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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Jeu surréaliste dans la tragédie

Jeu surréaliste dans la tragédie

Identité d’horizon, couleur de ciel, de feu, de terre, de sueur et de sang. Profonds sanglots, magma infernal, étranges et bruyantes épopées, terreurs débordantes, cruelles épouvantes.
Mémoires paysannes de terre labourée, creusée, retournée, battue, éclaboussée de paroxysmes humains.
Souvenirs historiques tenaces, s’engloutissant inexorablement et douloureusement dans les entrailles du temps, comme l’étrave d’un navire gigantesque dans l’immense océan de l’oubli.
« Titanic » de gloire et de confusion pour que s’alimente la tragédie.
Terre gorgée de multitudes boueuses vivantes, fantomatiques et fantasmagoriques, rendue virginale aux espérances vaines.
Aux enfants insouciants et incertains, pour des lendemains souverains qui chantent encore et toujours effrontément.

A la terre de nos ancêtres, aux histoires paternelles, toujours pareilles et toujours différentes, aux accents épiques et lyriques, aux gestuelles appuyées dans l’espace du souvenir attendri, aux emportements mémorables, aux grands yeux exorbités qui magnifiaient le récit, à la voix émue et tremblante qui résonne encore dans ma tête.

En mémoire à l’écrivain surréaliste dont le rôle d’artiste, fut de ne pas vivre avec son temps mais à printemps et
à contretemps. A Joseph Delteil qui me montra le monde sous un angle plus joyeux et plus créatif.

Les Poilus , Delteil produit de la légende. S’il réagit ludiquement contre un mode de traitement littéraire ou historique, il en mesure les effets pervers. La couleur locale constitue l’ornement de surface qui dérange l’interprétation des protagonistes dans leurs complexités.
Delteil répond à une exigence de révélation des personnages enluminés et déformés par l’histoire. Le lecteur est invité à repenser les clichés que la légende amplifie et que la tradition ne conteste pas.
Le narrateur sollicite de la part des lecteurs une faculté de remémoration en cultivant les zones d’ombre.
Son époque surréaliste se veut férocement et naïvement révolutionnaire. C’est l’avènement de S. Freud et de la psychanalyse, l’époque des consciences à géométries variables. Le rêve et la réalité se conjuguent et s’entrechoquent en un concert facétieux. Delteil invente non seulement des épisodes mais aussi des êtres chimériques et pourtant bien réels. C’est une vision caricaturale mais attendrissante du héros.

On apprécie ses audaces si l’ on connait les modèles de ce début de siècle et le climat passionné qui règne à cette époque.
A paris, c’est la révolution artistique, tout bouge, fermente, explose. La guerre de 14-18 avait rompu toutes les amarres, disloquées les vieilles structures, tracé une véritable coupure dans le temps.
Après le délire de finalité monstrueuse, soufflait réactivement un vent de douce folie et de frivolité sans égal.
La perception de l’évènement exige alors une appréciation de ce qui est plus que de l’anticonformisme et, simultanément, une acceptation du défi que l’écrivain semble s’être lancé et qui ne se limite pas au "sensationnalisme" qui lui est coutumier.

Voilà donc le lecteur dérangé," pris au piège", selon l’ expression de Delteil . Il est surtout mis en position inconfortable. Car, outre que l’auteur s’attaque à la figure héroïque, il s’attaque aussi à la littérature ; les deux démarches sont inséparables. En somme, le lecteur doit se soumettre au double inconfort. Classique et psychorigide, il subit de plein fouet une analyse sauvage.
Même André Breton, le tyran domestique du langage et de l’écriture automatique dut l’exclure de son mouvement. Joseph Delteil débordait du cadre de l’imaginaire collectif. Il fréquentait les anges, ce qui, pour les marxistes bretonnant était le comble de l’insulte et de l’infamie...il eut ainsi sa vision personnelle de la " dernière guerre"

"Les Tranchées. Là, règne un homme qu’on appelle le Paysan. Les Tranchées, c’est affaire de rumeurs de terre, c’est affaire de paysans. C’est l’installation de la guerre à la campagne, dans un décor de travaux et de saisons. Les Tranchées, c’est le retour à la terre.

