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Jeanne Desaubry : « La littérature échappe aux classifications politiques ! »

Rencontre avec Jeanne Desaubry, écrivain de polars, dont le premier roman, Hosto, est réédité par les Éditions Krakoen.

J’ai lu sur votre site que vous avez eu envie d’écrire dès l’âge de 7 ans. Pouvez-vous nous expliquer comment cette envie vous est venue ?

C’est l’extrême jeunesse à laquelle ce vice m’a prise qui vous interpelle ?
J’habitais un petit village... trois cents habitants, l’école des petits, celle des grands.
La frustration ne fait qu’accroitre le désir... Je l’ai su très tôt. Il y avait ceux qui apprenaient à lire. Mais il me manquait un an pour avoir ce droit. J’ai appris à lire en cachette. Toute seule, en écoutant ce que faisaient les "grands". Le monde des livres est donc depuis le début ce monde du désir, inatteignable rêve.
Depuis, je lis, je dévore, je ne sais vivre sans un livre, ou plusieurs, à portée de la main.
C’est quasiment la seule ambition que j’aie jamais eue : écrire, moi aussi, des livres. Lecture et écriture indissociablement liées.

Quels genres de livres lisiez-vous à l’époque ?

Toute petite... Enyd Blyton, ses contes bleus (perdus, jamais retrouvés, un rêve ?).
Puis les Club des 5, du même auteur : des enquêtes, du suspens déjà. Jamais aimé les Fantômette : j’étais imperméable à l’humour que je trouvais lourdaud -déjà critique-... Après, très tôt, à partir de 8/9 ans, sont venus les romans de cape et d’épée : en premier lieu Les Trois Mousquetaires, bien sûr, mais aussi Le Bossu, Le Capitaine Fracasse.
J’ai eu, ensuite, à l’adolescence, une période fiction, puis San Antonio, puis... un jour, plus tard, j’ai découvert James Ellroy. Un choc total et définitif.
Une chose certaine : lire, lire, lire... toujours.

James Ellroy ? J’avais retenu son passé de clochard et le tragique destin de sa mère, mais en relisant sa biographie sur Wikipedia, je tombe sur une interview, réalisée par Nicolas Demorand sur France Inter, où il affirme être de Droite. En lisant votre blog, il ne m’a pas échappé que vous étiez très fortement engagée à Gauche. Comment donc une personne de Gauche lit l’œuvre d’un auteur de Droite ? Lisez-vous d’autres auteurs classés à Droite, à part James Ellroy ?

J’ai envie de répondre que je n’aurais pas dû m’exprimer sur ma sensibilité politique sur mon blog, car, dans un sens, la littérature échappe à ces classifications-là. Mais je ne suis pas à ma première contradiction.
Si je n’avais dû lire aucun écrivain de Droite, j’aurais dû me passer de Céline, par exemple, et cela aurait été tragique.
Je ne visite jamais une maison d’écrivain, je ne lis même pas leur biographie. Je lis leurs livres et rien d’autre. Rencontrer Ellroy a été un choc : la trilogie Loyd Hopkins : Lune sanglante, La Colline aux suicidés et À cause de la nuit. J’ai arrêté de le lire depuis American Tabloïd en 1995, parce que je ne m’intéresse qu’à l’aspect humain direct et sensible, et que les grandes fresques ne m’intéressent pas. Avant 1995, j’ai tout lu et tout aimé de cet auteur, depuis, rien. C’est un provocateur, imprécateur, un type un peu fou dont les délires amusent les publics et en font un bon "client" pour les médias. Ce clown-là me laisse indifférente. L’écrivain du début m’épate et me plonge dans un étrange ravissement effrayé...

Vous dites que dans un sens, la littérature échappe aux classifications politiques, mais vous avez choisi d’écrire des polars : un genre classé à Gauche, si ce n’est à l’extrême de celle-ci. J’entends ou lis souvent que les auteurs de polars aiment ce genre pour y dépeindre la ville, pour critiquer -d’une certaine manière, en tout cas- la société. À la question : « le polar en tant qu’écriture est-il le dernier acte politique véritable ?  », Maurice Gouiran dit lui-même que c’est « le dernier espace de liberté » et Gildas Girodeau, en accord avec Gilles Del Pappas, que c’est « un taquet à la démocratie ». Et vous, pourquoi écrivez-vous du polar ? Quelle est la finalité de vos histoires ? Dénoncer la société aussi ?

