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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Josse De Pauw : en attendant la camarde

Josse De Pauw : en attendant la camarde

C’est par une affiche dans le métro, moi qui ne prend jamais le métro, que je suis venu à ce bonhomme rare, donc cher. Une affiche où il s’affiche, oui, mais la cigarette à la main, à l’heure où d’autres, en France, luttent pour gommer les volutes de l’objet du délit de mal-pensance. Et puis, au cas où ce ne serait pas encore assez clair, l’affiche annonçant la rétrospective qui lui est dédiée jusqu’à la mi-février à Bruxelles indique : « Josse De Pauw, 1952 - ? » . Autant dire que le personnage, avec sa gueule de Jean Reno en version subtile, m’a intrigué. J’ai fait des fouilles. Il en ressort que ce Monsieur pourrait reprendre à son compte la phrase de Desproges : « il ne faut pas prendre la vie trop au sérieux. Est-ce qu’elle nous prend au sérieux, elle ? ». Il salue sobrement et lucidement cet hommage belge en disant : « Je trouve que c’est un bon début d’année. J’espère y survivre. A l’année comme à l’hommage. Les rétrospectives, d’ordinaire, c’est pour les morts ».

En attendant Godot, la camarde et le reste, le spectacle continue.

Passant qui passait, j’ai été interpellé par cette affiche. Parfois, ces dernières veulent vraiment dire quelque chose, leur image va plus loin que le leurre publicitaire qu’on nous rabâche à l’envie. Parfois, elles montrent une "gueule" qui ne ment pas. Parfois elles servent, en trois mots et un battement de cils, l’authenticité d’un homme, tant qu’il est encore là. Un homme qui fume, et qui se demande s’il finira l’année. Une affiche qui m’a aussitôt fait penser au "Vos luttes partent en fumée" , que chantait Bashung.
 
C’est un acteur, de cinéma et de théâtre, par ailleurs réalisateur, auteur, connu et reconnu en Belgique. Multicarte, multilingue (il en parle et écrit quatre). Même les plus franchouillards d’entre nous trouveront quelque chose sur lui sur Wikipédia ou Evene. Les cinéphiles se souviendront probablement de sa récente prestation dans "Sous le volcan", vainqueur à Paris du Festival d’Automne.
Ou de "Crazy love" ( en français traduit par "L’amour est un chien de l’enfer"), une recherche désespérée de l’amour à travers l’alcool, le sexe et la nécrophilie. Un grand rôle qu’il campait dans ce "Lune froide" à la belge.
Ou bien encore "Ruhe", où un homme et une femme racontent soudainement,en plein concert de Schubert, comment ils ont, de leur plein gré, rejoint la SS.
 
Au total, à 58 ans et 35 de carrière, De Pauw a une trentaine de films à son actif, autant de pièces de théâtre. Il y promène sa dégaine singulière, sa gueule efficace, énigmatique , sa capacité à incarner sans effort "les dingues et les paumés", comme aurait dit HF.Thiéfaine. Le spécialiste des fêlures sous l’armure, le prince des "pas nets".
 
De Pauw est une sorte d’ovni. Il est un des rares acteurs belges d’origine flamande à être connu nationalement, mais surtout à l’étranger. Pour cela, il y a mis du sien, pour dépasser les frontières communautaires et lexicales qui rendent le pays hémiplégique. Né à Asse, en Flandre, il s’installe rapidement à Bruxelles, où il fait le Conservatoire. Il apprécie le caractère multiculturel de la ville : " Toutes les langues sont là. Dans l’immeuble où j’habite avec mon épouse japonaise, on a des Norvégiens, un Marocain et des Siciliens".(1)
 
Il considère que c’est une chance pour son métier : "nous n’avons pas de Shakespeare ou de Molière qui pèsent sur nous. A mes débuts, nous étions libres d’évoluer comme on le voulait. Et puis, nous sommes le pays de l’absurde, de Broodthaers et de Magritte, qui empêche le nationalisme. Le Sud du pays a été trop marqué par le poids culturel français. Je le vois aussi au Nord de l’Europe, où le public attend que l’on fasse toujours de l’Ibsen ou du Strindberg".
 
Pour contourner les blocages linguistiques, il commencera silencieusement sur scène, au début des années 80, avec le collectif Radeis. Le mime et l’expression corporelle comme école de " l’acteur studieux", fuyant les mots qui ne venaient pas, ou qui venaient mal, le piège de ceux qui ne sont ni parfaitement francophones ni bons néerlandophones. Un bon moyen aussi d’exporter ses spectacles et son jeu hors Belgique ;
A cette époque, il n’avait pas encore connu le désastre capillaire, et avait les cheveux longs sur sa gueule d’allumé magnifique et transi. On peut y voir, sur les vieilles bandes de l’époque, un look étonnant à la Javier Bardem dans "No country for the old man".
 