En fait, il restait surtout des paysans dans les tranchées. A la mobilisation, tout le monde était parti gaiement. Se battre, le Français aime ça (pourvu qu’il y ait un brin de clairon à la cantonade). L’offensive, la Marne, la course à la mer, un coup de gueule dans un vent d’héroïsme : ça va, ça va ! Avec un sou d’enthousiasme, on peut acheter cent mille hommes. Mais après les grandes batailles, dès qu’on s’arrêta, lorsque vint l’hiver avec ses pieds gelés, et la crise des munitions aidant, l’occasion, la chair tendre, les malins se débinèrent. Chacun se découvrit un poil dans les bronches, un quart de myopie, et d’ailleurs une vocation chaude, une âme de tourneur. Les avocats plaidèrent beaucoup pour l’artillerie lourde. Les professions libérales mirent la main à la pâte. Ce fut un printemps d’usines.

Le paysan, lui, resta dans les Tranchées.

 

Il se tient là, dans son trou, tapi comme ces blaireaux, ces fouines qu’il connait bien. Creuser le sol, ça le connait, n’est-ce pas ! Il creuse, de Dunkerque à Belfort, des lignes profondes. De l’époque des semailles jusqu’au mois des moissons, il creuse. A l’heure où le raisin murit, à l’heure où le colza lève, il creuse. Il creuse, dans la longue terre maternelle, des abris comme des  épouses, des lits comme des tombes. Chaque tranchée est un sillon, et chaque sape un silo. Ces boyaux, ils sentent la bonne cave. Mille souvenirs champêtres fleurissent dans les entonnoirs. La terre est une grande garenne. Les copains soufflent comme des vaches à l’étable. Le flingot a un manche de fourche. Et toutes ces armes industrielles, ces engins nouveaux comme des étoiles, ces crapouillots à quatre pattes, ces lance-mines et ces tas d’obus fauves, tout a un grand air animal, un air d’animaux à cornes. La lune est toujours la lune des prairies. Il y a un merle sur une gueule de canon. De la pluie, de la pluie qui fait germer les avoines. Et le vent des tuiles passe sur les hommes de chair."

 

extraits des Poilus (1926), , Grasset, réédition Cahiers rouges 1987
"La Deltheillerie", Grasset


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13 réactions à cet article    


  • ASINUS 9 décembre 2009 14:19

    bonjour , c est votre illustration qui ma « tiré l oeil » de la meme veine je connaissais Otto Dix une vision relativement identique le feldgrau remplaçant le bleu horizon , plus anecdoctiquement mon grand pere avait coutume de dire que la paysannerie bretonnante
    avait été saignée dans les assaut de 1914 et achevée abrutie d alcool dans les tranchées de 1916/1918.Il est des village d armorique ou le meme nom est gravé 4 a 8fois ;
    Asinus .


    • jack mandon jack mandon 9 décembre 2009 17:23

      @ Asinus

      L’illustration est du peintre Gromaire.

      J’y trouve une grande puissance, la peinture est sculpturale.

      Je viens de regarder du côté d’Otto Dix, c’est moins synthétique et plus hard.

      Merci pour la suggestion.

      Le rappel que vous faites des souvenirs de guerre de votre grand père sont hélas

      tellement authentiques...comment cela a-t-il été possible ?

      L’emprise d’une folie politique sur la collectivité,

      Le monde était malade...l’émotion au pouvoir.

      A travers vos remarques, le surréalisme d’après guerre est une bouffée d’oxygène.


    • ASINUS 9 décembre 2009 19:20

      @ l auteur merci de votre courtoise réponse ça n est pas si fréquent
       en complément de ce que j essayais de dire de la peine de mon grand pere
      une stophe de Guillevic

      Ce qui fut fait à ceux des miens,
      ,

      Quatorze pour les rassembler
      L’armistice pour les pleurer,
      L’alcool vendu pour les calmer,


      Je ne peux pas le pardonner.



      Guillevic....................Morbihan.
      Sphère. Gallimard. 1963.
      asinus : ne varietur


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 9 décembre 2009 14:34

      Hormis Céline, qui est hors catégorie, il n’y a que Jack pour nous parler des tranchées et qu’on l’écoute.

      (PS : je préférais votre titre initial « écologie des tranchées », mais bon. )

      @L’équipe Agoravox : peut étre faut-il remettre cet article en caractères normaux : ce que Jack le psychopathe dit et énonce clairement se conçoit aussi en minuscules...)


