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Johnny qui ?

Laurent Tuel envisage dans « Jean-Philippe » l’inexistence de Johnny Hallyday, avant de mettre en doute celle de Fabrice Lucchini. Patrice Leconte et Francis Veber n’y auraient jamais pensé.

Au début du film, il y a Fabrice Lucchini (Fabrice dans le film) qui collectionne tout ce qu’on peut collectionner sur Johnny Hallyday. Sa vie semble se résumer d’ailleurs à sa vie de fan. Alors, parfois, le soir, il picole un peu, et un de ces soirs où il sort d’un bistrot un peu plus éméché que d’habitude, il entreprend de pousser la chansonnette Hallyday sous les fenêtres d’un quidam récalcitrant. Avertissement, mise en demeure, bourre pif, notre Fabrice se réveille à l’hôpital, à côté d’un vieux qui ronfle en écoutant de la musique d’église. Sauf que Fabrice ne se réveille pas exactement dans le monde qu’il a quitté. Il se réveille dans un monde...sans Johnny. Personne ne connaît Hallyday, comme s’il n’existait pas. Scène drôlissime au commissariat, scène ultra drôlissime avec Jackie Berroyer aussi qui explique à Fabrice les failles de l’espace temps, et comment on peut passer, parfois,d’une dimension à l’autre. Une dimension avec Johnny, une dimension sans. Mais Hallyday absent, peut-être Jean-Philippe Smet existe-t-il, lui. Effectivement, à force de chercher dans les annuaires, de se déplacer en vain, Fabrice parvient à dénicher le Jean-Philippe Smet qu’il cherchait, ce Johnny qui n’est pas Johnny, mais simplement un anonyme, un Smet qui n’a pas réussi. (Un Smet belge ?) Ce Smet-là aurait pu devenir Johnny, un jour, mais manque de pot, un stupide accident le priva de son destin. Au profit d’un mystérieux Chris Summer, icône un peu beauf de ce temps-là. De cette quatrième dimension-là, dans laquelle Fabrice, resté lui-même, va tenter d’extraire le Smet pour le transformer en Hallyday.

On était un peu dans Podium au début du film (d’ailleurs plus tard il y a la présence clin d’œil de l’excellent Benoît Poolevorde) on est passé par Retour vers le futur, puis Rocky, les influences sont simples, lisibles, bon enfant. Bon, donc Fabrice prend les destinées de Jean-Philippe en main et réveille vite en lui le monstre rock’n’roll qui sommeillait. La fin du film n’est qu’un hommage un peu lourdingue, comme la musique, à Johnny, le vrai, avec Jean-Claude Camus qui dodeline de la tête et Allumer le feu en intégralité. Ca fait beaucoup. Trop. Ce qui n’est pas trop en revanche, ce sont les imitations redoutables de Lucchini, qui n’a aucun don pour copier les voix, mais s’y entend en gestuelle à la fois maîtrisée et caricaturale. Son côté cabot se régale, on le sent bien. On se croirait par moments, c’est vrai, un peu chez Drucker ou chez Fogiel, mais bon...Et puis, dans les « mais », on ne peut pas ne pas citer ce plan mièvre (imposé par le cahier des charges ?) d’une Laetitia fixant mollement, les yeux bovins, le sourire niais, ce Smet de fiction qu’elle sait être son mari en vrai... C’est fugace, involontairement risible. Le moment de grâce absolue du film, c’est cette pirouette finale où Fabrice, après un nouveau bourre pif, se retrouve à nouveau dans une sorte d’univers parallèle mais où cette fois-ci c’est lui la star, il est devenu... Fabrice Lucchini ; l’acteur à qui on demande des autographes. Très grande idée du scénariste. Qui invite à se poser la question, finalement : est-ce Lucchini qui a inventé Johnny ou l’inverse ? Et puis, au bout du compte, Lucchini et Johnny existent-ils vraiment ? Pour Johnny ; on connaît la réponse : non. Hallyday est une invention du show-bizz, son vrai nom est vraiment Smet, il est belge, n’a rien à voir avec une quelconque idole des jeunes. Pour Lucchini, c’est plus compliqué. Est-ce un acteur ? Un chanteur ? Un stand up comédien ? Est-ce son vrai nom, Lucchini ? N’allez pas voir le film de Tuel pour trouver des réponses à ces questions saugrenues, elles n’y figurent pas. Il se contente de les poser, des les envisager. C’est déjà beaucoup. Et c’est un vieux débat. Après tout, qui peut dire que ces acteurs, ces chanteurs, ces « stars » évoluent dans la même réalité que nous ? Ne sont-ils pas le fruit de notre imagination, ou en tout cas de notre bon vouloir ? Une vedette n’est-elle pas seulement le fruit d’un engouement du public ? Sans spectateur, quel chanteur, quel acteur verrait son nom en haut de l’affiche ? Qui est l’invention de l’autre ? C’est aussi ça, le sujet du film de Laurent Tuel. Et si personne ne va le voir, on se demandera, bien vite : Laurent qui ?

Lilian Massoulier


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1 réactions à cet article    


  • Theothea.com (---.---.246.32) 19 avril 2006 17:24

    Votre critique montre que vous avez compris le film et une partie de ses intentions ; cependant comme il semblerait que vous n’appréciez pas trop Johnny Hallyday, votre objectivité psycho-cinéphilique a quand même était battue en brêche !... Le vrai sujet du film m’a paru être celui de « l’identité » que tout un chacun, fut-il artiste ou non, se forge d’une part à ses yeux, d’autre part au regard d’autrui. Entre ces deux points de vue peut emerger un conflit interne en prennant des allures paroxystiques lorsque la personnalité de l’individu n’est pas consolidée dans sa détermination à être ce qu’est sa destinée réelle !.... Voilà l’enjeu qui fait que Jean-Philippe Smet va devenir ou pas Johnny Hallyday mais peut-être aussi que Johnny Hallyday pourrait un jour se réapproprier Jean-Philippe Smet. Métaphore valable pour chacun d’entre nous écartelé entre « devenir » et « être » soi-même... y compris s’il se nomme Fabrice Lucchini !...

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