Trente ans après, c’est un rare hommage que lui rend la Belgique, en organisant à Bruxelles une rétrospective conjointe dans les deux théâtres les plus importants des deux communautés, dans un oecuménisme artistique assez rare. 
 
Joueur de saxophone lui-même, la place tenue par la musique dans les spectacles qu’il monte depuis quelques années est importante. "J’aime la concentration nécessaire pour maîtriser un instrument. Alors que chaque mot que j’utilise quand j’écris un texte est lourd, et pèse tel un ballast, la musique est libre. La poésie, d’ailleurs, va des mots vers la musique, et ne reste pas bloquée sur les mots. J’adore la langue, mais je la déteste quand elle me bloque, alors que la musique libère. Cette année, je créerai un spectacle autour d’un texte que j’écris et je serai entouré de 14 musiciens et une chanteuse sur scène. Cela parlera de ce dont je parle toujours : le désir. De temps en temps, on veut que ça s’arrête, mais c’est le désir qui est le moteur et qui fait bouger les choses."(1)
 
 
Quand on lui demande, entre deux cigarettes, s’il est inquiet pour l’avenir, il ajoute :
 
"Dans les années qui viennent, il faudra défendre à nouveau l’individu, car on recommence à pousser le groupe, la meute, les blocs, les spectacles qui attirent les grandes foules. Les gens veulent être en masse au Palais des Sports, ils croient qu’ils sont protégés de se serrer ainsi. Mais la masse est dangereuse, comme on l’a vu dans les années 30. Le théâtre et le jeu peuvent contrecarrer ce danger-là. On aura toujours besoin du théâtre."(1)
 
Il est pertinent que cet hommage rétrospectif ait lieu en janvier/ février, dans le "nuit et brouillard" belge, et son ciel si bas qu’un canal s’est pendu.
 
Si le Godot de Beckett était belge, il s’appellerait Josse De Pauw.
On veut bien attendre un peu avec lui, sur la route.
 
"Les gens m’aiment parce que je meurs à leur place", chantait de façon prémonitoire Mano Solo, le chanteur extra-lucide parti la semaine dernière, dans sa chanson "Janvier". La Belgique a eu la bonne idée de ne pas attendre que De Pauw soit mort ou malade pour lui rendre hommage.
 
 
 
-Crédit photo : Danny Willems
-La rétrospective De Pauw ( pièces de théâtre, films) se tient du 7 au 30 janvier 2010 conjointement au Théâtre National de Bruxelles (www.theatrenational.be)et au KVS ( www. kvs.be), puis du 21 janvier au 28 février 2010 à la Cinematek de Bruxelles ( www. cinematek.be). 
 
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(1) : Interview à la Libre Belgique (Guy Duplat) du 12/12/2009
 

Moyenne des avis sur cet article :  4.16/5   (19 votes)




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21 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 16 janvier 2010 11:15

    Bonjour, Sandro.

    Je reprends entièrement à mon compte le commentaire de Waldgänger (que je salue également). Merci pour cet article instructif sur un homme dont beaucoup d’entre nous ne connaissent que le nom.

    Une interrogation cependant sur les propos de Josse de Pauw : qu’il ait pu écrire qu’« il n’y ai pas de nationalisme en Belgique » me semble très surprenant car le nationalisme y est, quoi qu’on en dise, exacerbé chez de nombreux Flandriens. 


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 16 janvier 2010 13:45

    @ Fergus
    Josse De Pauw est un belge d’origine flammande. Cependant, ce n’est pas un « flamingand », terme désignant les flamands « militants » et intolérants voulant imposer le mode de vie culturel et linguistique des Néerlandais à la Belgique.
    Comme tous les artistes, intellectuels et créateurs, De Pauw a très vite trouvé refuge à Bruxelles (Citée de nulle part, aux 50 nationalités, comme Genève), pour sortir de ce carcan awphixiant. De Paux est un « ni - ni ».
    Il a eu l’intelligence de comprendre qu’il fallait transcender les barrières et clivages linguistiques et culturels. Pour s’exporter hors Belgique, au besion par le mime et le muet.
    Une dégaine improbable mise au service de l’expression brute et universelle.