Pour répondre à « polar de Gauche - littérature générale de Droite... », je ne citerai qu’un seul exemple. Thierry Jonquet et son Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Titre culotté emprunté à un vers de Victor Hugo, À ceux qu’on foule aux pieds, magnifique... Et d’ailleurs Hugo, de Gauche ou de Droite ? On ne se pose plus la question. Hugo : littérateur immense, c’est tout. Donc, Jonquet ? Revenons à Jonquet. Ce roman a été vilipendé à Droite : Jonquet gauchiste, et à Gauche : Jonquet fasciste... Alors ? Jonquet n’était que lui-même, et ce livre présente son regard, avec sa sensibilité particulière quant à la situation dans certaines banlieues. Et c’est un très beau roman, fort et balancé (j’entends par là, pas univoque...).
Dénoncer la société ne m’intéresse pas en soi. J’aime trouver le moment où l’individu rencontre sa limite, la faille qu’il porte, et qu’il se trouve confronté au système avec lequel il s’était jusqu’alors arrangé, quand tout lui échappe.
Le polar, c’est tout à la fois, cette intense liberté-là, les extrêmes, avec les contraintes du genre, imposée par la nécessité de coller à une certaine réalité. De près ou de loin...
Je ne suis pas dans l’intellect, mais dans le sensible.
Ensuite, il y a le lecteur qui a sa grille de lecture à lui. Et finalement, il y a autant de romans que de lectures qu’on fait du même ouvrage. Et c’est bien ainsi.

Parlons de vos romans, justement ! Comment vous est venue l’idée de chaque intrigue ?

Hosto : premier roman paru, premier aussi au bout duquel je sois allée car les premiers chapitres abandonnés sont légion.
Il répond au besoin profond de répondre par la création à l’angoisse, par la fiction à l’arbitraire d’une situation extrêmement pénible. La victime de ce roman meurt sur le papier pour m’éviter de passer à l’acte ? En tout cas, pour répondre à une énorme frustration. Un roman quasi thérapeutique, mais le bonheur d’écrire a vite embarqué tout le reste. Et m’a permis toute la suite, car s’il n’avait pas finalement trouvé une petite place dans l’édition via Krakoen, et ses lecteurs... sans doute n’aurais-je pas continué car le proposer aux éditeurs et recevoir leur refus était une douleur énorme. Depuis, je me suis habituée... j’ai plus de recul.

Le passé attendra venait de l’envie de créer un personnage de femme lumineux, caractère de feu et de flammes, à qui j’ai donné tous les droits, se laissant séduire par une stripteaseuse, saisissant au vol un beau pompier, et surtout, tous les plaisirs de la vie, mais avant tout femme de fidélité à ses convictions profondes, maternelles et amicales. Une femme flic qui laisse sur le carreau les mecs plus ternes autour d’elle. Que du bonheur à écrire, et je me souviens avoir ri toute seule de nombreuses fois en relisant les scènes de bagarres (elle fait du karaté), de poursuites automobiles où s’échangent les coups de feu. Jubilatoire, mais où passent aussi des choses profondes.

Dunes Froides est né du désir de parler d’amour impossible. L’aspect policier est apparemment secondaire, bien que ma gendarmette pète-sec soit l’outil du destin dans la vie d’un étrange trio : les amants déchirés et le voyeur : leur Némésis. Je voulais tenter de montrer que derrière chaque apparence : la jeune femme à la beauté fragile, le vieil universitaire érudit, le voyeur pathologique, régnait le plus souvent un chaos de sentiments inavouables. Et pour ça, j’ai choisi le lieu : le plus vide et le plus sauvage possible. Plages du Nord en hiver. Un polar qui respire, une météo qui secoue.

