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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Jules Supervielle ou l’enfance de l’univers

Jules Supervielle ou l’enfance de l’univers

Poète inclassable né à Montevidéo en 1884, Jules Supervielle a usé dans son œuvre poétique d’intonations discrètes et chuchotantes qui conviennent particulièrement au mystère inhérent à l’homme qu’il se plût à sonder. Ses parents, d’origine française, s’étaient éloignés du pays natal pour fonder la banque Supervielle de l’autre côté de l’Atlantique. Il les perdra très tôt. Lors d’un voyage, ils seront empoisonnés par une eau saumâtre et décéderont dès leur arrivée en France pour leurs habituelles vacances d’été. Le petit Jules n’a pas un an et sera recueilli par sa grand-mère d’abord, un oncle et une tante ensuite qui lui assureront une enfance heureuse et stable. Jules commença à composer ses premiers poèmes dès ses 15 ans et fera ses études au lycée Janson-de-Sailly, retournant assez régulièrement en Amérique du Sud, puis, son baccalauréat en poche, poursuivra des études de lettres et de droit en Sorbonne et commencera une thèse sur « le sentiment de la nature dans la poésie hyspano-américaine ».

Claude Roy écrira à son propos : « Il lui fallait être orphelin très tôt et donc en quelque sorte délaissé ; il lui fallait l’émigration et le goût des espaces, la mer et la pampa ; il lui fallait un cœur fragile, malade, douloureusement et doucereusement intermittent ; il lui fallait le mystère éclatant et vivace de l’enfance près de soi et de la paternité nombreuse ; il lui fallait la vie de Jules Supervielle pour devenir Supervielle… »

Et, en effet, il fut un adulte souffreteux, un tant soit peu hypocondriaque, un mari attentionné auprès de son épouse uruguayenne, Pilar, avec laquelle il aura 6 enfants. N’ayant pas de souci d’argent grâce à la banco Supervielle, il mènera son existence à son gré entre la France et l’Amérique, collaborant aux revues françaises grâce aux amitiés qu’il saura tisser avec Gide et Valéry, Jacques Rivière, Paulhan, Arland, Etiemble et Michaux.

En 1900, il avait publié à compte d’auteur une première plaquette de vers dont le titre était « Brumes du passé » qui nous le montre en proie à un apprentissage difficile. Mais il trouvera vite sa voie et sa voix de poète, peut-être celle qui est parmi les plus chers aux lecteurs français, simplement parce qu’elle répond parfaitement à l’idée naturelle que nous avons de la poésie et parce qu’elle nous propose un monde traversé par l’idée de la mort mais infiniment vivant et luxuriant.

Où courent ces lièvres, ces belettes,

Il n’est pas de chasseur encore dans la contrée,

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Sa santé chancelante lui fait connaître bientôt le prix de la vie et sa précarité et on peut dire que son œuvre est celle d’un vivant habité par la mort. S’il interroge les ténèbres, c’est probablement pour rendre plus proches encore les compagnons de sa vie :

Mémoire des poissons dans vos criques profondes,

Que puis-je faire ici de vos lents souvenirs,

Je ne sais rien de vous qu’un peu d’écume et d’ombre

Et qu’un jour, comme moi, il vous faudra mourir.

Dans ses yeux de poète, le monde restera toujours une merveille à découvrir, un jardin fabuleux ou un univers géographique avec sa faune et ses minéraux, ses végétations terrestres et marines, ses innombrables floraisons, ses fraîcheurs et ses houles qu’il immortalisera en des vers classiques ou semi-classiques, sous forme de messages secrets, confidentiels qui prennent le plus souvent une tournure où oscillent l’hésitation et le recueillement.

C’est avec le recueil « Gravitations » en 1925 que le grand Supervielle naît définitivement. Selon son ami Marcel Arland, il a choisi une voie plus étroite encore et plus rigoureuse, un mètre plus court et plus régulier où le moindre accord a sa valeur, le moindre mot sa précision. Messager des échanges entre réalité et spiritualité, entre matérialité et imaginaire, il unifie ainsi un monde multiple dans un souci constant d’abolir la distance et le temps et d’unifier les aspects fragmentaires de l’univers.

O nuit frappée de cécité,

O toi qui vas cherchant même à travers le jour,

Les hommes de tes vieilles mains trouées de miracles,

Voici les germes espacés, le pollen vaporeux des mondes,

Voici les germes au long cours qui ont mesuré tout le ciel

Et se posent sur l’herbe

Sans plus de bruit

Que le caprice dune Ombre qui lui traverse l’esprit.

Si les choses lui parlent, lui-même parle aux choses. Il s'attarde à les nommer, à les inviter à ce festival des mots où il les fait éclore dans leur plénitude et leur universalité. C’est sans doute ce qu’il y a de plus fragile en elles qui le retient et l’inspire. " Vous avez changé notre peur en enchantement, notre existence en surprise perpétuelle, notre mort en énigme parfumée " – lui écrira Alain Bosquet. On dira également que sa poésie a quelque chose de mozartien parce que comme le musicien il allie l’harmonie universelle en perçant le secret des correspondances et crée un paradis perdu proche de notre perception sensible.

Je suis dans la noirceur et j’entends ma puissance

Faire un bruit sourd, battant l’espace rapproché  ;

Alentour un épais va-et-vient de distances

Me flaire, me redoute et demeure caché…

Ainsi abolit-il les distances entre le monde extérieur et l’intérieur, fait-il sourdre le merveilleux à hauteur d’homme et tente-t-il de rassembler et d’unifier ce qui est disparité et désharmonie.

C’est beau d’avoir élu

Domicile vivant

Et de loger le temps

Dans un cœur continu

Et d’avoir vu ses mains

Se poser sur le monde

Comme sur une pomme

Dans un petit jardin…

Cette familiarité pleine de tendresse avec les objets qui l’entourent, lui confère une simplicité de ton, une limpidité du phrasé qui expliquent la particulière attention que lui ont toujours accordé ses lecteurs. Rien d’hermétique chez Supervielle. Il s’exprime de façon claire et lumineuse et les ombres ne sont là que pour nous aider à mieux vivre et mourir. Charmeur d’oiseaux, de sources et de brises, il appartient à ces rares poètes qui ont su prendre place dans « l’enfance de l’univers  » et rendre témoignage des miracles permanents de la vie.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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3 réactions à cet article    


  • claude-michel claude-michel 22 janvier 2014 11:03

    La poésie est à l’écriture ce que les maux est aux douleurs... !


    • ZenZoe ZenZoe 22 janvier 2014 16:53

      ...les maux est aux douleurs ?
      Aïe, et les accords il sont à qui  ? smiley smiley

      Ceci dit, Grossman a aussi dit : la poésie est le langage de ma douleur ... pas mal non plus...


    • ZenZoe ZenZoe 22 janvier 2014 16:49

      Poète à part et attachant. Je me souviens encore de lui, des décennies après...
      Merci de nous le faire redécouvrir.

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