    @ Waldganger : je ne suis pas belge, je vis en Belgique depuis quelques années.
    Et oui, je ne viens pas tout à fait d’arriver sur le site.


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 16 janvier 2010 13:53

    @ Léon :
    Oui, inconnu gagnant à étre connu, ça me semble depuis pas mal de temps étre le critère pour présenter un article sur Agoravox (« la voix de la foule » , pour ceux qui n’ont pas eu la chance ou le courage d’apprendre le latin).
    Si chacun présentait des articles sur ce genre de bons-hommes, au lieu de nous faire la enième resuçée sur Halliday, les mérites comparatifs des fesses de Britney Spears versus Carla B, les bienfaits des voitures électriques, toute cette bien-pensance convenue des années 2000...

    Bien sur, il faut étre prét à n’avoir que 15 commentaires et la jauge dans le rouge.
    Mais à mon niveau, on ne craint plus cela (PS : @Tourcoing et @ Décomplexé du 9.3 : la jauge dans le rouge, ça n’est grave que pour la jauge à essence quand on traverse la « Death Valley ».
    Le reste, c’est « blowing in the wind ».)


  • rocla (haddock) rocla (haddock) 16 janvier 2010 11:10

    Enfin du Sandro .

    Un samedi qui commence bien , je vais lire et savourer ce billet .


    • rocla (haddock) rocla (haddock) 16 janvier 2010 11:24

      «  il ne faut pas prendre la vie trop au sérieux. Est-ce qu’elle nous prend au sérieux, elle ? ».

      Tout est dit .

      En attendant Godot, la camarde et le reste, le spectacle continue.



      Go must the show...






      • SANDRO FERRETTI SANDRO 16 janvier 2010 13:45

        Pas mieux, Captain.


      • Antoine Diederick 16 janvier 2010 21:48

        Merci Sandro, je connaissais pas du tout De Pauw, de plus votre texte, trop bon.


        • SANDRO FERRETTI SANDRO 16 janvier 2010 22:03

          Merci.
          Tant mieux pour la découverte. C’est fait pour ça, ce genre d’articles en « fond de grille », comme on dit en Formule 1...


        • Cosmic Dancer Cosmic Dancer 17 janvier 2010 01:06

          Ave Sandro

          Il a raison : la masse est dangereuse, elle l’a toujours été. Sa force d’inertie se transfigure si rapidement en force de frappe, pour peu qu’un chef ou une idée force l’éveille dans sa léthargie.

          Sais-tu... Sans cette saillie je me serais contentée d’un hochement de tête (« ah, encore un bluesman, encore un clopeman d’un temps révolu »).

          Face aux totalitarismes, vive l’individu.


          • SANDRO FERRETTI SANDRO 17 janvier 2010 09:26

            Ave Cosmic,
            Oui, le « clopeman » comme tu dis (j’aime bien l’expression) sait qu’il a en lui une tendance lourde à la division cellulaire anarchique. Il est donc viscéralement du coté de l’individu, de l’urgence « hic et nunc ». Il ne croit pas que le niveau des retraites ou la dernière sortie de DSK ou Ségolène est un sujet capital pour lui. Bref, il est du coté du sprint individuel sur la piste de la vie, depuis que les starting-block l’ont jeté dans le truc.
            L’hygiéniste, persuadé qu’il va durer, est lui, du coté du marathon avec 10 000 semblables sur les grands axes de la ville. Il tire sa légitimité du groupe, de la meute, de l’appartenance.
            Ce faisant, il ne filera pas 20 euros au SDF du bas de sa rue, parce qu’il ne le voit méme pas, ou pense qu’il sera encore là demain. En attendant, il s’occuppe du niveau de sa pension et de son prochain voyage aux Caraibes.
            « C’est le jeu, ma pauvre Lucette ».
            Merci d’étre passée, Cosmic.


          • rocla (haddock) rocla (haddock) 17 janvier 2010 09:16

            Goude morningle ,

            Exactement comme dans la vie réelle , chacun voit ce qu’ il a envie de voir .

            Les commentaires le démontrent .
            Et  c ’est très bien ainsi .

            Bon dimanche à tou ( tes) ( s ) ( bib ) ( t-venant ) ( é )  smiley


            • SANDRO FERRETTI SANDRO 17 janvier 2010 10:36

              Yes Had,
              En fait ce n’est pas vraiment le sujet de l’article, mais je répondais juste à l’incise de Cosmic.
              Ses incises sont toujours incisives. Elle a la canine cruelle, elle tient ça de Calamity Jane, je pense...
              Nestor, euh, mettez -nous disons... Non rien, c’est trop tôt...