Le prochain, en cours d’écriture (quand la rentrée me laissera souffler, ça ne devrait plus tarder), parle de femmes, un duo un peu Laurel et Hardy, et d’un couple improbable dont les destins s’entrecroisent. La condition féminine est pleine de ressources romanesques au sens noir du terme... En parler m’est devenu nécessaire.
Écrire est une respiration sans laquelle la vie ne serait pas pareille, alors on ne peut pas dire que ce soit "dur" . Cela demande juste d’avoir une tournure d’esprit particulière qui rend ça indispensable. Voilà tout. Pas de destin brulant, juste la nécessité. Modestement, sans se prendre jamais pour le dernier James Joyce...

Vous avez évoqué votre éditeur, Krakoen : pouvez-vous nous en dire un mot ?

Il vous sera facile de trouver tous les éléments nécessaires sur le site de Krakoen.
Ce que je peux en dire, c’est que Krakoen est né d’une passion un peu folle de son fondateur, Max Obione, pour le genre noir. Une bande d’amateurs de polar, un peu déjantés, pas conformes, pas normés, fréquentait les mêmes sites dédiés au genre. Ils se sont réunis sous sa houlette et j’en ai été dès les débuts : pas tout à fait à la fondation, mais presque. Une coopérative autogérée d’auteurs ayant pris leur destin en main, mais gérée comme une maison classique. Comité de lecture, édition, charte graphique, distribution, etc...
La multiplication des titres au catalogue, dont la qualité a souvent été relevée par le biais de nominations à des prix, concours et autres trophées, met l’accent sur la vitalité de Krakoen. Mais tout repose sur la disponibilité d’un homme pour la gestion technique et matérielle, l’esprit et les réseaux : Max Obione, lui-même auteur de talent, qui m’a délégué le travail avec les auteurs, la plupart passant avec moi par une phase de travail de leur manuscrit. J’adore. Cela me prend du temps, mais c’est un grand bonheur pour moi d’aider des amis à améliorer leur travail. Ils ont un talent fou !
Je ne connais pas de plus grand bonheur que d’admirer les couvertures Krakoen sur un festival... ou chez un libraire.

Vous avez également publié certains de vos textes (poèmes et nouvelles) sur votre site. Pourquoi ? Comment voyez-vous l’avenir de la littérature avec l’Internet ?

Mon site est né à une époque qui correspondait, pour moi, à l’entrée d’Internet dans mon existence. La préhistoire, pour ainsi dire. J’ai tout de suite compris l’intérêt qu’il y avait, pour des textes non publiés, à paraitre sur ce canal.
Écrire, on peut le faire pour soi seul, je l’ai fait longtemps. Puis un jour, faire le saut. Ce fut Internet et mon site, puis, plus tard, mais via aussi l’Internet, la parution de mon premier roman. C’est l’utilisation de ce moyen qui a permis la naissance des livres "objets".
Je n’écris pas que dans le genre polar et noir, quoi que... Je ne lis pas que du polar, quoi que...

Donner à lire d’autres formes que mes romans parus, plus anciennes, ou non publiées, est une façon de permettre à ceux que cela intéresserait d’entrer dans mon univers.
Sur mon blog, les poèmes n’apparaissent pas. Il est plus dévolu à mon actualité. Un jour, il me faudra peut-être choisir entre laisser vivre ou tuer mon site, qui n’est plus guère évolutif. Pour l’instant, je n’ai pas fait ce choix. Et un lecteur curieux peut donc aller lire d’autres manifestations créatives.
Un mot sur les photos qui illustrent aussi bien le site lui-même que les poèmes ou nouvelles : elles sont de Frédéric Duchesnay, un photographe discret. Son regard me plait, il est doté d’une grande sensibilité.

Je ne sais pas si le format numérique du livre remplacera jamais l’objet papier. Je ne le souhaite pas, même si une bonne partie de mon activité se construit de cette manière. La coexistence des deux, en ce moment présent, me convient tout à fait. Mes livres existent au format numérique, achetables sur www.ikiosque.fr. Certaines nouvelles ont été éditées par Caramba ! Publisching au format IPod. Mais je continue à aimer dédicacer des livres papier.

Propos recueillis par Richard Patrosso

Le site de Jeanne Desaubry

Le blog de Jeanne Desaubry
La page Krakoen de Jeanne Desaubry

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