      • jack mandon jack mandon 9 décembre 2009 18:27

        @ Sandro

        Vous avez raison, il faut être sombre et nostalgique pour évoquer la souffrance...
        psychopathe, vous croyez ? à ce point là ? je vais y réfléchir.
        Original, talentueux et d’époque comme Céline pour patauger
        dans tous les climats, avec cet humour décapant bien Français...
        c’est de vous dont je parle évidemment.
        Je vous remercie, une fois de plus, de me tirer du fond de ma tranchée.
        Vous êtes brancardier en période de guerre ?...donc européen en chômage depuis 64 ans.
        Avec le syllogisme, l’identification est immédiate. Vous êtes fait !
        ...excellent, important un titre, je vous consulterai la prochaine fois.
        En ce moment, très pris entre Gromaire, Delteil et maintenant Céline.
        Pour tout vous dire, j’ai vécu 14-18 pendant toute mon enfance.
        Mon père avait été mobilisé en 16, il avait 18 ans.
        il aimait conter et surtout enjoliver.
        Nous sommes centenaire dans la famille...
        d’où mon gout naturel pour l’intemporalité
        et pour les mémoires d’outre tombe

        Merci Sandro


      • SANDRO FERRETTI SANDRO 9 décembre 2009 19:16

        Céline, vraiment ?.
        Eh bien tant mieux, j’avais peur que la féerie soit pour une autre fois. Mais avec vous le risque est faible. On est habitué à se promener d’un château l’autre.
        De sable ou en Espagne, qu’importe, pourvu qu’on n’aille pas au casse-pipe.


      • jack mandon jack mandon 11 décembre 2009 15:54

        @ Sandro

        Certes, les châteaux de sable diffusent le rêve, et avec lui sont engloutis dans les flots.
        Les châteaux en Espagne marquent l’impossible réalisation.. Alors que reste t-il de tout cela ?
        L’imaginaire sous-tend l’édifice et l’intention poétique créait l’illusion de lévitation.
        Le grand Charles aurait appelé cela « un machin volant »


      • garibaldi15 9 décembre 2009 16:59

        @ l’auteur : pourquoi ne pas donner le nom de l’artiste auteur du tableau en illustration ? Il s’agit de Marcel Gromaire, le tableau est intitulé ’’la guerre’’ et date de 1925. Il est exposé au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Allez le voir ...choc garanti !


        • jack mandon jack mandon 9 décembre 2009 17:16

          @ Garibaldi15

          Ma dernière visite au musée d’art moderne remonte à 1960.
          En répondant à Asinus, j’ai omis les détails que vous avez l’excellente idée de préciser.
          De plus Gromaire ne prend qu’un « m » et c’est déjà très impressionnant.
          La présence des poilus adossés à la paroi de la tranchée est sculpturale.
          Vous me donnez l’envie de vérifier l’impression sur l’original.

          Merci Giuseppe


          • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 9 décembre 2009 19:15

             « ce fut un printemps d’usines » 

            Merci pour cette évocation de J Delteil, la fulgurante efficacité de sa langue, l’empathie avec les paysans.
            La toile de Gromaire annonce à sa manière les toiles d’un autre géant, Fernand Léger qui a eu la même facon de traiter les volumes des corps. Géometrie industrielle ... 

            • jack mandon jack mandon 10 décembre 2009 10:15


              @ Pierre de Vienne,

              Vienne, la porte du soleil, ou Vienne la ville d’Amadéus.
              Belles sonorités patronymes
              Vous rebondissez sur l’un des pionnier du cubisme, « le paysan d’avant garde », F. Léger.
              Le cubisme prit racine au début du XX ème siècle, pour disparaitre avant la grande guerre.
              Votre intervention me renvoie à l’application grandeur nature, le traitement culturel de la géométrie
              avec l’occultation partielle du naturel humain en 14-18.
              L’homme géométrique, mécanique, industrialisé ( printemps d’usines ) l’homme utilisé.
              Le refoulement du naturel a conduit à la barbarie la plus totale.

              Merci de votre intervention


            • Suldhrun Coyotin 10 décembre 2009 20:07

              Bonsoir jack

              Le plaisir de la lecture , l usage de la curiosité ... vous m en donnez le gout Ne pouvant rien apporter sur cette période ... de silence je savoure ...


              • jack mandon jack mandon 11 décembre 2009 14:35

                @ Coyotin

                Votre formule médiévale évoque pour moi le souvenir d’une amie oranaise qui me disait souvent :
                « Le cimetière d’Oran, envie de mourir me donne »...quant au fond, sans rapport avec votre petit mot. Vous avez l’art de l’alchimie des mots quant à leur sens.
                Merci pour votre visite.
                PS : Entre deux assauts teutons je me les caille un peu au fond de mon trou. Je contemple, obsessionnel la ligne bleue des Vosges en rêvant à des jours meilleurs.

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