            • kitamissa kitamissa 17 janvier 2010 12:19

              je ne connaissais Josse De Pauw ,mais sa gueule m’est sympathique,celle du mec vrai,sans fard ni artifice,comme les murs d’un vieil appartement avec ses papiers décolorés,et le plancher qui craque ,la porte qui grince,mais qui a un tel vécu qu’on le garde dans son jus pour saisir ce qu’il a pu voir et entendre ...

              la Belgique nous fournit toujours des personnages hors normes,ceci dans tous les domaines,et insoumis aux principes rigides qui nous étouffent !

              merci pour cet article de qualité .


              • Philippe D Philippe D 17 janvier 2010 20:23

                Bonsoir Sandro,

                Cette superbe affiche, sobre, tragique, forte et mystérieuse m’aurait moi aussi arrêté.

                Votre portrait, derrière cette image, confirme la première impression.
                Un homme et un talent qu’à vous lire je souhaiterais découvrir.
                Vous nous avez donné l’envie d’en connaître plus du personnage.
                C’est sans doute aucun ce que vous désiriez.
                Et bien c’est parfaitement réussi.

                Merci beaucoup.


                • moebius 17 janvier 2010 21:19

                  C’est quoi cet objet non idendifiable ici ? la burqa ç’a ne vous interesse vraiment pas ?, Sarkosy non plus ?


                  • SANDRO FERRETTI SANDRO 18 janvier 2010 09:50

                    @ Moebius : Gagné. Vous étes extra-lucide.

                    @Philippe D : Merci, merci. Je garde cet éloge pour ma rétrospective posthume sur Avox.....


                  • Jojo 17 janvier 2010 22:24

                    Salut l’artiste et merci d’écrire de nouveau.

                    Cela dit, n’allez pas croire que je m’en satisfasse… Du moins pas avant que vous ne rattrapiez un certain retard quant à vos … obligations sur les fils de vos amis… http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/people/article/les-suites-a-donner-52042

                    Si j’osais, je vous dirais que ça fait près d’une année Sandro… retrouvez le sourire et même le rire SVP, vous êtes l’un des rares à être capable de les communiquer comme un air vivifiant. Et laissez à certains le triste privilège de ne rien pouvoir communiquer d’autre que leur propre stress…

                    Bien à vous smiley 


                    • SANDRO FERRETTI SANDRO 18 janvier 2010 13:14

                      Jojo

                      Chez l’homme, il y a deux choses qui ne se commandent pas (ou mal) : les érections et l’écriture.
                      La seule fois où j’ai travaillé sur commande, ça c’est vu, et ce n’est pas un souvenir très brillant , cf ici
                      http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/sax-aphone-41425

                      Je ne le ferai plus.


                    • Jojo 18 janvier 2010 19:02

                      Que nenni, c’était un bon billet.

                      La réaction de sa nièce Estelle était normale et bien que sobre, effectivement poignante. Mais rassurez-vous, votre réponse à été à la hauteur.

                      La cour rejette votre réquisitoire maître et ne vous méprenez-pas, la cour ne vous demande pas de faveur, elle entend simplement vous faire porter vos responsabilités… Un peu facile maintenant de demander qu’on vous laissât tranquille. Il fallait y réfléchir avant de poster ça : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/ne-raconte-pas-ta-vie-40843

                      PS : Excusez mon QI de confetti mais je n’ai pas pas très bien compris, au Sahara ça peut très bien se faire sur commande une érection de tante. Déjà dehors…


                    • rocla (haddock) rocla (haddock) 18 janvier 2010 08:51

                      Merci Jojo pour le lien .

                      Ca fait du bien bon matin .

                      Volutes sont les nôtres ....


                      • Jojo 18 janvier 2010 11:26

                        Bonjour Capitaine,

                        Je ne m’en lasse pas, déchaînés les vilains de chez pas beau et les trolls nuisibles sur le fil de Gasty…
                        En particulier Sandro, Renève et vous. Un grand moment, merci à vous tous.

                        Sinon les volutes peuvent être très agréables à l’œil (du moins l’œil d’un gus fût-il carré, qui apprécierait les rondeurs...suivez mon regard), les luttes moins.

                        Autre avantage et non des moindres vos volutes (par doigté sans doute), m’ont épargné certaines luttes stupides et surtout, certaines turlu… finales smiley

                        Cadeau à vous et à l’artiste, gaffe au navion : http://www.clipzik.com/alain-bashung/volutes.html

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