afférentes, les éditeurs de PIF ( le PCF ) avaient opté pour contrer intelligemment les représentations dominantes , donc sans « leçons de morale » comme on en fait aujourd’hui en France dans les écoles « il faut respecter les différences et autres discours paternalistes qui au fond sont basés sur les représentations racialistes.
    Par exemple, Nasdine Hodja, est une BD réaliste où le héros traditionnel de contes arabes ( Nasredine Hodja) incarne un peuple intelligent qui lutte contre le pouvoir autoritaire du calife ...
    En un sens Iznogoud est la version comique d’un récit anti-racialiste : Dilat Larat, homme du peuple, est bien plus sage et avisé que son maître Iznogoud. Iznogoud, comme vous le dîtes, se reconnaît chez pas mal de personnalités politiques ( PS, UMP/LR ou FN , mais pas gaulliste ). Or cela traduit un point de vue antiracialiste : Iznogoud n’est pas autre : »il y a un Izonogoud qui sommeille en chacun de nous« ( même en vous !) Tabary s’amuse beaucoup à procéder à des inversions avec des jeux de miroir orient-occident : encore un point de vue anti-racialiste. C’est très très fort.

    De même dans Totoche, il s’agit d’une bande de gamins de Belleville, rien à voir avec de gentils petits garçons entreprenants avec des filles qui collent aux basques, venus de nulle part. Les parents sont très réalistes, de milieu populaire bien mis en évidence.

    Au sujet de PIF et de Vaillant, il faut lire la somme écrite par l’ancien rédacteur en chef de PIF Gadget ( durant la »grande période« ) Richard Médioni.

    Du temps de Vaillant, les dessinateurs n’étaient pas professionnels comme aujourd’hui : et Tabary lui-même, comme son frère, ont d’abord exercé des métiers manuels. 
    Devenir dessinateur, c’était ne pas avoir de retraite ( pas de statut) , être payé à la planche, tout cela était de la précarité inhérente à ce travail non reconnu alors.

    Les dessinateurs et scénaristes de Vaillant, de même que l’équipe éditoriale , étaient d’abord issus de la Résistance. Vaillant est une revue de BD parue clandestinement. 
    Les BD de Vaillant relataient les récits de la Résistance issus des souvenirs de leurs auteurs ( le Grêlé 7/13 )
    On n’y respectait pas l’ordre établi : dans Corinne et Jeannot, le schéma typique est que la blague que Jeannot conçoit pour se venger de Corinne ( qui lui joue des tours très pendables : les lecteurs de PIF se plaignaient de sa cruauté, ce qui devait bien amuser Jean Tabary et ses collègues : Tabary pourfendait le machisme »par les cornes", la blague de Jeannot, donc, atteint l’agent Bodard, agent pas très futé intimement persuadé que Jeannot l’a visé exprès et il le mène au poste de police : on est là très loin d’un Mickey ami du commissaire de Police) 

    La naissance de PIF coïncide avec la volonté de moderniser la BD sur tous les concepts. Pari réussi ! PIF fut la plus grande revue de BD, très loin devant Mickey ...
    Jean Tabary était de cette veine-là. 
    Valentin le vagabond est une BD bucolique, au héros si sympathique et pourtant ce héros n’est pas héroïque, il est proscrit mais Jean Tabary rend attachante la figure du vagabond, que la société rejette et honnit ( encore aujourd’hui !) Encore une fois , Tabary est très politique ici, déjà.
    Mais son approche est indirecte, et plus forte.

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